Je suis Providence : la biographie monstre de Lovecraft

Je suis Providence : la biographie monstre de Lovecraft

Note de l'auteur

Un défi énorme, un an de travail acharné, 10 traducteurs, un coordinateur et au final un magnifique bébé en deux parties, de près de 1 400 pages et de plus de 1,5 kg. Voici enfin la biographie de Lovecraft par S.T. Joshi publiée en France.

Le livre : Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) est un auteur qui fascine autant par son œuvre que par sa personnalité. Par ses récits fantastiques et horrifiques (comme L’Appel de Cthulhu), il a influencé de nombreux écrivains comme Stephen King. Ses fictions et sa vie ont dès lors été soumises à de nombreuses interprétations pas toujours exactes, véridiques et précises – le petit livre de Houellebecq en tête, qui révèle sans doute davantage de choses sur son auteur que sur son sujet. Spécialiste des littératures de l’imaginaire et de Lovecraft en particulier, S.T. Joshi travaille sur sa biographie depuis plus de 20 ans. Elle paraît pour la première fois en France, sous la direction de Christophe Thill et avec le concours d’une équipe de pas moins de 10 traducteurs.

Mon avis : On devait déjà à Christophe Thill (coresponsable des éditions Malpertuis et grand lovecraftologue devant l’Éternel) le Guide Lovecraft reparu récemment aux éditions ActuSF. Un petit volume très complet qui répond à de multiples questions, certaines fondamentales et d’autres plus cosmétiques (y a-t-il vraiment autant de tentacules que cela dans l’univers HPL ?). Mais surtout un volume de poche, tout à l’autre bout de l’éventail éditorial par rapport à cette monstrueuse biographie de près de 1 400 pages. Une publication en France que l’on doit aussi à Jérôme Vincent et à toute l’équipe des éditions ActuSF. Jérôme Vincent et Christophe Thill étaient d’ailleurs présents à la librairie Decitre, à Grenoble, le 9 mai dernier pour présenter leur “bébé” de 1,570 kg.

Lovecraft : une vie en quelques millions de signes

Cette biographie par Sunand Tryambak Joshi totalise plus de 3 millions de signes. Le défi était de la faire traduire et de la publier en un an (crowdfunding oblige, par ailleurs). Cela impliquait la présence de plusieurs traducteurs et d’un coordinateur. Pour cette dernière fonction, Christophe Thill s’est naturellement imposé.

S.T. Joshi est la référence pour tout ce qui touche à Howard Phillips Lovecraft. Il lui a d’ailleurs consacré son mémoire de master à l’Université Brown de Providence. Son idée, avec ce livre, était de dépoussiérer le portrait de Lovecraft, hérité d’August Derleth d’abord, de L. Sprague de Camp ensuite (“auteur” aussi d’un gros boulot assez délétère sur l’œuvre de Robert E. Howard). En outre, Joshi est un spécialiste de tous les auteurs qui ont exercé une influence sur Lovecraft.

Il a rédigé une première mouture de cette bio au début des années 1990, avant de la publier (sous une forme tronquée) en 1996. Dans sa préface à la présente version (préface datée de 2009), il évoque notamment la « quantité surprenante d’informations nouvelles sur Lovecraft, sa vie, son œuvre et son milieu ». Il faut dire qu’en près de 20 ans, de nombreuses publications importantes ont vu le jour, qu’il s’agisse d’œuvres du Maître lui-même ou de textes qui lui étaient consacrés. Par exemple, une compilation de souvenirs par Peter Cannon, intitulée Lovecraft Remembered.

S.T. Joshi (c) Emily Marija Kurmis

L’événement le plus important toutefois, aux yeux de Joshi, sera la publication extensive des lettres de HPL, adressées notamment à August Derleth, Robert E. Howard et Donald Wandrei. Dans sa préface à la biographie de 1996, Joshi chiffrait d’ailleurs entre 60.000 et 100.000 le nombre de courriers envoyés par Lovecraft à ses correspondants, « bien que, vraisemblablement, seul un dixième de ce volume nous soit parvenu ».

Dans son œuvre de biographe, S.T. Joshi avoue au passage n’avoir pas tenté de rester objectif. Son idée était plutôt « d’engager une sorte de débat public avec Lovecraft sur des aspects importants de ses idées et de son comportement ». Joshi n’hésite pas à prendre parti lui-même “pour” ou “contre” Lovecraft sur tel ou tel point. Et à l’exprimer clairement au lecteur, afin que celui-ci puisse confronter son point de vue tant à HPL qu’à Joshi.

Quant à la traduction française de ce texte-fleuve, Christophe Thill, dans sa propre préface, évoque notamment le style du Maître de Providence et la façon de le restituer en français : « Rendre le texte compréhensible peut imposer de remanier des phrases par trop alambiquées. Lovecraft a parfois tendance à envelopper ce qu’il dit d’un épais brouillard de constructions complexes et de mots difficiles, souvent par simple goût pour ce genre de langage ; mais cela peut être aussi pour se protéger, lorsqu’il aborde des sujets trop intimes, tels les céphalopodes, poulpes et seiches se dissimulant dans leur nuage d’encre. »

Quant au nombre de notes de bas de page, encore plus important dans la traduction que dans l’original, il est dû à une raison très simple : il fallait éclaircir quantité d’éléments liés au contexte culturel et historique de l’époque de Lovecraft. Depuis la mondialisation (et un certain impérialisme culturel américain), des termes comme “Halloween” n’ont plus besoin d’être précisés ou périphrasés. « Mais la vie culturelle américaine jusqu’à l’entre-deux-guerres, justement, est antérieure à cette mondialisation », souligne Christophe Thill. « Ses mots-clés, ses us et coutumes et ses grands noms (hormis ceux des vrais grands) n’ont pas été diffusés ainsi sous nos climats. Qu’est-ce que le parti Know-Nothing, qui est Billy Sunday, qui sont les Tammany ou les poètes imagistes ? » Sans parler des ouvrages écrits en anglais mais jamais traduits, et dont Thill et son gang de traducteurs offrent malgré tout une version française propre à éclairer leur objet.

Lovecraft : du journalisme amateur à la cosmo-plaisanterie en passant par un mariage… et Houdini

La biographie proprement dite débute par les origines de la famille Lovecraft. Son grand-père est un autodidacte qui a voyagé en Europe et beaucoup lu – il possède une bibliothèque considérable. Il sert de père de substitution au jeune Howard (qui a perdu son père véritable très tôt), auquel il inculque des rudiments de latin et transmet le goût de la littérature de l’imaginaire (Les 1001 Nuits, notamment). Au décès de ce grand-père, les problèmes d’argent commencent. La famille doit vendre la maison familiale.

Parmi les passions de jeunesse de Howard, on peut citer l’astronomie et les sciences. Ses premiers écrits, entre 8 et 12 ans, sont très inspirés par les “dime novels” ; de petites histoires, du policier, du western. Des influences sur son style futur qu’il ne cessera de combattre par la suite… Adolescent, Howard souffre de dépression. Il doit renoncer au lycée et donc à l’université.

Il crée une petite revue d’astronomie avec d’emblée des préoccupations didactiques fortes. Cette dimension de “journaliste amateur” marquera longtemps sa production. Il aime dire (et écrire) ce qu’il pense de ce qu’il lit. Il envoie de nombreux courriers aux revues qu’il achète. À l’occasion d’une controverse déclenchée par un de ses courriers de lecteur, il est contacté par une association de personnes qui publient leurs propres magazines. Howard se trouve ainsi une vie sociale en correspondant et en écrivant d’abord des essais (surtout politiques, à forte connotation conservatrice), puis des fictions. Il devient connu malgré un caractère – du moins à l’époque – porté sur la réclusion.

Ses deux tantes se marient et quittent le nid familial, tandis que sa mère décède dans un asile psychiatrique. Elle était très enfermée dans une image quasi victorienne de la femme yankee, cadenassée d’interdits. Perçue comme bizarre par tout le monde, elle a nettement surcouvé Howard lorsqu’il était petit.

Sonia Greene

Cela n’empêchera pas Howard de se marier. Sonia Greene est plus âgée et entreprenante que lui. Elle a elle aussi créé son propre magazine, baptisé The Rainbow. Elle trouve Howard irrésistible, cultivé, drôle ; quant à lui, ce sera la seule fois où il tombera amoureux. Ils se marient et partent vivre à New York. Au début, tout va bien, Sonia est très active (elle travaille dans la mode). Par la suite, des problèmes d’argent viennent ternir leur vie de couple. Ils doivent déménager dans un quartier beaucoup moins agréable. Et c’est le choc pour Howard : il découvre la grande pauvreté dans laquelle vivent ceux qui viennent d’ailleurs.

C’est l’époque où il commence à vendre ses histoires au magazine Weird Tales. Celui-ci le met en contact avec Houdini, spécialiste de l’évasion et grand pourfendeur de charlatans. Houdini a donné une nouvelle à Weird Tales, que Lovecraft réécrit de fond en comble. Or, ce manuscrit est égaré. En pleine lune de miel, Sonia lui lit ses notes manuscrites et Howard tape en direct un nouveau récit. Il sera bien payé pour ce travail, mais la plupart du temps, ses travaux de révision seront moins rémunérateurs.

Sonia tombe malade, perd son emploi. Pour joindre les deux bouts, Howard tente d’écrire des textes publicitaires, rédige des enveloppes pour l’envoi de catalogues…

Lovecraft, le gentleman aux dizaines de milliers de lettres

Pour ce qui est de son style, Lovecraft a été influencé par Edgar Allan Poe dans sa jeunesse, avant de découvrir les œuvres de Lord Dunsany et sa capacité à déployer un monde semi-onirique. Mais aussi les symbolistes et décadents français – il cite notamment Lautréamont à une époque où il était très peu connu, même en France. À partir de toutes ces influences, il crée quelque chose de plus personnel, de très matérialiste tout en conservant le frisson du fantastique. Passant d’une tonalité occultiste (L’Affaire Charles Dexter Ward) à une épopée horrifique comme Les Montagnes hallucinées.

Christophe Thill et Jérôme Vincent (c) VD

À New York, il fréquentait énormément ses amis. De retour à Providence, il maintient ce lien en mode épistolaire (avec Clark Ashton Smith et Robert Bloch, entre autres), mais aussi lors de leurs visites régulières dans la capitale du Rhode Island. Lovecraft est reparti de New York avec de nouvelles forces, une créativité renouvelée. Pour lui, le gentleman idéal doit répondre à toutes les lettres qu’il reçoit, et dans chacune de ces réponses, il doit revenir sur tous les points soulevés dans le premier courrier. D’où une correspondance immense, faite de dizaines de milliers de lettres. Son thème favori ? La nature de l’écriture fantastique et la possibilité d’en faire une œuvre d’art.

Howard Phillips Lovecraft n’a jamais souhaité créer une cosmogonie cohérente. Il agissait comme un cuisinier, en choisissant et développant ses propres ingrédients, faits de choses cosmiques et de terreur. Tout cela devient, au fil du temps, un système complexe mais en manière de plaisanterie.

En deux très beaux volumes à l’écriture dense, S.T. Joshi livre ici une biographie capitale, enfin libérée des malentendus plus ou moins volontaires qui collaient aux basques de Lovecraft – et notamment en France depuis plus de 50 ans. Cette œuvre limpide profite d’ailleurs du travail accompli par les traducteurs, parmi lesquels Thomas Bauduret (coéditeur de Malpertuis et traducteur de Clive Barker, notamment) et Arnaud Mousnier-Lompré (traducteur de Robin Hobb, pour ne citer qu’elle). Impossible de souligner à quel point cette biographie en deux volumes est indispensable.

[Extrait de la conférence “Lovecraft, le maître de Providence. Une vie, une biographie…” aux Imaginales 2019 :]

Lovecraft : Je suis Providence
Écrit
par S.T. Joshi
Édité par ActuSF

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