It Follows : l’interview du réalisateur David Robert Mitchell

It Follows : l’interview du réalisateur David Robert Mitchell

Note de l'auteur

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Le Festival international du film fantastique de Gérardmer vient de couronner dimanche It Follows.

Le jury officiel, présidé par le cinéaste Christophe Gans, lui a décerné son Grand prix, et le film, qui sort en salles ce mercredi 4 février, a également reçu le Prix de la critique, décerné par des journalistes. Gans a voulu récompenser “un metteur en scène qui ouvre des portes dans notre perception, nous conduit sur cette ligne paradoxale que j’ai toujours voulu trouver dans les films fantastiques, celle entre le rêve et le cauchemar.ˮ

Mais le deuxième long métrage de l’Américain David Robert Mitchell a démarré en réalité sa carrière à Cannes l’an passé, quand il a été présenté à la Semaine de la critique, une section parallèle où il a commencé à faire le buzz. Il est passé aussi par L’Étrange festival et le TIFF de Toronto avant la petite station de ski vosgienne. Mais c’est en septembre dernier, au cours du Festival du cinéma américain de Deauville, que nous avons découvert le film et interviewé son auteur, né en 1974 à Détroit (Michigan, États-Unis).

David Robert Mitchell

David Robert Mitchell, 40 ans, toujours puceau ?

Avec son air juvénile et son appareil dentaire, David Robert Mitchell ressemble aux héros de ses films, un ado arborant un sourire malicieux. Il refuse d’être filmé, mais accepte volontiers de faire une photo pour le Daily Mars. Il nous accordera 25 minutes d’entretien dans le jardin d’un palace, l’Hôtel Normandy, et répondra avec franchise à toutes les questions (sauf curieusement à celle qui porte sur le budget de son film).

Indiscutablement brillant, le type a obtenu une licence de Lettres, puis une maîtrise en Cinéma à l’université de Floride. Il devient monteur de films publicitaires et de bandes annonces, tourne des courts métrages (dont Flashbulb Kiss, Fourth of July et Virgin), sélectionnés dans de nombreux festivals.

DEFJe lui fais part de mon admiration pour son premier long métrage, le méconnu The Myth of the American Sleepover (2010), superbe teen-movie atmosphérique, inédit en France, mais sorti directement en DVD chez Metropolitan en mai dernier. Dans la lignée d’American Graffiti de George Lucas et Dazed and Confused (Génération rebelle) de Richard Linklater, le film suit une bande d’ados d’une banlieue déserte de Détroit, qui fêtent la dernière nuit de l’été, en espérant connaître leurs premiers émois amoureux. Cette pyjama-party filmée comme un adieu à leur enfance est portée par un formidable casting (les acteurs, tous inconnus, sont renversants). Ce film mélancolique basé sur un dispositif choral assez complexe se déroule dans un univers quasi-onirique où tous les adultes ont disparu. The Myth… est devenu un objet de culte pour les cinéphiles, mais après cette éblouissante découverte, David Robert Mitchell disparaîtra des radars pendant quatre ans.

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MST (“Malédiction Sexuellement Transmissibleˮ)

Il est heureusement de retour avec It Follows (“Ça suit !ˮ), l’un des films d’horreur les plus originaux, atypiques et flippants vus depuis des lustres. On y retrouve toutes ses obsessions de The Myth of the American Sleepover (les ados bien sûr, mais aussi l’absence de figures parentales et l’ennuyeuse banlieue de Détroit).

Le pitch ? Après avoir couché un soir avec un jeune inconnu de passage, Jay (la blonde Maika Monroe), une ado de 19 ans, est victime de visions inquiétantes. Elle devient la proie de spectres menaçants et invisibles pour les autres, qui se mettent à la suivre inlassablement (d’où le titre du film). Bientôt, Jay découvre qu’elle est, avec une poignée de teenagers, la victime d’une malédiction contagieuse et d’un virus mortel qui se transmet par l’acte sexuel ! Pour s’en défaire, il n’y a qu’une solution : faire l’amour avec un nouveau partenaire.

It Follows n’est donc pas un “slasherˮ de plus, même s’il ménage quelques chocs bien sentis. Le sexe y est à la fois une malédiction et une délivrance, le problème et la solution. On l’associe autant au plaisir qu’à la mort. A priori, David Robert Mitchell a bien révisé les mythes et légendes de la Grèce antique (la pulsion de vie d’Éros contre celle, mortifère, de Thanatos). Mais aussi ses classiques de cinéma : son film emprunte à Jacques Tourneur (les références à La féline et Rendez-vous avec la peur, pour la malédiction que l’on se refile d’individu à individu). Mais aussi à John Carpenter. La musique stridente et stressante du compositeur Disasterpeace (alias Rich Vreeland, qui a signé des BO de jeux vidéo) est d’ailleurs très carpenterienne. Elle accompagne à merveille la lente démarche des nombreux spectres grotesques et grimaçants qui se traînent en loques et peuplent ce long métrage angoissant. Des silhouettes floues qui marchent au ralenti en direction de leurs victimes et apparaissent toujours en arrière-plan (ce qui permet au réalisateur de jouer sans cesse avec la notion de hors-champ, voire de contrechamp). Dans la salle, le spectateur est d’ailleurs toujours à l’affût de ces revenants somnambuliques, ces “suiveursˮ, qui peuvent surgir à tout moment aux quatre coins du cadre. Ces présences maléfiques ne sont pas visibles par tous, il faut pour cela avoir été contaminé. Mais elles viennent vous chercher (oui, vous, pauvres mortels !) pour vous indiquer le chemin des Enfers. Car l’insidieux It Follows suinte la peur et fonctionne davantage sur la suggestion que les effets gore. Et s’il tire parfois un peu en longueur (il dure un quart d’heure de trop), ce conte horrifique, à la fois beau et dérangeant, restera longtemps dans vos mémoires.

Wes Craven rêve depuis vingt ans de faire un film pareil. Il est signé aujourd’hui par un jeune cinéaste indépendant et intello, admirateur de François Truffaut, qui représente aujourd’hui l’espoir d’un cinéma fantastique moribond. Car David Robert Mitchell est un auteur… à suivre, évidemment. Mais laissons-le prendre la parole…

David Robert Mitchell et un Mikano heu-reux de la rencontre ! (crédit photo : © John Plissken).

Il paraît que vous êtes un grand fan de films d’horreur. Qu’est-ce qui vous a poussé à en faire un ?

Ils m’ont apporté énormément de plaisir durant mon adolescence et j’ai grandi en les regardant. Mon père aussi est fan du genre. D’ailleurs, il me demandait souvent : “Quand vas-tu te décider à tourner un film d’horreur ?ˮ Du coup, je me suis dit que ce serait cool d’en fabriquer un. C’était une sorte de challenge. Même si il y a beaucoup de genres différents que j’aime au cinéma.

Vous rendez d’ailleurs un hommage aux films d’épouvante dans It Follows. On aperçoit, à plusieurs reprises, sur un écran de télé des extraits de vieilles séries B en noir et blanc.

Oui, il s’agit de Killers from Space (1954) avec Peter Graves (le héros de la série Mission : Impossible, NDA) et Women of the Prehistoric Planet (1966). Ça peut paraître étrange que des ados regardent aujourd’hui ce genre de films. Mais je souhaitais que l’action d’It Folows se déroule à une époque indéterminée, un peu hors du temps. J’aime inventer des univers qui sont un peu en décalage avec la réalité. On a d’ailleurs conçu des décors qui combinent diverses influences, issues des années 1970-1980. Le film doit se vivre avant tout comme un rêve ou un conte de fées.

Effectivement, il n’y a aucun indice sur l’époque durant laquelle se déroule le récit. Le seul élément moderne du film est un objet assez poétique : la liseuse électronique d’une jeune fille qui se cache… dans un coquillage.

Et cet objet n’existe même pas dans la réalité ! Il a été créé de toute pièce pour les besoins du film. Mais peut-être qu’une marque de liseuse récupérera notre idée et la commercialisera ! (rires) Evidemment, si cette jeune fille possédait un iPhone 6, tout le monde saurait très exactement à quel moment se déroule le film. Tout ça pour dire qu’au cinéma, on n’est pas obligé d’être fidèle à la réalité. Même si la fille en bikini qui appelle au début son père sur la plage se sert d’un téléphone portable.

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David Robert Mitchell est fan d’un autre David.

It Follows se déroule dans un environnement a priori banal, une banlieue pavillonnaire de la middle class américaine. Et pourtant, une inquiétante étrangeté plane sur cet univers tranquille et familier. C’était volontaire ?

Sans doute, oui. Avant même que la malédiction ne s’abatte sur Jay (Maika Monroe, déjà vue dans The Bling Ring de Sofia Coppola), on sent déjà que les choses ne tournent pas rond dans ces suburbs. L’atmosphère est d’ailleurs tendue dès le plan-séquence d’ouverture (un panoramique à 360 degrés, qui épouse parfaitement le sujet du film, NDA). Les gestes de la vie quotidienne prennent ici un aspect étrange. Bien avant moi, David Lynch dévoilait ce qui se cache derrière les façades ripolinées des banlieues américaines dans Blue Velvet (1986) et Twin Peaks (1990). C’est pour ça que j’adore son cinéma.

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Que d’eau, que d’os !

Dans votre film, vous semblez aussi avoir une fascination pour l’eau. Il y a la pluie, l’orage. La plage et le lac. La piscine gonflable du jardin dans laquelle se baigne votre héroïne, mais aussi la fameuse séquence de la piscine olympique dans le dernier tiers du film. Sans oublier le spectre qui se pisse dessus !

Ah oui, la femme fontaine ! C’est effectivement une obsession récurrente chez moi, que l’on retrouve déjà dans mon premier film The Myth of the American Sleepover. C’est difficile d’expliquer ma fascination pour l’élément liquide. Je pense simplement que l’eau, au cinéma, plonge le spectateur dans un état second. C’est en tout cas ma théorie.

BLACK HOLEAvez-vous lu Black Hole*, le roman graphique en noir et blanc de Charles Burns, publiée entre 1995 et 2005 ? David Fincher a souhaité un temps l’adapter. Il semblerait que It Follows s’inspire très librement de cette BD.

Oui, je connais cette BD, bien sûr. Je l’ai beaucoup aimé d’ailleurs. Mais It Follows est assez éloigné de ce comic book, même si l’on retrouve quelques similitudes dans sa thématique. Je comprends les différentes interprétations, ceux qui considèrent l’entité du film comme un virus, une métaphore du sida. Je pense que l’aspect sexuel de mon film se rapproche davantage de l’univers de David Cronenberg. Et puis, j’avais déjà l’idée du film en tête depuis longtemps. Elle m’a été soufflée par une série de cauchemars que je faisais régulièrement, lorsque j’avais 9-10 ans. Dans ces rêves, j’étais toujours poursuivi par quelque chose ou quelqu’un.

* Prenant place dans la banlieue de Seattle au milieu des années 1970, Black Hole suit un groupe de jeunes adolescents de la classe moyenne qui contractent une mystérieuse MST appelée “la crèveˮ (“The Bugˮ ou “The Teen Plagueˮ en VO), provoquant d’étranges mutations physiques, les marginalisant.

John Carpenter

Big John, tel qu’en lui-même, sur le tournage de The Thing (1982).

John Carpenter semble aussi l’une des grandes références de votre film. Ça vous fatigue que les journalistes vous compare constamment à lui ?

C’est vrai que je l’ai beaucoup entendu depuis la première projection à Cannes. Personnellement, je trouve ça cool. Et c’est surtout assez juste.

Et oui cher David, vous êtes le nouveau John Carpenter, vous allez devoir vous y faire !

C’est vous qui le dites (il éclate de rire). Vivement mon prochain film, que je dissipe ce malentendu.

Halloween

On y pense forcément à cause de la gestion de l’espace, de l’utilisation du format Scope, de cette manie de filmer souvent au crépuscule ou au petit matin, des pavillons de banlieue qui nous ramènent à ceux d’Halloween. De la menace qui peut surgir à chaque coin de rue, comme autrefois la présence fantomatique du croque-mitaine Michael Myers. Il y a enfin tous ces endroits clos et étouffants, symptomatiques du style Carpenter.

J’adore la plupart de ses films comme Halloween – La nuit des masques (1978) ou son remake de The Thing (1982). C’est un formidable réalisateur. J’ai surtout été influencé par son sens du cadre, la composition de ses plans et son habilité à appréhender l’espace. J’ai beaucoup appris sur ce point en étudiant ses films. Quand vous vous frottez à l’horreur et à l’épouvante, on se risque forcément au jeu des comparaisons. Ce mec a quand même tourné quelques-uns des meilleurs films du genre !

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On s’est aussi inspiré de ses musiques électroniques, mais également des bandes originales des Goblin pour les films de Dario Argento ou encore du score de Vangelis pour Blade Runner.

HITCH

Mais j’ai d’autres maîtres au cinéma : Hitchcock, Lynch et Cronenberg notamment. Visuellement, je pioche à droite à gauche. Je n’ai pas de problème avec ça. D’ailleurs, je digère toutes mes influences et certaines sont plus obscures ou secrètes.

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Depuis quelques années, le cinéma fantastique traverse une période difficile en termes de créativité artistique, mais aussi économique. Avez-vous aussi rencontré des difficultés pour financer It Follows ?

Vous savez, il est très dur de trouver de l’argent pour un film en général, quel que soit le genre ! C’est toujours un combat difficile à mener. Par exemple, j’ai passé deux ans à travailler sur un drame (racontant les vingt-quatre heures d’une jeune femme après une rupture, NDA). J’ai dépensé un peu d’argent sur ce projet et au final, je l’ai mis temporairement de côté (il pousse un soupir de regret). Par ailleurs, j’ai dû attendre quatre ans entre mon premier et mon second long métrage ! Si je pouvais, je tournerai un film tous les ans. J’espère d’ailleurs pouvoir monter mon prochain film pour 2015 et trouver le financement. J’ai plusieurs projets sur le feu.

J’ai écrit le scénario de It Follows en pensant que ce serait mon troisième long métrage. Mais quand le drame que j’avais prévu de faire après The Myth of the American Sleepover n’a pas vu le jour, j’ai enchaîné directement avec celui-ci. The Myth… devait coûter au départ 30 000 dollars, mais finalement le budget est monté jusqu’à 50 000 ! Toute l’équipe s’est cotisée. On a vraiment cassé nos tirelires. J’ai même effectué le montage du film. Evidemment, le budget de It Follows est bien plus élevé, même s’il reste relativement modeste. On l’a tourné dans des conditions nettement plus vivables que mon premier film.

LAST 2Ce matin, il y avait un groupe d’adolescents dans la salle, des étudiants qui venaient d’un lycée voisin. J’ai observé leur réaction durant la projection. Ils avaient l’air de trouver le film “un peu spécialˮ.

Ah oui ? Vous piquez ma curiosité. Le jeune public auquel vous faite allusion, il s’est quand même amusé au film, hein ? Car c’est aussi un divertissement conçu pour les faire bondir de leur siège ! J’ai d’ailleurs vu certains gamins sursauter ou hurler.

En fait, ils étaient déroutés par le propos du film. It Follows ne rentre pas vraiment dans les cases habituelles. Vous jouez beaucoup avec les clichés du cinéma d’horreur, mais vous ne donnez jamais au public ce qu’il attend.

Hum, je comprends l’idée. C’est vrai que j’aime tordre le cou à certaines conventions, utiliser les clichés pour les mener vers une autre direction, leur donner une saveur nouvelle. Si vous apportez sur un plateau ce que les gens attendent, ce n’est pas très intéressant. N’importe qui peut le faire. Bien sûr, j’aimerai que les gens apprécient mon travail. Mais vous devez aussi prendre des risques. On ne fait jamais l’unanimité de toute façon. Quand vous marchez en dehors des clous, vous risquez de perdre des personnes en route, mais vous touchez un autre public en contrepartie.

Le tout dernier plan du film a décontenancé aussi une partie du public. Car il s’achève de manière brutale sur une image qui laisse planer le mystère quant à l’avenir des principaux protagonistes.

La plupart des gens ont un problème avec la fin des films, car ils n’aiment pas l’ambiguïté. Il leur faut toujours une explication, sinon ils sont frustrés. Tout doit être clair comme de l’eau de roche. C’est drôle parce que j’aime beaucoup l’idée qu’il y ait plein d’interprétations différentes de mon film. Sa fin est ouverte. En revanche, je ne me sens pas forcé de répondre à toutes les questions que se pose le public (sourire).

Propos recueillis le 12 septembre 2014 par David Mikanowski (avec l’aide précieuse du vénérable John Plissken) au 40e Festival du cinéma américain de Deauville.

Traduction et mise en forme David Mikanowski.

Remerciements à Pascal Launay et Metropolitan Filmexport pour leur soutien.

It Follows sortira en DVD et Blu-ray le 4 juin chez Metropolitan avec, en bonus, le premier long métrage de David Robert Mitchell, The Myth of the American Sleepover. D’ici là, regardez par-dessus votre épaule !

Réalisé par David Robert Mitchell (USA, 2014). 1h40. Avec Maika Monroe, Keir Gilchrist, Daniel Zovatto, Jake Weary, Olivia Luccardi, Lili Sepe. Sortie le 4 février.


It Follows, Bande Annonce VOST par DailyMars

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