Kingdom Come Deliverance : Les ambitions d’un RPG unique

Kingdom Come Deliverance : Les ambitions d’un RPG unique

Note de l'auteur

 

Ici au Daily Mars, nous avions eu un vrai coup de cœur pour ce RPG que nous avait présenté Tobias Stolz-Zwilling à la PGW 2016. L’équipe de Warhorse, n’écoutant que leur cœur et leurs envies, avait décidé de sortir un RPG médiéval historique situé au XVe siècle, dans le tumulte d’un Saint Empire Germanique dans lequel les successeurs du bien aimé Empereur Charles IV se livrent à des luttes de pouvoir sans merci. Un jeu à contre-courant de beaucoup des standards actuels de l’industrie : un héros bien frêle, une difficulté importante, pas de magie ni de pouvoirs, et un gameplay qui ne facilite pas la vie du joueur pour le mettre dans la peau d’un quidam se retrouvant pris dans des histoires bien trop grandes pour lui.

 

La Bohèèèèèmmme

Alors que débute le jeu, vous êtes donc Henry, le fils du forgeron de Skalitz, un petit village situé au cœur de la Bohème. Ce garçon a toujours eu une vie plutôt paisible. Ses plus grands exploits se résument à séduire les jolies serveuses à l’auberge et à apprendre par quel bout on tient une épée avec un voyageur de passage ; une idée que n’approuve guère son père, car ce dernier ne sait que trop que celui qui se saisit un jour d’une épée mourra avec celle-ci à la main.

Disons le honnêtement, Henry n’a rien d’un héros et même une rixe avec l’idiot du village risque de lui coûter quelques dents, s’il n’a pas la bonne idée de demander l’aide de quelques amis. Aussi, lorsqu’une armée de mercenaires fond sur le village pour se livrer au pillage et au massacre systématique de ses habitants, le jeune homme ne doit son salut qu’à la fuite, après avoir vu ses parents se faire tuer sous ses yeux.

Bien sûr, en tant que joueur, vous aurez peut-être la tentation de dégainer votre épée plutôt que de fuir. Vous comprendrez alors vite que vos chances ne sont pas simplement limitées face à un mercenaire expérimenté et lourdement engoncé dans une armure de plaque, elles sont inexistantes ! Car Kingdom Come Deliverance se veut un jeu réaliste. Alors soyons réalistes, notre pauvre Henry qui a dû manier une épée moins d’une heure dans sa vie n’a rien d’un combattant, ni de quoi que ce soit d’autre d’ailleurs.

 

L’apprentissage à la dure

Et il faut le reconnaître, les premières heures de jeu risquent d’être très frustrantes : la plus simple des serrures est un défi, tenter de faire les poches est à coup sûr synonyme de prison et le moindre bandit se rit de vos maladroits moulinets avant de vous expédier ad patres, si vous n’avez eu pas l’intelligence de fuir. Bref, le pauvre Henri est à la peine, et vous aussi derrière votre manette, alors que vous hurlez contre les développeurs qui font vibrer le contrôleur quand vous devez faire preuve d’une dextérité sans faille pour faire sauter un verrou !

Et puis, vous voyant confier quelques petites responsabilités au sein de la garde par le seigneur Radzig Kobyla qui vous a recueilli, vous apprenez ! Vous apprenez tout d’abord qu’il est souvent possible d’approcher un problème de plusieurs façons et que la violence n’est pas toujours le plus efficace. La garde maintient la paix en évitant les disputes, pas en les matant violemment ! Vous commencez également à développer un peu ces attributs et compétences aux scores si ridicules lorsque le jeu débute. Et comme celles-ci se montent surtout quand vous réussissez une action, il ne faudra surtout pas hésiter à débourser un peu de votre précieux argent pour acquérir les bases auprès d’un maître, plutôt que de partir de zéro.

Enfin, un jour, ce foutu verrou saute, vous arrivez à fabriquer vos premières potions alchimiques, les mots prennent sens alors que vous apprenez à lire, et soudain, vous vous rendez compte que le bandit moyen est plus un paysan mécontent qu’un grand guerrier, et qu’avec une épée correcte et quelques heures d’entraînement, vous êtes à même de lui faire mordre aisément la poussière. Oh ce n’est pas encore très impressionnant, et il vous faudra encore du temps avant de faire face à deux ou trois adversaires ou à des mercenaires entraînés. Mais vous progressez, et le sentiment que cela procure est simplement unique !

Henry peut devenir un garçon compétent, il suffit pour cela de s’entraîner ; aussi n’hésitez jamais à le faire ! Allez vous frotter au Capitaine Bernard jusqu’à le convaincre de vous montrer quelques bottes bien utiles, montez à cheval, entretenez sérieusement votre équipement, apprenez à progresser discrètement, à chasser, à lire, etc. Vous pouvez progresser dans toutes les compétences du jeu, il suffit de s’en donner la peine. Certaines compétences seront plus dures à monter que d’autres, mais le jeu vous récompense toujours quoi qu’il en soit.

Et un jour, à force d’efforts, vous n’êtes plus n’importe qui ! Un jour, vous recroisez la route de ce mercenaire, qui vous avait donné à Skalitz votre première leçon d’épée et vous le terrassez ! « Oui, je me suis entraîné » dit Henry à l’homme qui n’en croit pas ses yeux… C’est dans des instants comme celui-ci que Kingdom Come Deliverance se révèle comme un grand RPG, car il respecte et sait récompenser les efforts du joueur !

 

On n’est pas là pour rigoler !

Toutefois, c’est aussi un RPG d’une rare exigence. Warhorse a fait des choix dans le gameplay que beaucoup de joueurs ne comprennent pas : la lenteur des déplacements sur la carte, l’obligation de boire un schnaps (cher et dur à trouver, surtout au début du jeu) pour sauvegarder, la difficulté du début du jeu et des actions de crochetage ou de pickpocket, la rapidité à laquelle le matériel se détériore (mais dans la réalité, on répare son équipement après chaque combat…), la nécessité de manger et dormir, etc. « Des moyens d’augmenter le temps et de ralentir la progression » disent certains, « des artifices pour rendre le jeu plus difficile » selon d’autres. Oui… Ou pas !

Et si Warhorse avait juste voulu donner à son jeu un tempo différent ? Et si le studio avait simplement souhaité nous faire ressentir la fragilité et la difficulté de la vie à cette époque périlleuse, où les faibles sont les premières victimes des luttes entre les puissants ? Henri n’est pas un surhomme, il ne le sera jamais ! Il peut devenir  compétent et même dangereux au combat, mais une erreur pourra toujours lui être fatale ! Il vous suffira de charger de front 4 soldats et le résultat sera immédiat ! De même, glisser du bord d’une falaise aura souvent de funestes conséquences, même avec votre belle armure de plaques…

Alors oui, certains joueurs préféreront attendre que les moddeurs aient rendu le jeu plus accessible, plus facile, moins énervant pour reprendre les aventures d’Henry. Personnellement, j’ai ragé à plusieurs reprises sur la difficulté du jeu, mais j’en ai accepté les règles et je ne le regrette pas. Si tout est facile, il n’y a pas de gloire à triompher. Et puis la plupart de ces difficultés sont gérables avec quelques bonnes habitudes : trouvez régulièrement un lit pour dormir et sauvegarder (sans avoir à picoler du schnaps), mangez le ragoût disponible dans la plupart des maisons ou auberges plutôt que de stocker de la nourriture qui s’avarie, montez au plus vite votre compétence de crochetage, choisissez bien les avantages les plus utiles des différentes caractéristiques et compétences, et vous aurez déjà géré la majeure partie des exigences du gameplay.

 

Beaucoup d’ambitions, pas assez de moyens…

Par contre, il sera plus difficile de rire des toujours très nombreux bugs du jeu. Surtout que si le gameplay vous empêche de sauvegarder aisément, il est difficile de tolérer de perdre des heures de jeu à cause d’un bug (alors qu’on peut le faire si on s’est cru plus fort qu’on ne l’était vraiment). Il faut le dire, les gens de Warhorse ont été extrêmement ambitieux dans leur projet : Kingdom Come Deliverance a pour volonté de nous permettre d’aborder presque toutes les quêtes de plusieurs façons, que nos actions, notre comportement et nos choix aient des répercussions sur le monde. On nous promet un univers où chaque personnage a sa vie, ses horaires, ses habitudes. Bref, c’est un projet avec de l’ambition, du cœur, et une réelle volonté de nous offrir des choses nouvelles.

Et hélas, les moyens n’étaient pas tout à fait à la hauteur de ces ambitions, un peu comme pour un précédent jeu édité par Deep Silver : Homefront the Revolution de Dambuster Studios. Que ce jeu faisait envie, et qu’il m’a déçu par sa réalisation… Heureusement, Kingdom Come Deliverance n’est pas dans la même situation que Homefront. Car si le studio a manqué de moyens, le jeu était quand même bien plus abouti à sa sortie. Et surtout ses ventes permettent aujourd’hui au studio de continuer à améliorer l’expérience de jeu. Heureusement car soyons honnêtes il y a de quoi faire : en plus des bugs, l’animation est souvent à la peine à cause d’une optimisation graphique médiocre, la stabilité du jeu laisse aussi parfois à désirer, et puis si on pouvait faire quelque chose pour ces temps de chargement atroces, ce serait vraiment bienvenu !

 

… et pourtant, quelle expérience ! 

Mais si j’ai choisi de lister ainsi en plein milieu d’articles tous les reproches qu’on pourrait faire au jeu, c’est pour pouvoir conclure sur l’essentiel : Kingdom Come Deliverance est un RPG absolument unique ! Il prend le parti de situer son action dans une période historique aussi fascinante que peu connue de la plupart des gens. Il la documente de façon exceptionnelle, tant via les excellents dialogues du jeu dans lesquels les personnages discutent des jeux de pouvoirs, de toute leur complexité et de leurs répercussions, que dans un index foisonnant d’informations sur la vie quotidienne au XVe siècle, sur l’histoire, la géographie, les mœurs, la religion, les métiers, et les lois.

Le jeu se déroule dans des paysages qui existent toujours aujourd’hui, vous fait rencontrer des personnages dont certains ont réellement existé. La vie quotidienne et même les styles de combat ont fait l’objet de recherches pour nous proposer une expérience qui soit proche de la réalité, même si des concessions ont été faites pour rendre le jeu plus plaisant où jouable (par exemple, il y avait sans doute moins de marchands et un accès plus restreint à l’équipement, mais ça aurait pu être vite ennuyeux pour le joueur de ne pas pouvoir revendre son butin ou de devoir faire 2 jours de voyage pour acheter une épée).

Le jeu prend également le parti de nous mettre dans la peau d’un garçon sans don particulier et de le plonger dans des histoires bien plus grandes que lui. Ainsi, le jeune Henry se retrouvera-t-il pris au milieu de luttes politiques et de conflits armés. Gagnant la confiance du seigneur local, il se verra confier des tâches surprenantes qui le mèneront aussi bien au cœur de terribles batailles que dans un monastère où il devra identifier un criminel qui y a trouvé refuge.

De missions en missions, il poursuivra également son but personnel – retrouver l’assassin de ses parents – et pourra à travers de nombreuses quêtes secondaires gagner argent, compétences et amitiés toujours utiles ! Les quêtes secondaires sont pour la plupart globalement bien écrites et intéressantes, et évitent le plus souvent l’habituel : « va me chercher 3 queues de lapin dans la forêt ». Mais c’est vraiment l’intrigue principale qui a bénéficié d’une écriture inspirée et nous conduit à découvrir la Bohème à travers une histoire pleine de rebondissements et d’inattendu.

(Mode spoiler /on) La scène où le pauvre Henry se retrouve à devoir faire le sermon de l’église après une nuit de beuverie avec le prêtre constitue ainsi un parfait exemple de cette qualité d’écriture et un incroyable moment de RPG, tant par la qualité des dialogues et le comique de la situation, que par la façon dont il documente parfaitement la moralité de l’époque et les différentes visions et positions des hommes d’église alors que commencent à apparaître les premières idées réformatrices.

 

En conclusion

J’aurai vraiment souhaité pouvoir écrire que Kingdom Come Deliverance était à la hauteur de toutes ses ambitions et remplissait parfaitement son contrat. Cela m’est hélas impossible. Son exigence rebutera plus d’un joueur et ses défauts de réalisation en agaceront bon nombre d’autres. De plus, malgré le soin général apporté à l’écriture du jeu, on n’évite pas certaines quêtes un peu paresseuses, des allers-retours pas toujours utiles et des tâches trop longues et fastidieuses. De plus, si le jeu offre des paysages magnifiques, l’animation et le graphisme des personnages ne sont pas toujours un régal pour les yeux.

Mais ce jeu reste un RPG incroyable par le soin apporté à son univers et à son histoire. Kingdom Come Deliverance a également une magnifique qualité : il récompense le joueur de ses efforts et de son ingéniosité. Il y parvient en l’impliquant profondément dans une histoire qui a des conséquences majeures sur le monde et en lui offrant une progression de son personnage qui reste pour moi la plus valorisante jamais proposée à ce jour.

Kingdom Come Deliverance se voulait un jeu différent. C’est le cas ! Il nous propose un contexte nouveau et le fait avec une exigence inhabituelle. Cela ne séduira peut-être pas les foules, mais ceux qui savent ce qu’ils viennent chercher et se donneront la peine de progresser dans le jeu y découvriront une expérience qui marquera sans doute leur vie de joueur.

 

Kingdom Come Deliverance
Développeur : Warhorse Studios
Éditeur : Deep Silver
Classification : 18 ans et plus
Prix épisode : 50€ sur PC, 60€ sur PS4 et XBOX

 

 

 

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