Joker : la plaisanterie qui tue

Joker : la plaisanterie qui tue

Note de l'auteur

Les origines du bad guy hilare de Gotham. Une œuvre adulte et politique, à mille lieues du cinéma bas de plafond de super-héros. Et une interprétation démente de Joaquin Phoenix qui dévore l’écran.

 

Joker, c’est tout d’abord une promesse : la rencontre/métamorphose entre le génial comédien de Two Lovers avec l’ange noir du comics, la Némésis de Batman, le Joker. Depuis un an, le buzz secoue les réseaux avec les photos de Joaquin Phoenix maquillé en clown triste, puis la bande-annonce, avant le Lion d’or à Venise et la critique internationale à genou. A l’arrivée, le film est un pur diamant, un monument de noirceur, un poison qui s’instille dans tes veines pour liquéfier ton cerveau…

Pourtant, ce n’était pas gagné d’avance et le projet ne sentait pas très bon. Comment rivaliser avec Jack Nicholson et surtout Heath Ledger qui ont posé une ombre indélébile sur le personnage ? Que raconter sur le Joker qui n’ait déjà écrit par Alan Moore ou Frank Miller ? Et qu’attendre du médiocre Todd Phillips, abonné aux trucs qui tachent comme Very Bad Trip pour réaliser cette origin story ? Pourtant, dès l’écriture du scénario avec Scott Silver (Fighter) Phillips a opté pour une approche réaliste, low profile, à mille lieux du film de super-héros et de son cinéma hypertrophié, avec ses millions de dollars d’effets spéciaux 3D. Un film d’auteur, ni plus ni moins, un film adulte, alors que les films Marvel sont réservés aux enfants de moins de 12 ans. Très intelligemment, Phillips situe son film dans les années 80 et prend comme référence thématique/visuelle deux films de Martin Scorsese, Taxi Driveet King of Comedy, avec des clins d’œil à French Connectionou Un justicier dans la ville. Comme Robert De Niro dans Taxi Driver, Arthur Fleck est un freak, un outsider, un laissé pour compte du rêve américain. Pauvre, paumé, rejeté, il s’accroche à un rêve, faire du stand up, et de triompher dans l’émission télé de Murray Franklyn, incarné à la perfection par De Niro. Mais Fleck est atteint d’un problème neurologique, et ne peut contenir son rire de hyène quand il est troublé. De galères en tabassages, de déceptions en humiliations, il sombre de plus en plus dans ses fantasmes et la paranoïa. Bientôt, un de ses collègues mal intentionné lui offre un revolver dont il va se servir alors qu’il est agressé par trois cadres ivres morts dans le métro. Ce qui restait de sa lucidité va dissoudre et le clown va bientôt semer le chaos à Gotham, alors que l’anarchie se propage comme une trainée de poudre…

Superbement tricoté, même si de nombreuses scènes ont été improvisées sur le set, le scénario de Jokerest un modèle de construction. On pense à la BD Killing Joke d’Alan Moore pour la noirceur, l’intelligence de la narration, notamment dans l’introduction (attention spoiler) du personnage de Batman. Arthur Fleck est supérieurement écrit, notamment dans sa relation avec sa mère et son (supposé) paternel. Mais ce qui étonne le plus, c’est l’aspect radicalement politique du film. Le monde appartient aux riches, notamment un milliardaire qui évoque Donald Trump, les puissants écrasent les faibles, le lumpenprolétariat, les sans-dents. Bientôt, le Joker devient le héros de la lutte armée, de la résistance contre le capitalisme, contre l’uberisation de la société et Joker résonne vraiment avec 2019. Comme tous les grands films, Joker semble prophétique, capte cette colère sourde qui gronde dans les grandes métropoles, fait écho  à la violence sous-jacente prête à exploser. Le film-étendard des Gilets jaunes ?

Et puis il y a Joaquin Phoenix. L’acteur tourne depuis les années 80 et a éclairé de sa lumière des œuvres aussi importantes que The Master, Gladiator, Her, A Beautiful Day ou La nuit nous appartient. On peut employer le mot génie ? Ici, il est quasiment de tous les plans et ce qu’il fait est absolument invraisemblable. Son corps décharné, sa clavicule qui pend, sa démarche zarbi : j’ai rarement vu un comédien bouger comme lui. D’ailleurs, sa danse dans les escaliers, sur fond de Gary Glitter, restera un moment d’anthologie. Encore plus fort, Joaquin Phoenix se fond en Arthur, puis en Joker, se métamorphose,  te prend par la main et t’entraîne dans la folie des deux personnages. Le visage délavé, l’œil mort, il te fait passer par tous les stades de sa maladie. Frappé, moqué, constamment humilié, c’est une figure quasi christique et l’identification, malgré la violence, est insidieuse mais totale. Grâce à sa performance au-delà de tout, Phoenix t’embarque pour un long chemin de croix, un voyage au bout de la nuit en aller simple. Le trip n’est pas toujours agréable, la noirceur est totale, absolue, et le film te laisse un goût de cendres dans la bouche.

On en ressort crucifié, pantelant. Comment serait-il possible de réaliser des films de super-héros comme avant ?

Joker

Réalisé par Todd Phillips avec Joaquin Phoenix

Avec Joaquin Phoenix et Robert De Niro.

En salles le 9 octobre 2019

Partager