On a vu… Jo, Law & Order version empaillée

On a vu… Jo, Law & Order version empaillée

Quand le casting de Jo joue à « Un, Deux, Trois, Soleil », Jean Reno est devant. Photo Atlantique Productions

Evenement printanier de la grille des programmes de TF1, la série avec Jean Reno dans le rôle titre entend conquérir le marché international avec un polar carré. Une fiction imaginée par Rene Balcer, ex-plume de Law & Order et Law & Order : Criminal Intent. Sur la forme, sa patte est indéniable. Sur le fond en revanche, il y a pas mal de choses à redire.

Rene Balcer et la télévision française, épisode 3 . Après avoir imaginé Mission : Protection rapprochée en 1997 puis participé au développement de Paris : Enquêtes criminelles dix ans plus tard, le Quebecois le plus célèbre de la galaxie Law & Order (il a participé à 13 des 20 saisons de la série culte, mais aussi développé et produit Law & Order : Criminal Intent) a remis ça avec la première chaîne française.

Balcer est effectivement le co-créateur, avec Franck Ollivier (déjà sur le coup pour Paris : Enquêtes criminelles) et Malina Detcheva, de Jo. Jo, c’est Jo Saint-Clair, un flic parisien dont plusieurs traits de caractère renvoient à directement à l’univers créatif du scénariste nord-américain, souvent teinté d’une réelle « tentation holmesienne ».

Saint-Clair est un homme brillant, observateur et doué d’un sens de l’observation peu commun. Un peu comme Robert Goren dans Criminal Intent. A l’image de Sherlock Holmes, il se débat néanmoins avec des problèmes d’addiction. Ces soucis ont rendu Jo assez sombre : il essaie cependant de se sortir de tout ça en recollant les morceaux avec sa fille Adèle, qu’il retrouve au tout début de la série.

Tom Austen joue Lord Voldemort (« Celui dont on ne doit pas prononcer le nom ». Ou Marc Bayard). Photo Atlantique Productions

Au fil des épisodes, on le voit donc essayer d’avancer tout en traquant des criminels qui laissent des cadavres devant les lieux les plus emblématiques de la capitale parisienne. Un coup devant le Sacré Coeur, un autre place Vendôme, un autre encore à côté des Invalides (1). Ca n’a pas souvent un intérêt direct sur l’enquête mais ça permet de soigner le côté carte postale « Un poutou sanglant de Paris », envoyée aux diffuseurs à l’étranger. Et ça dit bien ce que ça veut dire : Jo est une production tournée en anglais et pensée pour être vendue hors de France, quitte à ce qu’elle soit sans aucune aspérité.

Regarder Jo, c’est une expérience un peu troublante. Parce que l’on retrouve dans l’écriture de la série tout ce qui fait l’ADN des séries Law & Order. Ecriture en mid scenes (les scènes débutent toujours au milieu de quelque chose), concision des séquences, passages obligés par le commissariat pour faire repartir l’intrigue dans une direction nouvelle… Depuis 1990, c’est ce qui fait le succès de Dick Wolf sur NBC (et ça va continuer, avec Law & Order : Special Victims Unit renouvelée pour une saison 15) et c’est très efficace… sauf ici.

La raison ? Si Law & Order privilégie la concision, elle n’oublie jamais de soigner le développement de ses personnages. Tous les fans de la franchise vous le diront : Jerry Orbach, Sam Waterston ou encore Chris Noth ne sont pas pour rien dans le succès de la série pleine de « Doink Doink ». Ils campent des personnages subtils, au sujet duquel on apprend beaucoup de choses au gré des épisodes et saisons. Et leur interprétation est un vrai plus.

Dans Jo, hélas, on en est très loin. A mesure que se déroulent des enquêtes classiques mais solides, les personnages sont d’une fadeur incroyable. A commencer par Jo, qui traine sa carcasse de dépressif d’une scène à l’autre pour donner, imperceptiblement ou presque, les clefs de tel ou tel pan de l’intrigue. Jean Reno, pas franchement aidé par son propre doublage (!), s’avère quasi-incapable d’émouvoir. Quand il met au jour une info capitale, il est tellement froid, tellement dépourvu d’émotion qu’il ferait passer Horatio Caine de CSI : Miami pour une doublure de Jamy dans C’est pas sorcier.

Le phénomène fonctionne comme une tache d’huile : les partenaires de Jo (dont les noms ne sont presque jamais dit : vous avez dit personnage fonction ?) sont tout aussi figés. La vie privée du héros, développée autour de ses relations avec sa fille et de son ange-gardien, une religieuse prénommée Karyne (2), s’intègre quant à elle piteusement à l’ensemble -et de façon ultra-démonstrative- pour remplir les 52 minutes syndicales (3).

Oh, Maïween… Ah non, Heida Reed, alias Adèle Saint-Clair. Photo Atlantique Productions

Au final, Jo ressemble une expérience de taxidermie narrative. On a repris ce qui, de l’extérieur, renvoie à Law & Order et on a bourré le tout de paille. Tant pis pour l’émotion et ce qui fait la chair d’une franchise fondatrice. Tant mieux pour le cynisme et les euros.

Si une éclaircie est toujours possible, il n’en reste pas moins que pour l’instant, la coproduction propulsée par Atlantique Productions manque cruellement d’âme. Et on repense à cette phrase très juste, lue en 1998 dans Génération Series. « Un bon scénariste doit d’abord savoir bien écrire. Il doit être capable d’associer scènes d’exposition et développement des personnages. Et il doit croire que la concision est toujours un plus ». Une phrase tirée d’une interview de… Rene Balcer, par Martin Winckler. Une réplique qui élevait (et élève toujours) dans mon esprit le scénariste au rang de modèle d’auteur pour la télévision.

Pour le coup, je ne retrouve pas le Balcer que j’aime. Vraiment pas. Et je trouve ça trop déprimant. Vraiment trop.

(1) : Vivement la saison 5. Et le cadavre juste à côté de la station de RER Javel.
(2) : Jouée par Jill Hennessy ! Claire Kincaid ! La pauvre : elle ne mérite pas ça. Qu’on appelle la police, bon sang !
(3) : 52 minutes filmées, qui plus est, sans grande imagination. Regardez New York dans Law & Order, observez sa capacité à capter une atmosphère en une paire de plans (notamment au début des années 90, quand la ville était bien plus glauque) et vous comprendrez ce que « comparaison implacable » veut dire. 
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