Kick Ass : le syndrome Jackass

Kick Ass : le syndrome Jackass

Message d’introduction à toi cher lecteur : malgré mon éternelle et immense admiration pour John Romita Jr, co-auteur du comic book dont le film est tiré, je n’ai pas lu Kick-Ass. Mon avis sera donc totalement découplé de critères basés sur la fidélité ou non du bouzin à l’oeuvre originelle, publiée par Marvel entre 2008 et 2010. Mes critiques s’adressent au long métrage exclusivement, sans savoir si oui ou non l’on retrouve la même « philosophie » dans le comic.

Je n’attendais pas grand chose de ce Kick Ass, au vu des commentaires très mitigés lus ici et là sur Twitter. L’avis particulièrement virulent du Dr No, traitant le résultat – je cite – « d’apologie répugnante de l’auto-défense », ne contribuait pas non plus à ma bienveillance, malgré les nombreuses divergences politiques qui me séparent de mon binôme Tomien. Et pourtant, en m’asseyant vendredi soir dans les confortables fauteuils du MK2 Bibliothèque, en compagnie du camarade Mikanowski, j’espérais toujours une agréable surprise.

Je me voyais même déjà dans quelques mois, ferrailler vaillamment contre le fielleux No sur le supposé « fascisme » du film, renvoyant dans les cordes de sa doxa gauchiste le Docteur dans un futur Tonight On Mars. Mais lorsque les lumières se rallumèrent, quelques deux heures plus tard, ne me restait pour seul sentiment qu’un étrange malaise. Et si No avait raison ? Et si, sous ses dehors de farce trash, fun et cool à l’usage autant de la masse que des geeks, Kick-Ass cachait une nature plus glauque, triste reflet d’une banalisation de la violence et d’un état de nouveau western dans lequel notre société civile s’enlise tragiquement ? Gasp, p’têt ben qu’oui !

Reprenons depuis le début. Comic book estampillé Marvel, via son label creator owned « Icon », Kick Ass est un curieux mélange d’hommage et de satire de l’univers des super héros d’obédience Marvel. Ici, rien à voir avec « l’esprit DC » : exactement comme Stan Lee en a posé les bases avec Spider Man en 1962, le paradigme à l’oeuvre dans Kick-Ass (et donc le film) postule un monde dans lequel le plus commun des mortels peut devenir un super héros. Peter Parker, c’est moi, c’est vous, c’est n’importe quel ado geek ignoré par les filles et rêvant de pouvoir clouer le bec à la brute épaisse qui l’intimide en classe. Rien à voir avec un milliardaire de Gotham ou un alien indestructible veillant sur Metropolis.

Dans les années 60, pour mieux concurrencer DC et ses demi dieux désincarnés (Superman, Batman, Wonder Woman…), Stan Lee et son escouade de francs tireurs du crayon (Ditko et Kirby en tête) créèrent des « super héros du quotidien ». De notre quotidien. A l’opposé des icônes majeures made in DC, presque tous les personnages Marvel créés à l’époque sont des quidam victimes des circonstances, de Peter Parker à Matt Murdock en passant par Bruce Banner, Don Blake et toute la clique des mutants de X-Men. Cerise sur le gâteau du « réalisme » des comics Marvel : Lee, en orfèvre du gag référentiel, adorait écrire des épisodes dans lesquels les Fantastic Four, Spider Man ou Iron Man découvraient, consternés, le merchandising éhonté pratiqué sur leur dos par la société. Le train Kick-Ass s’engage sur les mêmes rails du réalisme façon « ça peut aussi vous arriver » et du clin d’oeil complice, tout en calquant son héros sur LE héros Marvel : Spider-Man.

Comme Peter Parker, le Dave Lizewski du film est un lycéen timide (et boutonneux) de New York. Fans de comics rêvant d’un destin meilleur, Dave se plaint aux deux éponges qui lui servent d’ami qu’aujourd’hui, « personne n’a envie de devenir un super héros ». Il ne comprend pas, Dave, pourquoi les deux punks du coin continuent d’agir impunément sans que personne ne bouge le petit doigt. Chez Dave, le besoin d’agir autant que d’adopter les poses cool de ses idoles de papier tourne à l’obsession. Hop, tenue vert émeraude commandée sur le Web, un masque, deux bâtons de ninja, une grosse dose de courage et le tour est joué : Dave devient Kick-Ass. Sauf que sa première tentative d’intervention face aux brutes sus-nommées va se solder pour lui par un séjour illico aux urgences. Hé oui : rêver de super fliquer les rues c’est bien gentil, mais faire respecter l’ordre et la loi, c’est un métier assermenté (qui s’appelle agent de police) !

A ce stade, Kick-Ass est plutôt rigolo et ressemble même à une version potache de Watchmen, qui lui aussi déconstruisait, sur un mode adulte, la condition chimérique et toxique de super héros. Dans Watchmen, s’imaginer pouvoir faire justice en solo dans la rue avec un masque se paie très cher et conduit toute une société vers l’apocalypse. La première demi heure de Kick-Ass paraît tenir un discours similaire – « voilà ce qui arrive quand on veut jouer au super héros ». Sauf que là où le récit de Gibbons et Moore pilonnait jusqu’au bout le mythe super héroïque, Kick-Ass embraye alors sur un chemin glorifiant, au final, le passage à l’acte. Protégé par l’alibi potache, le scénario fait alors passer des idées absolument terrifiantes.

En cours de film, Dave croise le chemin de deux « vrais » super héros : Big Daddy et sa gamine de onze ans, Mindy, alias Hit Girl. Big Daddy est un ancien flic déchu, ivre de vengeance contre le mafieux Frank D’Amico (Mark Strong, excellent) qui l’a fait enfermer en prison pendant cinq ans. Parce que sa femme est morte durant son incarcération, Big Daddy élève seul Mindy, en totale autarcie et fait d’elle une petite machine à tuer, experte mortelle dans n’importe quelle arme. L’entraînement de Hit Girl consiste, entre autre, à se faire tirer dessus à bout portant par son papa (protégée par un pare-balles). Le business de nos deux associés consiste à exterminer du truand, particulièrement si ce dernier a un lien avec D’Amico. Ce tandem de vigilantes père et fille a quelque chose de profondément gênant mais à aucun moment, si ce n’est au détour d’une réplique lâchée par l’ex-coéquipier flic de Big Daddy, son mode de vie n’est remis en cause. Plus tard, la dite Hit Girl tire Kick-Ass d’un mauvais pas en massacrant sans pitié les agresseurs. Plus tard encore, capturés par la bande à D’Amico, Kick Ass et Big Daddy seront torturés et leur supplice retransmis sur le web,
pour l’exemple.

Je sais : tout celà est du 15e degré, de la provoc’ politiquement incorrecte, rien n’est à prendre au sérieux et j’ai perdu mon sens de l’humour. Peut-être. Peut-être aussi suis-je trop âgé pour marcher dans la combine. Voir une gamine haute comme trois pommes, flingue ou sabre en pogne, trucider du malfrat sans plus d’émotion qu’un Terminator, ça ne me fait pas rire. Voir la dite enfant se faire éclater le minois et valdinguer comme une poupée de chiffon par le méchant dans le fight final, ça ne me fait pas rire non plus. Encore moins observer la torture complaisamment montrée de deux personnages, dont l’un d’eux finira carbonisé au terme d’une longue agonie.

Certes, le film nous montre à ce moment précis le prix à payer pour jouer les héros… mais au final , l’épreuve renforcera d’autant plus Kick-Ass dans ses convictions. Il y a dans ce trip malsain une incohérence de ton, un mix bizarre entre le fun du début et le tragique de ce qui suit, avant de renouer avec un second degré pas vraiment drôle dans le dernier acte. Le message final semblant surnager de cette sinistre farce n’adoucit pas le malaise : toi aussi tu peux devenir un super héros et t’adonner à l’auto-défense, c’est fun et en plus tu deviens une star sur Myspace ! Au moins, dans Jackass, Johnny Knoxville nous prévenait qu’il ne fallait surtout pas tenter de reproduire ses conneries…

La grande laideur visuelle de Kick-Ass, baignant tout du long dans une image surexposée assez dégueulasse, n’arrange rien. Tout comme un script balourd au rythme inégal et aux sous-intrigues ineptes (la love story entre Dave et Katie…), malgré quelques répliques et gags visuels bien sentis. A l’arrivée, Kick-Ass est un bien curieux objet filmique. Pas inintéressant dans son caractère symptomatique d’une époque (banalisation de la violence, obsession de la gloire sur le web, popularité de la culture geek…). Ni dans son ciblage marketing, malin, visant à la fois les geeks friands de clins d’oeil et le grand public peu porté sur cet univers (on rit aussi beaucoup sur le dos des super héros).

Pour autant, j’ai vécu avec ce film une expérience désagréable, où la gêne et le malaise l’ont largement emporté sur quelques sourires ici et là. Pour une fois, je partage l’avis des grands studios qui ont refusé de financer ce cirque dégénéré et moralement irresponsable, jouant avec les notions de vie et de mort comme on clique sur Chatroulette. Un Kick Ass 2 verra le jour. Tant mieux pour les fans. Mais ce sera sans moi et je n’ai ce soir qu’une hâte : me laver de cette pantalonnade en prenant mon pied devant Iron Man 2. Comme dirait l’agent Murtaugh, I’m too old for this shit…

Kick Ass, de Matthew Vaughn. Durée : 1h57. En salles depuis le 21 avril.

End of transmission
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