Kabu Kabu : des nouvelles de l’Afrique enchantée

Kabu Kabu : des nouvelles de l’Afrique enchantée

Note de l'auteur

Pour lutter contre l’ennui et le virus, partez dans l’univers african-fantasy de Nnedi Okorafor. Vingt-deux nouvelles fantastiques et merveilleusement bien écrites par l’autrice de Qui a peur de la mort ?.

Le livre : Au fil de ces 22 nouvelles, embarquez en direction de l’aéroport de New York dans un kabu kabu, un taxi clandestin qui vous fera traverser les légendes africaines. Découvrez une musicienne qui joue de la guitare pour un zombie particulier. Rencontrez Arro-yo, la coureuse de vents à la chevelure maudite, qui se bat pour exister sur l’étrange planète Ginen.

Mon avis : Après une courte nouvelle baptisée “Le nègre magique”, en manière d’introduction au recueil – et sorte de manifeste narratif où l’autrice annonce (littéralement, et sans mauvais jeu de mots) la couleur – Nnedi Okorafor, dont nous avons déjà chroniqué (ici et ici, à l’occasion de la réédition) le fantastique roman Qui a peur de la mort ?, déploie son african fantasy au fil de 22 nouvelles de longueur variable. De quelques pages à plusieurs dizaines.

Dès la deuxième histoire, on plonge dans son imaginaire à la fois moderne et intemporel, sa façon de traverser plusieurs époques à la fois, de teinter son récit d’éléments reconnaissables pour un.e lecteur.trice lambda et de détails parfaitement exotiques pour le.la même lecteur.trice.

Prenez la nouvelle éponyme, “Kabu Kabu”. Cette expression désigne un taxi nigérian illégal ; celui-ci doit mener la protagoniste jusqu’à l’aéroport new-yorkais… mais l’emmènera beaucoup, beaucoup plus loin. À la fois géographiquement et temporellement, dans le folklore et l’avancée de sa propre trame narrative. Dans un cocktail de tradition africaine et de monde contemporain occidental.

Nnedi Okorafor insiste très justement sur le côté hybride du taxi, qui embarque au passage une « mascarade » – comme dans Qui a peur de la mort ?, mais en version urbaine sous la forme d’un rouleau de car-wash, avant de se transformer, une fois assise dans le taxi, en un corps de raphia surmonté d’une tête de bois. Et l’on pense tant à l’American Gods de Neil Gaiman qu’au Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki.

Les autres passagers éphémères du kabu kabu ne sont pas moins étranges : une sorte de vampire nigérian et un gros homme recouvert de sang, à la « respiration lourde et profonde, comme s’il essayait de digérer quelque chose avec ses poumons plutôt qu’avec son estomac ». À l’instar du Peanuts de Charles Schultz, cette nouvelle opère comme une procession carnavalesque, qui évoque aussi une autre nouvelle, due celle-ci au maître de l’horreur himself : Le raccourci de madame Todd, de Stephen King.

“La tache noire” explore le même univers que le roman Qui a peur… mais du point de vue des Nurus. Plus précisément d’un Nuru qui tombe amoureux d’une Okeke. Le prétexte, pour ses proches, de violer une femme okeke afin de le punir de ces « abominations ». Problème : les deux femmes tombent enceintes. Et l’on comprend que la nouvelle agit comme une préquelle du roman : « Depuis cet instant, la naissance d’un enfant Ewu est une malédiction de la déesse Ani. » Ou comment un événement ultralocal, et personnel, peut engendrer une règle délétère à l’échelle d’une civilisation. Cet enchaînement du micro et du macro, du sentiment intérieur et des conséquences sur des générations de personnes (et singulièrement de femmes), se retrouve avec constance dans l’œuvre de Nnedi Okorafor.

Dans “Tumaki”, on assiste à un dialogue. Une conversation, tant vocale que métaphorique, entre un ancien esclave (d’où son « obsession pour le libre arbitre ») et une femme portant une burqa tout en étant – ou justement pour être – électricienne dans la boutique de sa mère. Le père de la jeune femme est un imam qui se révélera plutôt progressiste (et qui en paiera le prix). Pour Tumaki l’ultradouée réparatrice d’objets électriques, la burqa est le prix à payer pour être ce qu’elle est ; pour l’ancien esclave, elle est une contrainte inacceptable dans tous les cas.

Nnedi Okorafor (c) Cheetah Witch

Nnedi Okorafor associe premières règles et capacité de s’envoler dans “Comment Inyang obtint ses ailes”. Inyang est une coureuse de vents, avec « un nom de coureuse de vents » que seul son miroir peut prononcer. Et comme dans d’autres nouvelles d’Okorafor, il n’y a pas forcément de fin au récit ; pas toujours de happy end. Cette absence de chute peut laisser une impression de trop-peu. Mais il ne faut pas négliger la tapisserie que toutes ces nouvelles dessinent à l’échelle du recueil. Les histoires fonctionnent en entrelacs, se croisent ou du moins s’approchent, se frôlent ou se mêlent.

On retrouve ainsi Inyang de façon détournée dans “Les vents de l’harmattan”, par l’intermédiaire du personnage d’Asuquo, arrière-grand-tante d’Inyang, coureuse de vents elle aussi. Où l’on retrouve peut-être le personnage favori d’Okorafor : une femme libre confrontée au patriarcat, aux frontières imposées par les traditions. Une femme rejetée dans les marges et qui en éprouve les avantages (pas d’excision, pas d’engraissement dans la hutte idoine, pas de mariage forcé, donc une certaine forme de libre arbitre) et les dangers (viol, accusation de sorcellerie, meurtre pur et simple). Une vie sur le fil du rasoir, au sens propre comme au figuré.

Ce poids des traditions dessine un réseau de contraintes invisibles ou franchement tangibles voire mortelles. Il suffit parfois de peu pour verser d’un côté ou de l’autre. “Le bandit des palmiers” expose ainsi la facilité avec laquelle une rumeur se transforme en légende.

Dans ce recueil, Nnedi Okorafor expose tout son talent d’écrivaine, la cohérence de sa palette tout autant que la variété de ses motifs. Son univers est un cœur palpitant, on la suit d’une époque à l’autre, d’un monde au suivant ; on la suivrait au bout du monde et au-delà. Dommage, simplement, que le livre souffre à ce point de coquilles : il y règne une grande confusion entre passé simple et subjonctif imparfait (« fût » au lieu de « fut » ; « quand elle eût fini »), en matière d’accord du participe passé (« une des choses que j’ai remarquée ») et d’usage du subjonctif (« bien qu’elle griffait »).

L’extrait :

Un petit rire le secouait tandis qu’il faisait le tour du véhicule et attrapait la poignée.
Tout en enroulant ses doigts autour du métal usé et piqueté de rouille, il lui donna simultanément un tour et tira. La porte s’ouvrit en produisant un son curieusement non métallique. Son nez fut alors assailli par un inattendu parfum de bois et d’huile de cèdre, tous deux bien plus puissamment concentrés que l’habituel déodorant générique pour voiture. Elle se glissa à l’intérieur. Et s’immobilisa derechef.
Confortablement encastré entre les sièges de devant, se trouvait le pot d’une plante aux larges feuilles. Sur le plafond de la voiture, on voyait un toit ouvrant légèrement de travers, présentement fermé. Une myriade de chapelets habilement taillés à la main et de chatoyants colliers de coquillages en porcelaine tombaient du rétroviseur. Plus saisissant encore, tout l’intérieur du taxi était incrusté de milliers et de milliers de minuscules morceaux de verre colorés soigneusement intriqués. »

Kabu Kabu
Écrit par
Nnedi Okorafor
Traduit par Patrick Dechesne
Édité par ActuSF

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