La Forteresse noire : le film maudit de Michael Mann

La Forteresse noire : le film maudit de Michael Mann

Avé les aminches. Que je vous raconte un peu… Dimanche 19 juillet, j’ai assisté, à l’initiative de mon camarade David « Diamond Dave » Mikanowski, à la projection de La Forteresse Noire (The Keep), de Michael Mann. Un événement (le mot est faible au vu de la rareté subatomique du film : aucun DVD, quasiment pas de diff télé…) organisé à la Cinémathèque de Paris, dans le cadre d’une rétrospective consacrée au génial réalisateur du Dernier des Mohicans, Heat, Le Sixième sens ou encore Collateral.

Dans la salle Henri Langlois, quasi-bondée de cinéphiles avertis, un silence religieux régna pendant toute la durée de ce voyage au coeur des ténèbres. Une véritable expérience visuelle et sonore pour un film certes tronqué et partiellement raté (voir plus loin) mais indéniablement singulier et fascinant.

La cinémathèque française : c’est au métro Bercy (ligne 6 et 14) à Paris

Car bien avant de péter dans les frimats des frou-frous friqués mais creux de Miami Vice et Public Ennemies, Michael Mann pataugeait dans la boue, le satanisme et les ambiances glauques pour La Forteresse Noire, en 1983. Second film cinéma du réalisateur (après Le Solitaire, avec James Caan), The Keep est à la base une adaptation du roman du même nom signé F. Paul Wilson et paru en France sous le titre Le Donjon (ed. France Loisirs).

L’histoire :

« Dans une forteresse de Transylvanie, un détachement de soldats allemands réveille un démon prisonnier depuis des siècles. Le combat pourrait bien mal tourner pour les enfants du Führer, car cette fois l’adversaire n’a que faire des mitrailleuses : il est le Mal en personne. Celui de toutes les religions, de tous les livres interdits, de toutes les imaginations. Et les caprices mégalomanes et meurtriers du petit Hitler lui redonnent volontiers le goût de vivre… et de tuer »

Une salle quasi remplie de fans du cinéaste. Dommage que le débat prévu après projection ait été annulé au dernier moment !

Je me suis permis de citer le résumé du film tel qu’énoncé dans le Starfix Hors Série paru en avril 1984 et consacré à L’Etoffe des héros ET La Forteresse Noire. Un numéro sublime dont Mr Mikanowksi a bien voulu me prêter un exemplaire dont je reproduis la couv’ ci dessous.

J’ajoute au résumé ci-dessus un autre développement important du scénario : alors que les allemands se font décimer chaque nuit par la force invisible qu’ils ont réveillé, une unité de SS fait sortir d’un camp de concentration le professeur Cuza (joué par Ian « Gandalf » McKellen), spécialiste d’histoire médiévale. Selon l’ecclésiaste du village roumain abritant le donjon, Cusa est le seul à même de décrypter les textes gravés dans les murs de la forteresse et identifier le démon qui massacre les soldats allemands : un certain Radu Molasar.

Le background

En 1983, Michael Mann a quarante ans mais fait encore figure de débutant au cinéma, après avoir fait ses preuves sur le petit écran en tant que scénariste de Starsky et Hutch. Il est d’ailleurs amusant de lire ce qu’écrit à l’époque Starfix : « En France, la télévision est une boîte noire avec des abrutis enfermés à l’intérieur. Aux Etats-Unis ou en Grande Bretagne, c’est un réservoir de talents en ébullition permanente (…) Alors que dans notre patrie Cochonou, on en reste aux Amours d’une princesse coincée (tous les jours sur la 2, à 13h30. C’est à hurler de rire), de l’autre côté de l’Atlantique, des feuilletons comme Twilight zone, Kojak ou même Starsky et Hutch ont été l’occasion pour des metteurs en scène débutants d’apprendre sur le tas à raconter en une heure des histoires qui tiennent debout, tout en respectant des budgets et des délais draconiens (…) Michael Mann est un pur produit de la télévision » Et oui les gars, 26 ans plus tard on a l’impression que rien n’a changé ou presque… Mais passons !

Avec sur son CV de réal’ le téléfilm Comme un homme libre et le film Le Solitaire, deux oeuvres acclamées par la critique, Mann accepte la proposition du studio Paramount d’adapter le roman d’épouvante Le Donjon. Son ambition est d’en tirer un film d’horreur ultra stylisé et philosophique qui exploiterait l’intrigue initiale pour livrer une parabole sur le mal absolu. Mais pour le réalisateur, l’aventure confinera au cauchemar. Un tournage interminable, entre les studios de Shepperton (pour les décors de la pièce principale du donjon) et le pays de Galles, où le village roumain du film a été entièrement reconstitué au creux d’une carrière d’ardoise désaffectée. Il fait froid, il pleut et les prises de vue s’étaleront sur un an, suite à d’innombrables soucis techniques et à la maniaquerie de Michael Mann. Dans le Starfix hors série, tous les intervenants interviewés, de la comédienne Alberta Watson (alias Eva, la fille de Cusa) au chef opérateur Alex Thompson (Excalibur), témoignent de l’âpreté de l’expérience.

Lisez aussi cet extrait de l’EXCELLENT SITE consacré au film par Stéphane Piter, un fan français acharné de Michael Mann et de The Keep en
particulier :

« Beaucoup de choses ont été racontées sur ce tournage qualifié de chaotique : problèmes techniques et logistiques effectifs (tournage extérieur difficile dans le Nord du Pays de Galles, froid abîmant le matériel, prises multiples de Mann, difficultés à visualiser Molasar et à le faire fonctionner, etc.). On retiendra surtout et malheureusement le décès du responsable des effets spéciaux optiques visuel Wally Veevers qui emporta avec lui tous les secrets devant rendre Molasar encore plus impressionnant entre le demi solide, énergétique. La finition fut donc gravement compromise par le comportement même de Paramount qui bloqua les fonds et refusa de chercher un remplaçant à Veevers et aboutir le film » (©Stephane Piter)

Pour les curieux, le Starfix hors série de 1984 est un document référentiel incontournable, avec des articles et interviews passionnants sur les conditions de tournage du film. Sans oublier une iconographie aux petits oignons et une critique toute en nuances signée François Cognard, un des piliers du mag.

Avant de juger trop hâtivement The Keep et son côté daté, si un jour vous croisez sa route, gardez donc à l’esprit qu’il s’agit là d’un « grand film malade », comme on dit. Une oeuvre tournée dans les pires conditions avant d’être dépiautée, ratiboisée, ratatinée par un studio Paramount crispé sur une durée standard de 90 min quand son réalisateur était parvenu à un montage initial de 3h30. Et un spectacle diminué par la mort tragique du responsable des effets optiques en pleine post production. A noter que notre Bilal national fut chargé au dernier moment par le réalisateur de concevoir le design final de Molasar.

La critique

La première demi heure de The Keep est réellement captivante. Sur des percussions napées de synthés orchestrées par le groupe allemand Tangerine dream, la caméra suit une noria de jeeps de la Wehrmacht progressant entre rocs et forêt des Carpates, jusqu’à une passe étroite ou se niche le village abritant la fameuse forteresse. C’est ici que le détachement de la Wehrmacht commandé par le capitaine Woermann (Jurgen Prochnow) doit stationner pour empêcher tout passage des troupes russes. Pas de paroles durant ces longues minutes d’exposition : juste les rythmes tribaux de la bande son, le bruit des véhicules et une ambiance d’oûtre monde, renforcée par l’anachronisme des synthétiseurs. On pense alors énormément au Convoi de la peur de Friedkin et son ambiance poisseuse et baroque. Logique : les deux films empruntent leur musique au même groupe et le design de leurs sublimes décors au même homme (John Box).

Le charme de The Keep opère à plein lors de l’arrivée des Allemands puis leur installation dans le donjon : l’action ne traîne pas, le décalage entre le contexte historique et les synthétiseurs intrigue et bientôt, certains plans vertigineux vous sautent à la rétine. Témoin ce zoom arrière hallucinant révélant l’immensité de l’antre du Molasar dans laquelle deux troufions viennent de pénétrer. Les malheureux paieront chèrement leur imprudence en réveillant l’esprit du Mal, qui absorbera leur âme avant de les réduire en charpie. Une séquence impressionnante et glacée qui contribue à faire de The Keep un trip sensuel, une expérience esthétique, hypnotique, mystique.

Au bout de 45 minutes hélas, les coupes sombres dans le métrage se ressentent violemment: certaines scènes s’enchaînent sans transition et le ratage complet de pans entiers d’effets visuels, abîme cruellement l’attention du spectateur. Dés l’apparition (comme un cheveu sur la soupe) de Scott Glenn dans le rôle l’ange exterminateur Glaeken (le double positif de Molasar), le film bascule dans… autre chose. Un recul s’installe : même si le conte maléfique de Mann décoche de sublimes fulgurances, il charrie aussi plusieurs plans kitsch qui ne dépareilleraient pas une série Z made in Roger Corman. La relation charnelle entre Glaeken et Eva, la fille de Cuza, parait elle aussi complètement précipitée et peu crédible, d’autant que certains dialogues un brin ampoulés et abscons donnent à leurs scènes (mais aussi à d’autres) un petit côté « théâtre expérimental du pauvre ».

Il n’empêche : voilà un film visuellement envoûtant, malgré (ou grâce à) ses tics so eighties : fumigènes traversant des halos de lumière bleu cobalt, ralentis, musique synthétique… Les thèmes brassés par The Keep laissent une empreinte qui survit longtemps au générique de fin. Il ne s’agit pas là d’une simple série B d’horreur mais d’une digression sur la nature du mal et son pouvoir de corruption, comme l’évoque ce pacte faustien signé, à un moment du film , entre le professeur Cusa et la bête. Molasar, esprit immatériel se réincarnant en être de chair et de sang à mesure qu’il consume ses victimes, trône par ailleurs assurément au Panthéon des plus belles créatures du cinéma fantastique. Et ce malgré son apparence très éloignée des intentions initiales de Michael Mann.

Brouillon magnifique, en permanence sur la corde raide entre splendeur et grotesque, The Keep attend toujours (et sans doute à jamais) une édition DVD director’s cut pour laquelle se bat depuis des années Stéphane Piter. Ce dernier est mêm
e allé, sur son site, jusqu’à concevoir, de la jaquette aux bonus, ce à quoi devrait ressembler ce DVD hypothétique. Si c’est pas de la démarche de gros geek passionné ça !

Et pourquoi pas finalement en faire remake, de ce film maudit ? Tiens je vais appeler Michael pour lui en toucher un mot…

End of transmission…

 

Ci dessus : au coeur de la forteresse, l’officier SS Kaempfler seul face à la bête. Le Mal face au Mal.

Kaempfler (Gabriel Byrne) et une arme dérisoire contre son Nemesis.

L’entrée de la forteresse : un décor colossal érigé aux studios anglais de Shepperton

Le rouge : couleur des yeux de Molasar et aussi des brassards nazi. Elle n’apparait à aucun autre moment dans le film.

Partager