Joe Dante au FEFFS : l’interview

Joe Dante au FEFFS : l’interview

Le 22 septembre dernier, le Daily Mars a eu le plaisir, pour ne pas dire la joie, de rencontrer Joe Dante lors de sa venue à la 8e édition du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg. Afin d’optimiser le temps qui lui était imparti, notre envoyé spécial Ray Fernandez a dû sacrifier quelques-unes des 274 questions qu’il avait préparées. Il a donc choisi d’aborder des aspects de la filmographie du cinéaste qui n’avaient pas été évoqués au cours de la master class donnée deux jours plus tôt, et dont vous trouverez le compte rendu ici. Voilà, que dire de plus… Ah oui, Ray Fernandez est un mauvais photographe.

 

Ashley Greene dans Burying the Ex.

Ashley Greene dans Burying the Ex.

 

Ray Fernandez : Connaissant votre goût pour les références, Burying the Ex, votre nouveau film qui sortira en France en DVD au cours du premier semestre 2016, évoque la screwball comedy et en particulier les comédies du remariage comme It Happened One Night (New York-Miami de Frank Capra, 1934) ou The Lady Eve (Un cœur pris au piège de Preston Sturges, 1941), ce type de comédie romantique où il ne s’agit pas de séduire l’autre mais de le reconquérir. Aviez-vous envie de pervertir un genre et un univers classiques en vous acharnant, comme dans Gremlins (1984), sur une de ces petites villes chères à Capra ? Ou tout simplement ne croyez-vous pas au remariage ?

Anton Yelchin dans Burying the Ex.

Anton Yelchin dans Burying the Ex.

Joe Dante : Il ne faut pas tirer de conclusions sur ce que je pense du mariage en regardant ce film ! (Rires) Non, je me disais avant tout que c’était une histoire intéressante parce que chacun de nous s’est un jour retrouvé dans une relation qui ne fonctionnait pas, mais dont il n’arrivait pas à se sortir par peur de blesser l’autre. Et le fait que, dans mon film, la situation soit aussi bizarre, avec cette jeune femme qui revient d’entre les morts et s’accroche à son compagnon alors que, lui, n’a qu’une envie, c’est de se débarrasser d’elle, me permettait d’aborder cette question de la séparation d’une manière plus simple. Parce que ces situations sont excessives, le spectateur peut plus facilement s’identifier aux personnages, comprendre et adhérer à leurs réactions.

TheHoleAFFEn France, nous n’avons pas eu la chance de voir en salles The Hole (2009), votre précédent long métrage. Vous l’avez tourné en 3D, quelles sensations cherchiez-vous à provoquer chez le spectateur ? Que pensez-vous des techniques d’effets spéciaux actuelles par rapport à celles d’avant ?

J’aime les effets spéciaux à l’ancienne et j’aime aussi tout ce qui se fait aujourd’hui. En fait, l’idéal est de combiner les deux. Je ne pense pas qu’il faille abandonner l’animatronique pour ne faire que de la CGI, mais il est clair que l’utilisation de la CGI améliore l’animatronique. Quant à The Hole, il n’a été projeté en 3D que dans quelques endroits, une salle en Angleterre, une autre en Italie je crois… J’avais envie de faire un film en 3D parce que j’aime ça. Je l’ai conçu en 3D, tourné en 3D, et il n’est pas aussi bien en 2D. Mais les gens qui avaient la charge de ce film étaient grossièrement incompétents. Ils n’ont pas réussi à le vendre. Il n’est même jamais passé à la télévision américaine ou sur le câble. Vraiment, je ne comprends pas comment on peut vouloir dépenser 12 millions de dollars sur un film et s’en débarrasser comme ça ! C’est un mystère…

The Hole, conçu et tourné en 3D.

The Hole, conçu et tourné en 3D.

Dans votre segment de The Twilight Zone (1983), le dessin animé permet d’échapper à l’horreur. Dans Gremlins et dans Innerspace (L’Aventure intérieure, 1987) vous donnez un rôle à Chuck Jones, le célèbre directeur de l’animation de Warner Bros. Puis, des années plus tard, vous réalisez Looney Tunes: Back in Action (Les Looney Tunes passent à l’action, 2003) qui mélange prise de vue réelle et animation. Quelle est la place du cartoon dans vos films ?

Looney Tunes: Back in Action.

Looney Tunes: Back in Action.

J’ai toujours été un grand fan de cartoons, ceux de Disney, de Warner Bros., de tous. Quand j’étais enfant et qu’on allait au cinéma, on applaudissait dès qu’un dessin animé était projeté entre deux films. On adorait Woody Woodpecker par exemple, mais il y en avait aussi de moins populaires et moins bien dessinés, comme ceux des studios Terrytoons. J’essaie autant que possible d’intégrer cette esthétique à mes films et je regrette que le dessin à la main n’existe plus vraiment maintenant. Un de mes réalisateurs préférés est Frank Tashlin, qui a fait beaucoup de films avec Jerry Lewis et qui a réalisé de nombreux cartoons à ses débuts. Il a été un modèle important pour moi. Dans Innerspace par exemple, je me suis beaucoup inspiré de son travail.

Dans la première partie de votre carrière, de Piranhas (1978) à Gremlins en passant par The Howling (Hurlements, 1981), comme dans les films d’horreur de votre enfance, les personnages ont bien raison d’avoir peur des monstres. Par la suite, avec The Burbs (Les Banlieusards, 1989), The Second Civil War (1997) ou Small Soldiers (1998), l’autre, le monstre, autrement dit celui qui vient d’ailleurs, est plutôt gentil et c’est justement quand on le rejette que la situation dégénère en catastrophe. A quoi tient cette évolution de la figure du monstre dans vos films ?

Le gouverneur Farley (Beau Bridges) dans The Second Civil War.

Le gouverneur Farley (Beau Bridges) dans The Second Civil War.

Tous les réalisateurs évoluent au cours de leur carrière. Je ne suis pas le même qu’en 1980 quand je faisais The Howling. Mais j’aime penser qu’il reste quand même, dans mon travail, des vestiges de la personne que j’étais. Je crois aussi que les films de genre sont plus complexes aujourd’hui qu’à l’époque. Dans The Second Civil War le gouverneur Farley (Beau Bridges), qui provoque toute cette histoire de guerre civile en fermant les frontières de son état, est quelqu’un de profondément raciste, mais sa petite amie est mexicaine. Il est le méchant de l’histoire mais c’est un personnage très sympathique. Il y a d’autres exemples dans mes films, comme Daniel Clamp (John Glover), l’homme d’affaires de Gremlins 2 (Gremlins 2 : La Nouvelle Génération, 1990) qui est une sorte de croisement de Donald Trump et Ted Turner. Il est censé être une incarnation du mal et, à la fin du film, c’est presque un héros.

The Second Civil War AFFDans The Second Civil War, qui est produit par HBO, si le gouverneur de l’Idaho décide de fermer ses frontières, c’est pour empêcher l’afflux massif de réfugiés fuyant un lointain conflit. On a vraiment l’impression de voir un commentaire de ce qui se passe aujourd’hui, en 2015…

The Second Civil War est un de mes films préférés. J’ai l’occasion de le revoir de temps en temps dans les festivals parce que c’est un film assez obscur aux Etats-Unis, et je me rends bien compte que certains aspects font écho avec la situation actuelle. Malheureusement, on ne réalise plus beaucoup de films politiques aujourd’hui. Quand on a fait celui-là, c’était l’époque où HBO produisait ce type de films mais aucun d’entre eux n’a vraiment marché pour la chaîne et il est devenu difficile de les voir.

Vos films sont toujours engagés mais c’est néanmoins à la télévision, avec The Second Civil War mais aussi Homecoming (Vote ou crève, 2005), que vous vous montrez le plus subversif, le plus corrosif, y compris contre la télévision elle-même. La télévision offrait-elle, à cette époque-là, plus de liberté que le cinéma ? Est-ce encore le cas aujourd’hui ?

Ce n’est pas seulement une question de liberté. A cette époque, le spectateur de cinéma était moins réceptif aux sujets politiques que le spectateur de télé, qui lui-même n’est que relativement réceptif. Aux Etats-Unis, le film politique est une niche. Prenons House of Cards par exemple. C’est une série très populaire mais qui agit sur une petite partie de la population américaine. Elle n’est pas regardée par tout le monde, loin de là. Or un film de cinéma est obligé d’être très populaire, d’attirer du monde dans les salles et de faire beaucoup d’argent, ce qui est très difficile si on traite un sujet engagé qui, par définition, ne plaira pas à tout le monde. Homecoming, par exemple, n’aurait jamais pu passer au cinéma ou sur une chaîne de télévision très commerciale. Il a été fait pour la série Masters of Horror, qui attirait les réalisateurs en leur garantissant une liberté totale. Et moi, j’en ai profité pour faire cette diatribe – pas forcément très subtile – pour dire à quel point je détestais l’administration Bush.

Homecoming

Homecoming (Masters of Horror S01E06).

Ceux qui émettaient des réserves sur la guerre en Irak et ses conséquences ont parfois été victimes de réactions violentes. Vous-mêmes, avez-vous fait l’objet d’attaques avec Homecoming ? Dans la presse par exemple ?

J’ai envoyé une copie de Homecoming à tous les chroniqueurs et commentateurs de droite. Je ne sais pas s’ils l’ont regardée mais je n’ai pas eu de réponse. Pas un seul article, pas le moindre référencement. On m’a vraiment ignoré. J’espérais que ça les rendrait suffisamment fous pour qu’ils réagissent mais… c’est une preuve de plus que les films ne changent pas le monde. Tout ce que j’ai eu en retour, c’est une brève interdiction de vol. Je n’ai pas eu le droit de prendre l’avion pendant quelques temps.

 

EerieIndiana1

Toujours à propos de votre travail pour la télévision, Eerie, Indiana (Marshall et Simon, 1991-1992) est une série qui compte de nombreux fans, notamment en France, mais dont la visibilité est aujourd’hui très faible. On y retrouve votre goût pour la citation cinéphile et les atmosphères un peu intemporelles des petites villes comme dans Gremlins. Comment cette série est-elle née ? Comment avez-vous travaillé avec Karl Schaefer, dont c’était la première création et qui fait aujourd’hui la série Z Nation ?

Omri Katz et Justin Shenkarow dans Eerie, Indiana.

Omri Katz et Justin Shenkarow dans Eerie, Indiana.

Karl Schaefer et Jose Rivera sont venus me proposer ce projet qui était une sorte de X-Files pour les kids, mais avant X-Files (X-Files : Aux frontières du réel, 1993-2002). J’ai réalisé le pilote et j’ai tellement aimé ça que j’ai demandé à rester. Alors, on a fait de moi un “consultant créatif”. Je ne sais pas trop ce que ça voulait dire mais je donnais mon avis sur les scénarios et je pouvais choisir les réalisateurs. J’ai aussi eu un regard sur le casting : quand ils choisissaient un enfant qui n’allait pas, je parvenais à les convaincre d’en choisir un autre. C’était vraiment une expérience formidable mais hélas trop courte. On n’a fait que 18 épisodes. La série était très populaire auprès des enfants mais elle était concurrencée sur le même créneau horaire par 16 Minutes, une émission que les parents regardaient en masse et qui d’ailleurs existe toujours aujourd’hui. Curieusement, quelques années plus tard, Eerie, Indiana a été rediffusée sur Fox le samedi matin, et là, ça a très bien marché. Du coup, les producteurs ont voulu faire d’autres épisodes mais les deux enfants qui jouaient les rôles principaux avaient déjà trop vieilli. Alors, ils sont allés au Canada, ils ont construit une réplique des décors, ils ont choisi des enfants différents puis ils ont pris des images de la premières série et ont fait comme si les enfants traversaient une sorte de couloir temporel et ressortaient de l’autre côté avec d’autres visages. A partir de là, ils ont tourné 18 nouveaux épisodes, vraiment très mauvais et très cheap. Je ne sais pas ce que ces épisodes sont devenus mais les 18 premiers existent en DVD. On les trouve en cherchant bien. En tout cas, à chaque fois que je montre Eerie, Indiana à des enfants, ils adorent !

Harry Carey Jr. dans Gremlins.

Harry Carey Jr. dans Gremlins.

Dans Eerie, Indiana on trouve notamment l’acteur John Astin, qui a tourné dans de très nombreux films et séries depuis les années 50. Lorsque vous choisissez des acteurs comme John Astin, Harry Carey Jr. ou Keye Luke, qui est Mr Wing dans Gremlins, les connaissez-vous auparavant ? Discutez-vous de leur carrière ?

J’en discute volontiers si j’en ai le temps ! C’est évidemment un honneur de travailler avec des acteurs comme eux. Mais sur le plateau, c’est difficile de trouver le temps de discuter. Sur Gremlins, avec Harry Carey Jr. ça allait mieux que sur The Howling. Pendant qu’on réglait les lumières, on avait l’occasion de rester un moment ensemble et de pouvoir échanger. Du coup, il m’arrivait parfois de refaire une prise rien que pour pouvoir parler encore un peu de John Ford avec lui. (Rires)

Keye Luke dans Gremlins.

Keye Luke dans Gremlins.

Et Keye Luke, quelle carrière fascinante ! C’était un artiste avant tout. C’est lui qui a dessiné les illustrations du programme original de King Kong (d’Ernst B. Schoedsack et Merian C. Cooper, 1933). Avant de faire tous les Charlie Chan, il a tourné avec Greta Garbo. Il a également joué dans Mad Love (Les Mains d’Orlac de Karl Freund, 1935). Un homme fascinant, qui avait aussi tant de choses à raconter sur l’histoire politique de la Chine au cours du siècle dernier.

Vraiment, un des grands avantages de pouvoir faire des films, c’est de rencontrer des gens comme Harry Carey Jr. ou Keye Luke !

Joe Dante vu flou par Ray Fernandez.

Joe Dante vu par Ray Fernandez (qui n’a même pas honte).

 

Propos recueillis à Strasbourg par Ray Fernandez le 22 septembre 2015. 

Merci à Lucie Mottier (Dark Star) pour son imparable sens de l’organisation, à Adèle Hattemer (FEFFS) pour la traduction et à Pascal Le Duff pour le coup de main.

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