Iron Maiden : On a écouté The Book of Souls

Iron Maiden : On a écouté The Book of Souls

De retour de la session d’écoute du nouvel album d’Iron Maiden, The Book of Souls (dont la sortie est prévue le 4 septembre prochain), le Daily Mars vous en offre un petit compte-rendu. Au programme, dans le désordre : une rock star, un Jumbo Jet, un peu de musique… et de la bière aussi.

Nous sommes le mardi 25 août 2015, il est midi et quart lorsque mon téléphone, posé sur le bord de mon bureau à côté de l’ordinateur, vibre.

Avant que je n’aie le temps de le reposer, mon portable vibre à nouveau.

SMS1– Tu fais quelque chose demain soir ?
– Euh… Oui… Pourquoi ?
– Ça te dirait d’aller à Suresnes ?
– Comme ça, à froid : bof.
– Assister à une séance d’écoute du nouveau Maiden ?
– Ah là, déjà, plus…
– En présence de Bruce Dickinson.
– Vendu !

SMS2Un peu plus de vingt-quatre heures et quelques échanges de mails plus tard – avec des gens très sympathiques de Warner Music France – me voilà donc en pleine traversée du Bois de Boulogne, direction : le Mont Valérien. L’écoute de The Book of Souls aura lieu aux studios Guillaume Tell, là où l’album a été enregistré à la fin de l’année dernière. Le choix du lieu à lui seul est de bon augure. En effet, c’est dans les mêmes studios que les Britanniques ont accouché de l’excellent Brave New World (dont il sera question dans la quatrième et dernière partie de notre rétrospective Iron Maiden). C’était (déjà) au siècle dernier.

Il est 20 heures. La nuit, accompagnée d’une pluie fine, commence à tomber sur la banlieue parisienne. Au milieu d’un petit groupe qui attend sur le trottoir, nous assistons à un va-et-vient de gens, pour certains au look plus ou moins vraisemblable, au verbe plus ou moins haut et à l’alcoolémie plus ou moins prononcée. Ce défilé de fans et de journalistes en habit de lumière nous donne à voir une sorte de best of de la Fashion Week sponsorisé par la branche textile de la Iron Maiden Holding.

Soudain, sorti de nulle part, arrivant comme une balle, fendant la foule et se fendant d’un petit salut au passage, Bruce Dickinson (le chanteur d’Iron Maiden) s’engouffre par la porte du studio, sonnant la fin de la récréation et de la pause clope pour ceux qui ont assisté à la première séance d’écoute.

20150827_161629Voilà donc la raison du « léger retard » que nous a annoncé l’équipe de Warner quelques minutes plus tôt. Il manquait tout simplement l’invité d’honneur de la soirée ! Il faut dire qu’il y en a qui ont des emplois du temps bien remplis. Plus tôt dans la journée, Dickinson a lui-même piloté un avion de ligne, de Cardiff à Paris, transportant à son bord un petit groupe de privilégiés. Pour mémoire, en plus d’être rock star, Dickinson est donc pilote de ligne et président de la compagnie Cardiff Aviation, écrivain et scénariste, animateur d’émissions de radio et de télévision, et il a aussi pratiqué l’escrime à un niveau international. « Jack of all trades, master to all ». Bref, un jour, il faudra qu’on se penche sur son cas en particulier.

Le temps pour Dickinson de faire ce qu’il a à faire, pour le staff de faire évacuer les lieux et de les remettre en état pour le second groupe d’auditeurs, nous voilà donc introduits dans l’antre de la bête, munis de notre petit bracelet en plastique et dépossédés de nos téléphones mobiles. Pas de photo pendant la session d’écoute, il faudra me croire sur parole quand je vous dirai que Dickinson était là. Nous traversons ensuite une régie équipée d’une table de mixage interminable pour déboucher dans le studio, sorte de petit théâtre à l’italienne où sont alignées plusieurs rangées de chaises pliantes et dont le mur du fond est habillé aux couleurs de l’album. On nous fait patienter en nous proposant à manger et à boire… enfin surtout à boire et surtout de la Trooper, la bière estampillée par le groupe. Partant sans doute du constat simple qu’étant un groupe de métal, leur auditeur « de série » devait être amateur de bière, ils ne leur restaient plus qu’à tirer la conclusion qui s’imposait et à donner aux fans ce qu’ils attendaient. Bien qu’étant servi à discrétion – et qu’à cheval donné on ne regarde pas la bride – force est de reconnaître que le résultat est plus que correct.

Vous auriez dû être assis ici il y a sept mois et nous devrions être au milieu d’une tournée mondiale aujourd’hui.

TracklistAprès avoir été remerciés de notre patience et de notre correction par l’un de nos hôtes de la soirée, Bruce « Air Raid Siren » Dickinson entre en scène. S’il commence à accuser gentiment son âge (57 ans), le petit bonhomme aux cheveux grisonnants a su garder la forme et le moral. Avec sa volubilité et son sens de l’humour habituels, au cours d’une présentation assez brève, Dickinson nous entretiendra d’un assez grand nombre de sujets, au premier rang desquels le cancer pour lequel il vient d’être traité. Un « Breaking Bad moment » d’une franchise et d’une légèreté assez désarçonnantes. « Vous auriez du être assis ici il y a sept mois et nous devrions être au milieu d’une tournée mondiale aujourd’hui » glisse-t-il au détour d’une phrase. Il en profite au passage pour remercier les médecins français qui l’ont diagnostiqué, les oncologues anglais qui l’ont soigné et la Terre entière qui l’a soutenu pendant son combat contre la maladie. Reconnaissant mais tout de même taquin, il ne peut pas s’empêcher de « tacler » gentiment un corps médical qui est incapable de lui dire exactement où est passée sa tumeur. « Ils m’ont dit : “votre corps s’en est débarrassé”. En d’autres termes : ils n’en avaient pas la moindre idée ». Idem pour les produits employés en chimiothérapie, qui ont comme propriété, entre autre, de réduire la taille des tumeurs, mais dont les effets secondaires n’ont pas tous été « totalement étudiés ».

Personne ici n’habite en Antarctique ? 

Dickinson revient ensuite sur le dernier coup d’éclat du groupe, annoncé la veille sur leur site Internet : l’affrètement d’un Boeing 747 pour le Book of Souls World Tour en 2016. « Personne ici n’habite en Antarctique ? » plaisante-t-il à l’attention du public, « parce qu’à moins que ce ne soit le cas, vous pourrez assister à un concert d’Iron Maiden l’année prochaine ». Évoquant l’enregistrement de l’album, il insiste sur le choix du groupe « de ne pas répéter et d’enregistrer directement. Nous pouvions travailler “dans les conditions du direct”, puis aller écouter le résultat en régie. C’était un processus qui s’autoalimentait ».

On devrait faire un autre album.

Enfin, avant de commencer la lecture du « livre des âmes », Dickinson nous livre une dernière confidence : « À la fin de l’enregistrement, je suis allé voir Steve [Harris, le bassiste et membre fondateur du groupe] et je lui ai dit : “on devrait faire un autre album” ». Voilà de quoi faire taire les rumeurs qui annonçaient la fin du groupe après la sortie de leur dernier disque en date (The Final Frontier, en 2010).

Avant d’en venir à l’album, il faut bien avoir en tête que l’auteur de ces lignes n’a eu l’occasion de l’écouter qu’une seule fois, dans une grande salle, entouré de plusieurs dizaines de personnes qui, outre apprécier la musique, étaient aussi occupées à boire, à manger, à discuter… ou headbanguer. C’est donc un avis extrêmement peu éclairé qui va vous être livré et je ne peux que vous conseiller d’attendre la publication prochaine d’une critique complète de l’album que vous livrera Guillaume Nicolas après avoir disséqué ses deux disques, qui durent en tout plus d’une heure et demie !

On aurait pu faire un truc comme les Guns N’ Roses… mais non.

À ce propos, Dickinson commençait sa présentation, quelques minutes auparavant, par cette petite anecdote : « L’album dure 92 minutes, si les informations qu’on m’a communiquées sont exactes. Après avoir enregistré six chansons, il a fallu demander à notre management de sortir un double album. Ça a été compliqué. On aurait pu faire un truc comme les Guns N’ Roses… mais non » (allusion à la sortie, le même jour, en 1991, du double album Use Your Illusion en deux albums vendus séparément).

20150826_233540The Book of Souls s’ouvre donc sur un morceau étrange, If Eternity Should Fail, l’un des deux écrits et composés par Dickinson. À la première écoute, difficile de dire si c’est une belle tentative ou une franche réussite tant le style et la construction du morceau est déroutante. Vient ensuite le single Speed of Light (chroniqué ici) qui, après la lente ascension du titre précédent, amorce la première descente d’un album en forme de montagnes russes. Après ce titre tout en légèreté, The Great Unknown fait tomber une chape de plomb sur l’auditeur, avec un son mid-tempo extrêmement lourd. Les Britanniques pourraient dire du titre suivant, The Red and the Black : « it has the name of Steve Harris written all over it ». Unique chanson du disque à lui être entièrement attribuée, parole et musique, elle porte toutes ses marques de fabrique : rythmique et ligne de chant forcenée, passages étudiés pour faire chanter le public sur la prochaine tournée… On est dans la droite lignée d’un titre comme Heaven Can Wait. When The River Runs Deep, deuxième des trois collaborations entre le guitariste Adrian Smith et Steve Harris (après The Great Unknown), relance la machine à plein régime. Chanson rapide, puissante et ornée d’une multitude de petites fioritures, elle débouche, à la sortie de son dernier méandre, sur la chanson qui donne son titre à l’album. Là encore, la copaternité de Janick Gers – autre guitariste du groupe – ne fait aucun doute, de l’intro à la guitare acoustique à la reprise de ce thème dans une petite coda (procédé en passe de devenir systématique depuis l’album A Matter of Life and Death), la chanson possède néanmoins un charme insidieux qui la range à côté d’un autre titre du duo Gers/Harris, Dance of Death.

Fin du premier disque, le temps d’une petite pause et d’un rapport d’étape. L’album est extrêmement massif avec un « gros son » qui est devenu une marque de fabrique du groupe depuis qu’ils travaillent sous la houlette de leur producteur Kevin Shirley. Ajouté aux conditions d’écoute décrites plus haut, difficile de dire si le groupe a opté pour une pratique moins démonstrative de leur musique (les solos de guitare ayant tendance à se faire relativement discret) ou s’il n’a simplement pas été possible d’apprécier une certaine subtilité du mixage.

Le deuxième disque s’ouvre sur une figure imposée de (presque) tout album de Maiden : la chanson de guerre. Passant derrière The Trooper ou Die With Your Boots On, Death or Glory ne réinvente pas la roue mais elle tient le choc. Shadows of the Valley est, quant à elle, parsemée de petits licks de guitare, répétés peut-être un peu trop souvent. Tears of a Clown (chanson écrite en hommage à Robin Williams), en refusant la facilité d’être une « simple » power ballad, va emprunter d’autres éléments canoniques de Maiden. The Man of Sorrows pose deux questions. La première est : quand Iron Maiden va-t-il arrêter de recycler des titres de chansons figurant sur les albums solo de Bruce Dickinson (après The Wicker Man et The Alchemist) ? La seconde est : pourquoi Dave Murray – guitariste pilier du groupe – cherche-t-il a faire compliquer dans ses compositions (comme avec The Man Who Would Be King, sur The Final Frontier) quand il a montré qu’il savait faire simple (Rainmaker) et efficace (The Reincarnation of Benjamin Breeg) ? À la première écoute en tout cas, il est proprement impossible de savoir où la chanson veut en venir.

20150826_233401Après près d’une heure et quart d’un album sombre comme un jour de pluie, vient Empire of the Clouds. Une chanson que Dickinson nous a décrit comme « quelque chose qu’Iron Maiden n’a jamais fait : pas de batterie, pas de métronome, pas de “click track”, juste un piano et, malheureusement pour les autres membres du groupe, la personne qui tapait sur le piano avec deux doigts, c’était moi ». Et en plus il est modeste, quand on vous dit que cet homme a toutes les qualités. Ce morceau est une éclaircie, une occasion de prendre l’air et d’assister à un beau coucher de soleil, au travers d’une trouée dans cet empire des nuages. D’une durée de 18 minutes, le morceau nous est présenté ici dans une version raccourcie par rapport à celle initialement écrite par Dickinson. « Nous avons choisi de ne pas enregistrer certaines parties ». Porté, entre autres, par des parties orchestrales vraiment soignées (le côté trop ostensiblement synthétique de ce genre d’envolées lyriques étant ce qui gâchait un peu le plaisir sur les albums précédents), ce titre fait que l’album ne vient pas « mourir en France » comme le chante Dickinson à la toute fin du morceau mais, au contraire, il lui a permis de venir se poser délicatement sur la banlieue parisienne en cette pluvieuse soirée d’été. Appréciez l’ironie pour un titre évoquant le crash du dirigeable R101.

Au-delà du fait qu’il s’agisse d’un double album, The Book of Souls évoque le White Album des Beatles. Un disque formellement irréprochable mais sur lequel on voit « qui fait quoi ». L’album est réussi, ça ne fait aucun doute. Après, allez savoir s’il aurait été mieux avec un titre en moins et quelques autres « resserrés » pour tenir sur un seul disque. C’est possible mais ce n’est pas dit non plus. C’est l’album d’un groupe qui court après sa légende. Savoir s’il arrive à se hisser à la hauteur de sa réputation après seulement une seule écoute est une question à laquelle il n’est pas évident de répondre. Peut-être un peu déçu, sans doute un peu frustré de n’avoir pu l’écouter qu’une seule fois… The Book of Souls est un album sur la brèche. Comme un lanceur de marteau emporté par son élan qui risque de sortir du cercle et d’invalider son essai. Là encore, il faudra attendre l’analyse de la photo finish par Guillaume, dans les jours qui suivront la sortie de l’album, le 4 septembre.

 

Aymeric Barbary
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