Justified, proche de la perfection (Bilan de la saison 4)

Justified, proche de la perfection (Bilan de la saison 4)

Note de l'auteur

Raylan Givens (Timothy Olyphant)

A l’âge où certaines séries vivent dans la redite, se perdent ou deviennent ennuyeuses, Justified affiche une forme incroyable. Dans la foulée d’une saison 3 remarquable, la saison 4 met encore la barre plus haut, tutoyant le niveau de la presque-parfaite saison 2. Le tout dans une ambiance de décontraction qui force le respect.

Tout commence il y a trente ans, avec un parachutiste qui s’écrase dans une banlieue urbaine, entouré de sachets de cocaïne. Sur son costume on peut lire un nom : Drew Thompson. Raylan Givens, 30 ans plus tard, découvre dans le mur de la maison de son père, éventré par un couple de braqueurs, un sac diplomatique avec une pièce d’identité au nom de Waldo Truth (1). Au bureau des Marshall, l’histoire est connue. Waldo était un membre de la mafia de Detroit, et est recherché depuis le meurtre de Drew Thompson. Mais dès le début de leur enquête, ils se rendent compte que Waldo était le parachutiste, et Drew Thompson le fugitif.

Après avoir joué avec les limites du rôle du Marshall sur les trois premières saisons, faisant de Raylan Givens plus un super-flic qu’un vrai chasseur de fugitifs, les auteurs de la série ont, cette année, décidé de mettre au centre des débats une vraie enquête de Marshall. Tout le monde veut retrouver Drew Thompson et classer un dossier vieux de trente ans. Raylan, pourtant dans l’œil du cyclone depuis un bout de temps, pourrait y gagner une promotion. Du côté de la mafia de Detroit, on veut aussi retrouver Thompson, pour lui faire payer le meurtre de Waldo. La chasse à l’homme devient ainsi une course entre deux forces impressionnantes.

Il est beaucoup question d’argent dans cette première partie de saison. Raylan, depuis qu’il est au courant de la grossesse, s’est transformé en quasi-mercénaire, rendant des services à droite et à gauche contre compensation financière, et aussi, dans le prolongement de la saison 3, Raylan est devenu le videur officieux du bar au-dessus duquel il vit. Délaissant partiellement son métier, Raylan n’est plus fiable, plus digne de confiance, ce qui irrite Art encore plus qu’à l’accoutumée.

« There’s motherfucking snakes in the motherfucking church ! »

Pendant ce temps, chez les Crowder, on s’agace de voir une église itinérante qui pratique la manipulation des serpents s’installer dans la région. Avec ses méthodes spectaculaires et ses beaux discours, le prêcheur Billy St-Cyr est en train, progressivement, de réformer les membres de l’organisation de Boyd. Dernière en date, la prostituée Ellen May, qui, hélas pour Boyd et Ava, connaît des secrets qui pourraient les mener droit en prison.

Ce qui est époustouflant avec cette saison 4, c’est à quel points les arches narratives s’enchevêtrent avec une facilité et un naturel incroyable. Jamais on ne se dit qu’une résolution arrive trop tôt ou trop tard, ou qu’il manque quelque chose. Le choix de temporalité est très clair: c’est quasiment une journée pour un épisode. L’intrigue avance à toute vitesse, gagnant en intensité à mesure qu’on avance.

La quête de Drew Thompson est traitée dans sa totalité, n’évacuant ni son prologue, ni son épilogue, les deux moments n’étant d’ailleurs pas exempts de péripéties. La saison permet de pousser les émotions à leur paroxysme: qu’il s’agisse des relations entre Ava et Boyd, couple tragique, né dans la criminalité mais mû par un amour pur et sincère. Ou bien encore les relations conflictuelles entre Raylan et son père Arlo, très lié à l’affaire Thompson.

Art Mullen ou le regard paternaliste soucieux en direction de Raylan Givens

La saison 4 révèle aussi des personnages qu’on attendait pas forcément, comme celui d’Ellen May, qui passe de l’idiote prostituée à personnage dramatique fort. Ou celui du Sheriff Shelby Parlow (toujours formidable Jim Beaver), qui commence en étant à la botte de Crowder avant de s’en affranchir complètement, grâce à sa force de caractère.

Dans les nouveaux venus, on se délecte des passages furtifs de Patton Oswalt dans le rôle du « pas tout à fait flic » Bob Sweeney. Un personnage qui a des envies de grandeur mais qui est coincé par sa fonction et par l’image qu’il renvoie aux gens d’un bon gars qui parle trop. Ron Eldard, dans le rôle de Colton Rhodes, aura droit à ses moments de gloire. Ancien militaire marqué par la guerre, il nous offre une magnifique descente aux enfers. A l’approche de la fin de la saison, il nous offrira même un magnifique dialogue, tout en double langage. Mike O’Malley nous offre aussi une belle ordure avec le personnage de Nicky Augustine, gros nom de la mafia de Detroit venu à Harlan pour dénouer l’affaire Thompson.

Givens vs. Crowder. Meilleurs ennemis…

Justified plonge dans la noirceur comme très peu de série en sont capable: avec décontraction, avec subtilité, l’air de pas y toucher. Derrière son apparence nonchalante, les évènements qu’elle dépeint retournent l’estomac au bon moment, et laisse des scènes gravées dans la mémoire. Il n’y a jamais rien de manichéén dans Justified. Personne ne vous prend par la main pour vous dire qui est plus pourri que l’autre. Si le sous-texte de la série est que Raylan Givens et Boyd Crowder sont les deux faces d’une même pièce, très peu de moments verbalisent ce fait.

De la même manière, si la série est construite pour qu’on prenne fait et cause pour Raylan Givens, elle réussit le tour de force de ne pas nous faire détester Boyd Crowder. Ou même “aimer détester”. Les deux nous touchent, nous émeuvent, nous agacent. Même si Raylan est un connard. Même si Boyd est une ordure. Jamais on ne prend parti, trop heureux de les voir interagir, se rentrer dedans, se lancer des piques. Boyd et Raylan pourraient même être frères que ça ne choquerait pas. Leurs rapports avec Arlo sont assez forts pour crédibiliser cette impression. L’un est le fils détesté, tout l’inverse de son père, l’autre est le fils fantasmé, motif de fierté.

Et ces dialogues. Quels dialogues… d’une richesse absolue, ciselés à la perfection et qui, malgré tout cela, sonnent d’un naturel parfait. Le monologue de Boyd Crowder “I am the Outlaw” est des plus grands moments de télé de l’année. Raylan Givens nous offre les magnifiques « If you run into an asshole in the morning, you ran into an asshole. If you run into assholes all day, you’re the asshole. » ou, à un homme de main de Boyd “It’s my job, being a dick. It’d be weird if you liked me.”

Quand Boyd Crowder dit « I am the Outlaw! », on le croît sur parole.

Quand on repense aux fabuleuses qualités de Justified, une revient constamment: ses personnages. Mémorables pour la plupart. Fascinants pour certains. Cette année, les auteurs ont même réussi à donner quelque chose d’intéressant à faire aux deux autres marshalls Rachelle et Tim. Tous deux ont une histoire, et passent du statut de sous-employés à celui de personnages à part entière. La galerie de Justified s’est étendu au fil des saisons, si bien que ponctuellement, certains personnages peuvent revenir et tenir un rôle secondaire ou majeur, un peu à la manière de The Wire.

Cette saison 4 était différente par sa structure, axée sur un mystère dans une construction ultra-feuilletonnante. Le showrunner de la série, Graham Yost, confiait récemment à Alan Sepinwall que si travailler sur cette structure était stimulant, elle possédait de lourdes limites. Celle, entre autre, afin de conserver le mystère, d’avoir des premiers épisodes assez lents. Yost n’est pas certain de retourner à cette forme de narration, mais on peut dire que son incursion dans le genre est une réussite. Et avec “Decoy”, le onzième épisode, la série a offert une des meilleures heure de télévision de l’année, en offrant un final de qualité à un mystère long de 10 épisodes.

Dans cette même interview, Yost annonce peut-être la date de fin de la série, qui serait aux alentours de la sixième saison. Peur de faire le tour de la question, peur de lasser à force de repousser continuellement la fin du conflit entre Boyd et Raylan. Si elle reste au niveau, elle nous manquera, c’est certain.

JUSTIFIED, Saison 4 (FX)

Créée et Showrunnée par Graham Yost

Avec : Timothy Olyphant (Raylan Givens), Walton Goggins (Boyd Crowder), Nick Searcy (Art Mullen), Joelle Carter (Ava Crowder), Jacob Pitts (Tim Gutterson), Erica Tazel (Rachel Brooks), Patton Oswalt (Constable Bob), Raymond J. Barry (Arlo Givens), Ron Eldard (Colton Rhodes), Jim Beaver (Shelby Parlow)

(1) : “Where’s Waldo”, Where’s the truth… joli

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