JACK Vs. JACK

JACK Vs. JACK

C’est qui le plus fort ? Jack de Lost, ou Jack Bauer ?

Personnages centraux de deux séries à durée de vie exceptionnelle, 24 et Lost, deux high-concepts parmi les high-concepts. Souvent copiées, jamais égalées. Mais si on veut voir le boulot fini, si on veut des résultats, qui est le plus fort des deux ?

Petite introduction à but étymologique du prénom « Jack ». Jack, pour commencer, est un surnom (oh ! surprise d’entrée de jeu), dérivé des prénoms Jacob et John. En français, Jack se traduit littéralement Jacques. Ou comment, d’un pays à l’autre, passer d’un prénom vendeur et accrocheur à un autre désuet. Mais passons. Le Jack de Jacob vient de l’hébreu aqob, dont la signification est « celui qui vient après ». Autant dire que pour notre cas d’étude, cette analyse étymologique ne sert à rien.

Pour continuer dans l’inutile, quelques Jacks connus.

Jack Nicholson (interprête de psychopathes), Jack Skellington (squelette en recherche d’orientation professionnelle), Jack Sparrow (marin trop maquillé), Jack Lang (radar à petit-fours), Jack Russell (chien)

Présentons, maintenant, nos deux concurrents. Commençons par le moins bien rasé, Jack Shephard. Le berger. En sur-analysant bien comme il faut, on pourrait rebondir sur la notion même d’étymologie. Jack Shepherd. Le berger qui vient après. Pour les connaisseurs de Lost, Jack est célèbre pour être un leader malgré lui. Il est docteur, réussit à rester serein en toutes circonstances parce qu’il sait compter jusqu’à dix. Berger, oui, puisque les moutons que sont les rescapés du vol océanic 815 le suivent assez souvent aveuglément. Qui vient après, oui, puisqu’il vient après son père, avec qui il entretenait de sérieux problèmes relationnels. C’est tiré par les cheveux, bien entendu.

Qui est Jack Shephard ? Pour certains c’est un leader charismatique qui s’ignore. Un fonceur qui n’a qu’un but: quitter l’ïle. Pour d’autres c’est un connard arrogant qui change tout le temps d’opinion (« we have to go back to the island », c’était lui). Jack est amoureux de Kate qui est amoureuse de Sawyer qui est amoureux de Julie qui s’est tapée Jack (le cercle de la vie). Jack marche souvent, en sueur, avec un sac à dos sur les épaules et boude quand quelqu’un lui dit qu’il n’est pas d’accord avec lui. Ca arrive souvent avec John Locke.

John était un paraplégique qui a retrouvé la faculté de marcher en arrivant sur l’ïle. Forcément, il veut rester et vénérer l’île quand Jack veut la quitter. Et l’inverse plus tard. Ces deux là ne sont jamais d’accord. Confrontation bien connue, bien symétrique, entre l’homme de science et l’homme de foi, n’échappant à aucun stéréotypes: le scientifique est assez arrogant et condescendant, l’homme de foi est illuminé et fascinant mais peu crédible.

Jack est un héros. Mais pas un héros proactif. Plutôt un héros-martyr. Il se sacrifie pour être le chef, puis il se sacrifie pour sauver tout le monde. Jack n’a pas de talents particuliers en dehors de sa capacité à soigner les gens. Il n’est pas bon tireur, n’est pas habile avec des armes blanches, mais il ne rechigne pas à coller trois-quatre bourre-pifs quand l’occasion le demande.

Au fil de la série, Jack est passé par de nombreux états, toujours en donnant l’impression de subir plus que d’agir. La seule décision qu’il a prise, il reviendra dessus quelques épisodes plus tard (partir puis revenir sur l’île), devenant après coup celui qui suit et plus du tout celui qui mène. Jack a toujours été le point de ralliement de la série, la voix de son auteur, Damon Lindelof. Quand Damon a pris les rênes de Lost, il s’est senti leader malgré lui de sa salle d’écriture, souffrant d’un grand problème de légitimité. Jack n’est que l’écho de ce sentiment, et le restera jusqu’au bout. Jack est très bien interprété par Matthew Fox, acteur très sous-estimé qui n’y est pas pour grand-chose dans les inconsistances répétées du personnage.

Les notes

Charisme 4/10, gâché par son attitude « je le fais mais je veux pas ».

Charme 8/10, ah le côté baroudeur négligé qui doit quand même passer 30 minutes devant la glace pour que sa barbe de trois jours ne se transforme pas en ramasse-miettes.

Utilité 9/10, sans rire, autant on entend souvent « y-a-t-il un médecin dans la salle », autant « y-a-t-il un courtier en assurance dans la salle », jamais

Cote de sympathie 9/10 (pilote et finale), 3/10 (le reste du temps). Il a été très bon quand il l’a fallu.

 

Jack Bauer. L’âme damnée de l’Amérique. Celui qu’il faut appeler pour faire le sale boulot. Celui qui sauve la femme et l’orphelin en arrachant des ongles et en mettant des sacs en plastique sur la tête des vilains conspirateurs terroristes. Le bras armé de Ronald Reagan, sans Ronald Reagan. Celui qui fait moins bien que Speed Rabit Pizza mais mieux que Chronopost, dans le sens où il te livre la paix dans le monde (enfin, aux USA mais c’est pareil), en 24h chrono.

Jack s’est battu contre des terroristes du Moyen-Orient, d’Europe de l’Est, de l’ex-bloc soviétique, des cartels mexicains, des coréens, un président véreux, des américains et son papa. Ahem. Rien que ça.

Jack a été un héros, puis un héros déchu, puis un héros traître, puis un héros laissé pour mort, puis un héros qui pleure, puis un héros en prison… Jack ne s’en sort jamais, vu qu’à chaque conflit majeur, on est obligé de le ressortir de sa retraite/mort/prison pour sauver la mère patrie. Le pays entier dépend d’un seul homme (c’est en tout cas le message de la série), culte de l’individu au profit des institutions vu que les collègues de Jack sont souvent, au choix, des faire-valoir, des incompétents notoires, des traîtres, et très souvent des morts.

La série entière fait passer le personnage de Jack pour un héros-martyr, celui qui doit transgresser pour sauver, mais souvent il agit plus comme l’élément pervertissant, appelant le président, pas chaud pour la torture pour lui faire comprendre avec trémolos dans la voix que « oui, il faut aller trop loin avec ce suspect qui ne parlera pas, sinon des millions de gens vont mourir ». Par sa simple personnalité et sa sincère dévotion, le personnage de Jack légitime les pires actions, les actes les plus réactionnaires, il convaincrait même le plus à gauche des gauchiste que si la peine de mort est grave, elle est nécessaire pour tel type de personne.

Jack Bauer est fort, implacable, figure du justicier à ranger au panthéon aux côtés de l’Inspecteur Harry et de Charles Bronson. Là encore, Jack véhicule les idées des auteurs de 24, à la base républicains, qui se sont amusés dans les premières années à forcer leur président démocrate Palmer à accepter les pires actions de Bauer pour le bien de la patrie, et à le transformer au fil du temps en quasi-républicain de convictions.

Pour Kiefer Sutherland, c’est le rôle de sa vie. Il s’est investi comme jamais, lui a apporté son charisme naturel, sa force, son aspect brisé comme son physique assez brutal. Un rôle dont il ne sortira jamais.

Les notes

Charisme 10/10, « drop the gun! drop the gun now! » ça vous suffit pas ?

Charme 7/10, pas James Bond, mais quand même, il y en a eu des Bauer-girls, et pas que des vilaines.

Utilité 9/10, est-ce que le monde est toujours là ? oui ? Ben voilà… un point de moins parce que dans une cuisine il ne sert pas à grand chose.

Cote de sympathie 2/10. Pas évident de s’imaginer l’inviter à bouffer, entre le souvenir de sa femme, sa fille ultra sexy mais très boulet, et son « intensité », on l’imagine pas trop déconner à table.

 

Sachant qu’on s’en tape des notes et des comparatifs, qui peut gagner entre ces deux-là, tant  ils personnifient leurs séries respectives ? Si Lost aurait pu survivre sans Jack Shephard, elle aurait perdu son point d’ancrage thématique. 24, par contre, n’existe que par et pour Jack Bauer.

Jack Shephard était changeant, servant constamment la narration en trahissant son personnage. C’est la Lindelof-touch (showrunner qui, au passage, a d’autres qualités). Jack Bauer était limite, mais, et c’est là le grand talent des auteurs de la série, provoquait l’empathie du téléspectateur. Parce qu’on a vu sa femme mourir dans ses bras, très certainement, mais aussi parce que Sutherland humanise considérablement son personnage.

Lost et 24 sont des vestiges d’une période qui a plus ou moins pris fin, celle des séries hyper-feuilletonnantes de grand Network. Elles partagent cette même spécificité et mettent en lumière, à merveille, les limites du concept: Lost n’a répondu qu’à très peu de questions durant ses derniers épisodes, les mystères disséminés au fil des années étant plus pensés pour choquer et laisser les téléspectateurs bouche bées devant leur écran, plutôt que pour être partie intégrante d’un tout clair et limpide. 24 s’est brûlé les ailes en répétant ses schémas jusqu’à l’overdose et, surtout, au grotesque (la saison 6 et l’arrivée de la famille de Jack, la saison 7 et la résurrection d’un personnage…).

Elles n’en ont pas moins marqué la télévision, et pour toujours. Lost est inégalable dans sa faculté à créer des événements mémorables. Elle restera comme un monument du cool. Pas du cohérent, mais et alors ? 24, dans ses trois premières saisons, faisait partie de ce qui se faisait de mieux en thriller à cette époque, tous médiums confondus.

Et vous, sinon, Jack Shephard contre Jack Bauer, vous donnez qui gagnant ?

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