La baie sanglante (critique de The Bay, de Barry Levinson)

La baie sanglante (critique de The Bay, de Barry Levinson)

Note de l'auteur

Réalisateur réputé plutôt élégant au cinéma, l’auguste Barry Levinson nous colle une immense claque dans la gueule avec ce minuscule found footage horrifique qui met à l’amende la plupart des faiseurs du genre.  Projeté au dernier festival du film fantastique de Gérardmer, The Bay ne sort que le 19 juin, mais on ne pouvait pas s’empêcher de vous dire dés aujourd’hui tout le bien qu’on pense de ce shocker malin, aussi gore que doué d’une véritable conscience. Un grand film d’horreur politique dans la foulée du Zombie de Romero. Bravo Barry !

SYNOPSIS : la journaliste Donna Thompson révèle les dessous d’une mystérieuse épidémie ayant frappé la petite ville de Claridge en 2009 : la contamination des eaux de la baie Chesapeake par une bactérie mutante donnant naissance à un parasite transmissible à l’homme et provoquant de terribles mutilations. Un scandale de santé publique dissimulé par les autorités mais dont il existe plusieurs images vidéo…

Incroyable Barry Levinson. Comment le réalisateur du Secret de la pyramide, Good Morning Vietnam, Rain Man (Rain Man, putain !!!), Bugsy, Harcèlement ou Liberty Heights a-t-il pu se fendre d’un truc aussi effrayant et jubilatoirement dégueulasse que The Bay ? Comment, à 71 ans, l’honorable cinéaste à la filmo plutôt bon chic bon genre s’est-il métarmophosé en chef es tripoux faisant passer le Juan Piquer de Slugs pour un aimable plaisantin ? Peut-être la fréquentation de l’escroc Oren Peli, producteur de The Bay et initiateur de la franchise Paranormal activity, a-t-elle incité papy Barry à s’encanailler… Mais à vrai dire, Peli et ses associés n’y sont pour rien : initialement intitulé Isopod et tourné en 2010, The Bay a directement surgi des neurones de Levinson et de son scénariste débutant Michael Wallach.

Le film a gerbé… pardon germé dans l’esprit de Levinson à la suite d’un projet de documentaire commandé au cinéaste de Baltimore sur la détérioration de la flore sous-marine de la baie Chesapeake, devenue “zone morte” à 40%. Pour mieux s’informer, Levinson a visionné le documentaire Poisoned Waters, sur le même sujet, diffusé en avril 2009 sur la chaîne PBS dans le cadre de sa série Frontline. La situation décrite par Poisoned Waters, à peine moins exagérée que celle du futur The Bay, terrifie Levinson au point qu’il décline la commande initiale, persuadé de n’avoir rien de plus à apporter sur la question.

Quelques semaines plus tard, surpris qu’un tel documentaire n’ait pas davantage provoqué d’électro-choc dans l’opinion, le réalisateur se ravise et se dit qu’une fiction tirerait peut-être plus efficacement le signal d’alarme. Les yeux rivés sur les dernières tendances, papy Barry décide alors de se payer un petit lifting jeunesse en reprenant à son compte le procédé du found footage. Sur la base du script de Wallach, il choisit alors la voie du vrai-faux docu et à l’automne 2010, en 18 jours (!!!) et pour un peu plus de deux millions de dollars, il torche avec The Bay rien moins que le plus grand film d’horreur politique depuis le Zombie de George Romero. Un mix quasi parfait entre les ficelles de la série B d’exploitation (le maire véreux façon Jaws, le crescendo horrifique, des effets gore absolument immondes…), une déclinaison presque toujours cohérente du found footage et, spécialité de Levinson, un regard ciselé sur les dysfonctionnements de la démocratie américaine.

Commençons par l’évidence : l’efficacité de la narration. Filmé via 21 supports numériques différents (de l’iphone à la caméra de surveillance en passant par le camescope familial ou la caméra du JRI suivant l’héroïne), The Bay réussit à totalement nous immerger dans une impression de réalité sans jamais (à une exception près, tard dans le métrage) donner le sentiment d’un gimmick superficiel. Le récit est tiré par le témoignage sur Skype de la jeune journaliste Donna Thompson (Kether Donohue) qui a assisté aux faits horribles survenus à Claridge, le 4 juillet 2009 et qui accepte de révéler à un confrère cette affaire étouffée par les autorités. Apprécions au passage l’acuité de la description du quotidien d’une petite station balnéaire du Maryland un jour de fête nationale, avec ses familles, sa vie locale, sa « miss crustacé » et son concours de bouffeurs de crabes. Les souvenirs de Donna sont étayés des propres images prises par son cadreur ce jour-là mais aussi d’une multitude d’autres issues de sources privées ou publiques, tandis que plusieurs flashes back recoupent la série d’événements préludes au désastre. En construisant son film à la façon d’une enquête révélant peu à peu la vérité et présentée comme un “Zone interdite” ou “Lundi Investigation”, Levinson parvient sans mal à nous faire avaler ses salades, par ailleurs basées sur des faits “réels à 80%” selon le cinéaste.

Interprété sans faille par une bande d’acteurs quasi inconnus, voire amateurs, mais renversants de naturel, le cauchemar dans lequel nous plonge la voix off de Donna touche à une peur viscérale du spectateur : l’empoisonnement. Et par l’eau en plus, saloperie ! Cette trouille du corps étranger nous rongeant de l’intérieur, déjà à l’oeuvre dans Alien, The Bay la titille tellement habilement que le spectateur passe la plupart du film de plus en plus prostré dans son siège. L’identification à la panique et la terreur des victimes est implacabale, bien plus que dans n’importe quel autre found footage horrifique, d’autant que la musique signée Marcelo Zarvos achève de vous transformer en petite chose froussarde à grand coups de percussions sinistres. Cerise sur le boyaux : des effets gores au réalisme clinique écoeurant, dont je déconseille franchement la vision juste avant ou après tout repas copieux. Ils n’égaleront pas cependant la maestria de Levinson à nous terroriser par de belles idées de mise en scène, tel ce massacre dans une maison dont nous ne verrons rien (la caméra reste à l’extérieur, depuis une voiture de police), mais dont nous entendrons tout via la cibie de l’officier qui s’est rendu à l’étage. J’ai vu ce film à deux reprises et je peux vous dire qu’à chaque fois, on entendait les mouches voler dans la salle à la fin de la scène.

Mais derrière la virtuosité à l’oeuvre et le film catastrophe malin (roublard diront les détracteurs), The Bay doit surtout être salué pour sa pertinente dénonciation de la chaîne d’irresponsabilités aboutissant à une crise écologique majeure. Familier des petites et grande affaires de corruption des élites au travers de ses productions télé Homicide et Oz, Levinson remet le couvert dans The Bay via le personnage du maire de Claridge, John Stockman (Frank Deal). En une phrase (“Il vendait des aspirateurs et un jour, il a convaincu les gens de voter pour lui”), le film cerne toute la perversité d’un système politique où nimporte quel habile bonimenteur sans conscience peut s’improviser élu local et détourner à son profit la chose publique. Propriétaire d’un élevage de poulets en batterie dont les montagnes de déjections contribuent à la pollution des eaux de la baie, Stockman laisse pourrir la situation jusqu’au point de non retour (pas de panique, la révélation intervient très tôt dans le film).

A travers lui et aussi la lenteur des autorités sanitaires dans leur prise en charge du drame, Levinson nous parle ainsi d’une Amérique aux services publics indigents portant gravement atteinte au bien collectif. The Bay nous parle aussi d’un certain profil d’édiles entrepreneurs corrompus, fermant les yeux sur les ravages causés par leurs intérêts privés sur l’écologie et la sécurité des personnes. Et voilà pourquoi, au delà de ses effets chocs et du ride ben flippant, The Bay mérite tout notre respect : c’est un film d’horreur avec un vrai propos sur le monde d’aujourd’hui et ça mon ami, en ces temps de disette intellectuelle du genre, ça fait carrément du bien.

THE BAY, de Barry Levinson (1h25). Sortie salles le 19 juin 2013.

 

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