Je suis Captain Marvel : Dr Danvers et Miss M.

Je suis Captain Marvel : Dr Danvers et Miss M.

Note de l'auteur

Captain Marvel, homme ou femme, féministe ou pas ? Le film sort aujourd’hui, mais il y a aussi l’antho Je suis Captain Marvel chez Panini Comics. De quoi réviser (avec un tube d’aspirine sous la main) l’historique d’un perso décidément complexe.

Le livre : Avant d’être Carol Danvers, le Captain Marvel de l’éditeur presque homonyme était un homme (ou plutôt un extraterrestre de sexe masculin), Mar-Vell, capitaine de l’armée impériale Kree, envoyé sur Terre comme espion. Le premier perso baptisé “Captain Marvel” apparaît pourtant dans une publication Fawcett Comics au début des années 1940. Le personnage connaîtra plusieurs incarnations (en mode super-héroïque ou “dans la vie normale”), traversera des périodes difficiles, avant de se fixer sur Carol Danvers, personnage secondaire apparu en 1968 et passé depuis au premier plan.

Mon avis : Avec le film qui sort aujourd’hui dans toutes les salles de France et de Navarre, l’heure était venue de jeter un œil dans le rétro. Et de découvrir l’histoire, extrêmement riche, parfois étonnante voire franchement perturbante, de Captain Marvel.

Le Captain Marvel originel voit le jour dans les pages de Whiz Comics éditées par Fawcett dans les années 40. Au cri de « Shazam ! », un jeune garçon de 12 ans, Billy Batson, se transforme en super-héros. Problème : le super-héros en question ressemble terriblement à Superman, et le futur DC fait un procès à Fawcett. L’affaire se règle d’elle-même en 1953, lorsque Fawcett met la clé sous le paillasson.

Pour faire simple, DC finira par récupérer les droits sur le personnage mais doit rebaptiser sa série (en Shazam!), car Marvel a décroché les droits sur le nom. Pour que le contrat tienne, la Maison des idées doit dès lors produire régulièrement des histoires mettant en scène “un” Captain Marvel. Stan Lee (qu’on ne présente plus, même si on peut en savoir plus ici et ici) et Gene Colan (Daredevil, Tomb of Dracula, Captain America) s’y collent, avec un Captain Marvel d’abord vêtu de vert et blanc, dont le premier avatar chez Marvel date de décembre 1967.

Captain Marvel souffrira toujours de problèmes de reconnaissance par le public. On voit, au fil du temps (et des papiers d’introduction aux histoires rassemblées dans cette anthologie), que de nouveaux scénaristes et dessinateurs reprennent régulièrement les rênes de la série, souvent au bord de la disparition pure et simple. Cette succession de personnalités explique aussi la grande variété narrative qui caractérise le personnage.

En 1977, il se réinvente sous la forme de Miss Marvel, incarnée par Carol Danvers. Si vous surfez un peu pour découvrir les avatars de Captain Marvel (et alii), il y a de quoi choper la migraine, tant les arcs (et les noms, et les époques) se sont entremêlés, coupés, succédé, complétés, annulés… Miss Marvel coïncide avec la remontée en puissance du mouvement d’émancipation des femmes aux États-Unis. « De fait, c’est également une sorte de provocation au monde des comics que lance la Maison des idées avec Ms. Marvel 1 à la fin de l’année 1976 », écrit Luca Scatasta. Il faut dire que le scénariste Gerry Conway veut changer d’approche : « Conway sait que les lecteurs de comics sont principalement des garçons adolescents et il décide de proposer un personnage sexy, mince mais non dénué de formes, et avec le nombril découvert. »

Autant pour le féminisme… Le mouvement d’émancipation de la femme, souligne encore Scatasta, « est, en fait, davantage mis en valeur par l’alter ego de Miss Marvel : Carol Danvers. Cette dernière ignore encore tout de sa contrepartie aux super-pouvoirs, mais elle est forte, autonome, célibataire et capable de tenir tête au grincheux J. J. Jameson bien connu des lecteurs de Spider-Man. En définitive, pour Gerry Conway, la série doit mettre Carol plus que Miss Marvel sous le feu des projecteurs. »

Ce premier numéro de Ms. Marvel est d’autant plus intéressant que, 1) il raccroche au récit originel de Captain Marvel où apparaît Carol Danvers, en 1969 ; 2) Miss Marvel ignore qui elle est, quel est son nom, se présentant ainsi comme une “pure” super-héroïne, sans passé ni (du moins tel que le début du récit de 1977 le laisse penser) alter-ego humaine, à 100% consacrée à sa mission (et la personnifiant pleinement) ; 3) Carol Danvers, de son côté, ignore qu’elle possède des super-pouvoirs (et, partant, leur étendue considérable).

On pourrait ajouter que, d’emblée, Miss Marvel est opposée à un personnage hautement phallocratique (voire phallique) : le Scorpion et sa longue queue. Avec le genre de réplique qui a dû faire le délice de lecteurs hormonaux : « Hein ? Tu esquives ma queue… comme une acrobate ? » Et, enfin, la question du nom, et du choix de ce nom. Carol Danvers veut que Jameson l’appelle « Madame Danvers », tandis que la super-héroïne exige de lui qu’il l’appelle « Miss Marvel », plutôt que simplement « femme ».

Grossesse incestueuse et dive bouteille

Le rapport de Carol Danvers à son propre corps est problématique. Elle doit faire face à une terrible histoire de “grossesse incestueuse”, une affaire hautement compliquée d’homme issu d’une autre dimension, qui s’implante de lui-même dans le ventre de Danvers pour naître à notre monde, avant de grandir à toute vitesse, de forcer Danvers à tomber amoureuse de lui et de repartir avec elle dans sa dimension.

Plus tard, dans Uncanny X-Men n° 164 (un numéro où le “uncanny” du titre s’est rarement autant justifié), des parasites broods implantent un œuf dans son ventre. Encore une grossesse non souhaitée, doublée d’une tonalité particulièrement horrible. L’évènement provoque au passage la rage impressionnante de la première intéressée, qui se transforme en Binaire.

Carol Danvers retrouvera le nom de Captain Marvel (qu’elle avait porté dans House of M en 2008) dès 2012, sous la plume de la scénariste Kelly Sue DeConnick. Désormais, elle porte ce nom. En janvier 2019, Marvel a lancé la dernière série en date, scénarisée par Kelly Thompson. On doit être au moins à la 10e série Captain Marvel.

L’antho publiée par Panini Comics début février offre un bel aperçu de cette suite de personnages, d’avatars, de sexes, d’ennemis, de problèmes (l’alcoolisme de Carol Danvers notamment), de visions d’un même personnage, de polémiques. Dessins et scénarios varient en qualité, avec des choses très réussies visuellement comme les pages illustrés par David Lopez et Dexter Soy, et d’autres nettement plus décousues, comme le « Par mes amis… trahie ! » de Chris Claremont et Michael Golden, avec son interminable et verbeuse confrontation.

Mention spéciale pour l’histoire publiée dans Secret Avengers (26 à 28) en 2010. Sur un texte de Rick Remender, le trait du Brésilien Renato Guedes (Wolverine) fait des merveilles. On y voit notamment le Mar-Vell d’origine embrasser fougueusement Carol Danvers dans sa seconde tenue, noire et frappée d’un éclair. De toute beauté.

En accompagnement : Un album de Bikini Kill ou de Heavens to Betsy, bref une galette riot grrrl bien envoyée.

Si vous aimez : Les personnages mouvants, en recherche d’eux-mêmes – pourquoi ne pas relire L’Incal, où John Difool peut être ridiculement laid sur une page et parfaitement beau la suivante, et où la frontière entre homme et femme peut parfois se montrer d’une épaisseur de papier à cigarette.

Je suis Captain Marvel
Récits écrits et dessinés
par tout un tas de gens, qu’il serait trop long de lister ici
Édité par Panini Comics

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