Je suis fille de rage : la guerre de Sécession comme si vous y étiez

Je suis fille de rage : la guerre de Sécession comme si vous y étiez

Note de l'auteur

Revivez la guerre de Sécession dans l’esprit même de celles et ceux qui y ont pris part. Soldats et soldates, du Nord comme du Sud, observateur anglais, Lincoln et ses généraux parfois incompétents, esclaves affranchis qui prennent les armes… Un roman choral parfaitement maîtrisé. Et un travail de documentation impressionnant.

L’histoire : 1861. La guerre de Sécession commence. À la Maison-Blanche, un huis-clos oppose Abraham Lincoln à la Mort elle-même. Le président doit mettre un terme au conflit au plus vite, mais aussi à l’esclavage, car la Faucheuse tient le compte de chaque mort qui tombe. Militaires, affranchis, forceurs de blocus, politiciens, comédiens, poètes emmènent le lecteur au fil de cette épopée pour la liberté au côté de ceux qui la vivent, comme autant de portraits de cette Amérique déchirée par la guerre civile.

Mon avis : Roman choral s’il en est, Je suis fille de rage multiplie les fils narratifs des deux côtés de la guerre, et même un peu plus encore. Sudistes, Unionistes, observateur anglais dépêché par la reine d’Angleterre du côté confédéré pour observer comment on se bat dans les anciennes colonies, esclave affranchie qui se bat désormais au côté des soldats du Nord… Jean-Laurent Del Socorro observe cinq années de guerre fratricide, de 1861 à 1865, en diffractant son récit au maximum.

Pour ne pas perdre le lecteur, il a instauré d’intéressantes contraintes de mise en page : si le titre est aligné à gauche, l’action du texte en question se déroule sur le front ouest ; à droite, sur le front est. Des drapeaux unionistes ou confédérés renseignent sur le camp auquel appartient le sujet/l’auteur du texte. Un cadre indique que le texte est une traduction directe ; une absence de cadre, qu’il s’agit d’une fiction (toujours alimentée par des éléments réels). Malin et efficace.

La « fille de rage » du titre désigne une jeune femme du Sud, opposée à l’esclavage (et donc à sa famille) et partie rejoindre le camp du Nord. Illustration de toute la complexité d’une guerre où l’on n’était pas toujours simplement « d’un camp » ou de l’autre. La décision d’abolir l’esclavage, prise par Abraham Lincoln (bien que, même pour lui, elle ne fût pas centrale dès le départ : sa première préoccupation était de sauvegarder l’Union), a ainsi entraîné des oppositions et des défections dans son propre camp. Certains, en effet, ne voulaient pas risquer leur vie « pour des Noirs ».

Cette « fille de rage », parvenue à Washington, permet aussi à Jean-Laurent Del Socorro de décrire un lieu de pouvoir en adoptant le point de vue d’une personne venue de l’autre bord. Le regard, précisément, fait tout l’intérêt de ce livre. La bataille de Manassas, par exemple, est contée selon plusieurs angles de vue, en haut et en bas de la hiérarchie, au Sud comme au Nord.

Lincoln lui-même en paraît encore plus déconnecté du monde, comme perdu dans son bureau, en compagnie de la Mort, un soldat vêtu de blanc, qui trace des traits à la craie sur les murs, le plafond. Un trait pour un décès – une « ligne de vie infinie » que Lincoln a lui-même tendue à la Mort afin qu’elle « puisse la couper ». Le « black president » dialogue en permanence avec la Mort. Confie son dépit engendré par des généraux décevants, incompétents, lâches… mais aussi la maladie de son garçon, racontée dans un autre roman remarquable : Lincoln au Bardo, de George Saunders.

La bataille de Fredericksburg, 13 décembre 1862

Le rapport au temps occupe une place prépondérante dans ce roman. Dans un courrier adressé à son épouse la veille d’une bataille majeure, le général Grand écrit ainsi : « Au moment où vous lirez cette lettre, vous en recevrez probablement une autre annonçant l’issue de cet affrontement. » Un trouble naît de ce rapport au présent absolu ; l’époque n’est pas encore aux e-mails instantanés, ni même aux appels téléphoniques. Communiquer prend du temps. Et la communication peut s’avérer une arme décisive.

Le rapport à la vérité est tout aussi tordu, quand le résultat des combats est récrit par les médias. Jean-Laurent Del Socorro cite régulièrement les grands titres de journaux du Nord comme du Sud, où l’on voit à quel point la propagande peut orienter l’esprit d’une nation. Un échec se transforme très aisément en quasi-victoire. Et toujours l’ennemi recule, de quelque côté que l’on se situe.

Chaque texte est intitulé en fonction de son sujet principal, le plus souvent par une périphrase, une sorte d’épithète homérique moderne : « La Capitaine qui force le destin », « Le Général qui ne compte pas ses morts », « Le Héros qui n’en est pas un », « Le Sorcier qui invoque le Dragon ». Et sans doute le plus poignant de tous : « L’Officier qui lutte contre la folie ». Vers la fin de la guerre, le fils de celui-ci meurt de la malaria. Et le livre se clôt sur une scène fantastique de passage vers la lumière – thématiquement pas la plus réussie, mais émouvante malgré tout.

On découvre au passage l’émergence des bateaux cuirassés de fer, le Merrimack (Sud) et le Monitor (Nord), à l’occasion d’une guerre qui « a transformé la bataille navale en combat de monstres marins ». On voit par ailleurs que la guerre se mène aussi loin du front. La conscription, décidée par Lincoln pour lever des troupes fraîches, déclenche quasiment une guerre civile à New York.

Abraham Lincoln paraît longtemps égaré dans cette guerre qu’il mène à distance, jusqu’à ce qu’à force de discuter avec la Mort, il donne enfin « l’essentiel à cette guerre : le sens ». C’est-à-dire la libération inconditionnelle de tous les esclaves. Cela le conduit à la proclamation d’émancipation des esclaves le 1er janvier 1863. L’île de Roanoke est transformée en espace d’accueil pour les esclaves affranchis ; ceux-ci y trouvent enfin liberté, libre arbitre, dignité et égalité.

Jean-Laurent Del Socorro

Le titre féminin de Je suis fille de rage n’est évidemment pas un hasard. Beaucoup d’observations sont menées à hauteur de soldats et de soldates. Les femmes y ont une place tout à fait cruciale. C’est bien une femme qui raconte – et déplore – les contradictions entre chefs, les lâchetés, les vanités, ceux qui mélangent action militaire et avancement politique. L’épuisement extrême des troupes. Et, dans son cas, la peur terrible de tuer un père ou un frère. « Cassandre de cette guerre », elle a une vision plus claire que les généraux qu’elle tente désespérément d’informer et de convaincre. En vain.

Une fois l’armistice signé, tout n’est pas fini pour elle. Le retour dans un Sud dévasté par la guerre est une souffrance supplémentaire. La découverte qu’un frère est mort au combat ravive la crainte d’en être responsable. Il faut panser les plaies. Un nouveau travail commence.

À la fin du livre, la craie recouvre tout le bureau d’Abraham Lincoln, un homme que plus rien ne peut réchauffer. La victoire, pour lui, sera de courte durée : la guerre se termine le 9 avril 1865, et Lincoln est assassiné le 15 avril par John Wilkes Booth.

Voici un livre dont la choralité fonctionne parfaitement, qui prend le lecteur par la main et lui fait découvrir une guerre de cinq ans, une lutte d’un pays contre lui-même ; qui lui fait parcourir les champs de bataille et les pensées intimes. Dommage qu’il y reste tant de coquilles : cela dessert le propos, quand il ne faudrait jamais quitter la tête des combattants qui se confient à nous.

Je suis fille de rage
Écrit par
Jean-Laurent Del Socorro
Édité par ActuSF

Partager