La bête curieuse (critique de Tusk de Kevin Smith)

La bête curieuse (critique de Tusk de Kevin Smith)

Note de l'auteur

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Réalisateur culte pour certains, tâcheron infâme pour d’autres, Kevin Smith est de retour avec Tusk, improbable comédie d’horreur au scénario élaboré sous influence. Gloubi-boulguesque à souhait, le film mélange les genres, entre drame, body horror et comédie prout/caca. Le résultat ? Un film à la fois drôle et horriblement glauque, touchant et complètement con, potache, mais qui se prend au diablement au sérieux. Derrière sa caméra, le réalisateur s’amuse comme un petit fou et rigole comme une otarie sous space cake. Et le spectateur dans tout ça me direz-vous? Début de réponse.

Mais avant tout, revenons à l’origine du point de départ du début du projet. Tout commence un beau jour de podcast pour l’ami Kevin Smith. Lui et son pote Scott Mosier enregistrent le numéro 259 de leur « Smodcast », blablatage d’une heure dopé à la ganja (Seth Rogen l’ayant initié sur le tournage de Zack et Miri tournent un porno, mais c’est une autre histoire). Durant leur heure et demie de discussion, les deux joyeux rigolards commencent à fantasmer le scénario d’un film à la con dans lequel un serial killer taré kidnapperait un pauvre type pour le transformer en morse. Tous les cinéphiles du monde l’on fait. Tous les fans de cinoche ont un jour imaginé leur film, état second ou pas. Sauf que Kevin Smith, lui, il a fini par le réaliser son film à la con.

tuskL’histoire donc, est celle de Wallace (Justin Long), podcasteur parti dans le Grand Nord canadien pour interviewer une célébrité d’Internet. Quand celui-ci lui fait faux bon, il trouve l’annonce de Howard Howe (Michael Parks), aventurier aux mille et unes aventures. Un peu dérangé dans sa tête, celui-ci le kidnappe et se met en tête de le transformer en morse. Après plusieurs jours d’absence, sa petite amie Allison (Génesis Rodriguez) et son co-animateur Teddy (Haley Joel Osment)partent à sa recherche.

À partir de cette histoire à la con, tout devient possible. Kevin Smith aurait pu choisir d’en faire une comédie pure, un strict film d’horreur, un thriller, un film introspectif sur la place du corps dans la société contemporaine, sur l’Homme et sa propension au mensonge, à la vanité et à la folie… You name it. Mais non. Au lieu de choisir, Kevin a décidé de tout faire en même temps. Flirtant avec tous les genres et toutes les ambiances, Tusk enchaîne toute une série de ruptures de ton violentes et déstabilise constamment le spectateur qui, sûrement un peu perdu, ne sait pas trop ce qu’il est en train de voir. L’humour stoner est suivi de scènes de mutilations corporelles toutes plus infâmes les unes que les autres. Les scènes fleur bleue sont suivies de blagues sur le Canada, la poutine et The Big Lebowski.

Trop drôle pour faire peur mais trop sordide pour rire. Trop con pour être intelligent mais pas assez bête pour éviter de cogiter. Constamment sur le fil du rasoir, le film est un numéro d’équilibriste permanent. Nombre de critiques ont par ailleurs accusé Smith d’inconstance, lui reprochant un manque de discipline et de sérieux faisant de Tusk un film inégal qui n’exploite pas assez les genres qu’il prétend explorer. Certes.

Mais Smith s’amuse et ça se sent. Libéré de l’envie de plaire à tout prix et faisant son film avant tout pour lui, il s’offre une seconde jeunesse et se donne ce qui manque cruellement à bon nombre de réalisateurs : de l’audace.

michael-parks-in-tusk-movie-3À l’écran, Michael Parks s’en donne à cœur joie dans son rôle de grand taré psychopathe. Affublé d’une back story à la fois risible et effroyable, il compose un personnage réellement terrifiant par moments, à la croisée des chemins entre le chirurgien de Human Centipede, Buffalo Bill du Silence des Agneaux et Louis de Funès. Face à lui, Justin Long passe de son côté de trou du cul de service/hipster à moustache (rôle qu’il sait jouer à merveille) à pauvre victime. Viscérale et écoeurante (comme dans à peu près tous les films de body horror : La Mouche, Tetsuo, The Incredible Melting Man et consorts), sa transformation en morse est une réelle épreuve, un drame humain grotesque qui met affreusement mal à l’aise mais qui pris au 12ème degré peut faire pisser de rire.

Si les seconds rôles Haley Joel Osment et Génesis Rodriguez n’ont pas fort à faire, Johnny Depp joue la carte de l’autoparodie bouffonne en interprétant un ex agent de la sûreté du Québec caricatural à souhait. Pouvant autant faire rire qu’agacer, il est à l’image du film : un cheveu sur la soupe déconcertant.

Étonnamment bien filmé (Smith ne s’étant pas illustré à ce niveau là dans sa filmo) et aidé par le maquillage de Robert Kurtzman (Evil Dead III, Une Nuit en Enfer, Le Monde Fantastique d’Oz) et son terrifiant costume de morse, Tusk est un film étrange, étonnant, imparfait mais sur lequel son réalisateur a le grand mérite de se montrer créatif et d’essayer de faire quelque chose de différent. Il faudra voir avec son prochain film Yoga Hauser si Tusk n’était qu’un coup de chance ou un tour de chauffe. Ce qui est sur, c’est que Kevin Smith est redevenu intéressant. C’était pourtant pas gagné.

Tusk de Kevin Smith avec Michael Parks, Justin Long, Haley Joel Osment, Génesis Rodriguez et Johnny Depp

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