La Mécanique du Sage : trouver l’équilibre en zone agitée

La Mécanique du Sage : trouver l’équilibre en zone agitée

Note de l'auteur

Quitté par son épouse, esclave de ses émotions, Charles Hamilton donnerait tout pour ne plus être « en alternance ». Choisir le buste de son grand-père comme guide, payer un vieil homme pour jouer les ermites au fond du jardin… sa quête d’équilibre le fera longtemps errer. Et que faire de sa petite Sophia au caractère si difficile ?

L’histoire : Édimbourg, début du XXe siècle. Charles Hamilton a tout pour être heureux : un confort financier qui le met à l’abri du besoin, des nuits bien remplies et des journées oisives juste ce qu’il faut. Et pourtant, après la fête, c’est la descente. Victime de troubles de l’humeur, de hauts et de bas, Charles Hamilton se sent « en alternance ». Déçu par l’amour, Charles est néanmoins père d’une petite Sophia, même s’il ne voit pas là de quoi combler ce vide existentiel qui l’habite. Ce qu’il lui faudrait, c’est un exemple. Un maître, un sage, là, au fond de son jardin.

Mon avis : « Charles Hamilton a tout pour être heureux. Seulement voilà : il n’y arrive pas. » Ainsi débute cette Mécanique du Sage signée Gabrielle Piquet, à qui l’on doit La Nuit du Misothrope (2017) déjà chez Atrabile. Et c’est à cette absence de bonheur ressenti, comparable à la température « ressentie » qui s’ajoute à la température « réelle » dans les bulletins météo, que Hamilton s’attaque de front, rationnellement, en cherchant la solution qui le transformera en profondeur. Le transfigurera. Mécaniquement, comme le suggère le titre. Et l’on se doute que rien ne se passera comme espéré.

Au début du livre, Hamilton se sent donc « en alternance », expression qui résume parfaitement sa situation. C’est « en zone agitée », dans des fêtes, des nuits d’orgie, le plaisir matériel à tout crin qu’il trouve paradoxalement la paix, bien qu’il ne s’agisse que d’une paix éphémère. « Le bruit du monde éloigne l’ombre qui viendra bientôt l’accabler », écrit Gabrielle Piquet.

Car le matin et l’éveil venus, l’angoisse le reprend. Sensible depuis l’enfance, au point que ses parents se fussent interrogés sur une possible homosexualité, Hamilton cache autre chose. Derrière sa façade d’être solaire se niche une zone d’ombre, un désespoir repoussé pendant la fête et qui revient lorsque les paupières se soulèvent. Jamais dans la mesure. Des hauts immenses et des bas abyssaux. L’alternance.

Il souffre particulièrement pendant les beaux jours « incapable de se mettre au diapason du monde ». Et s’impose à lui cette question douloureuse : comment sortir de la tragédie de la vie sans pour autant mourir ? Comment continuer à vivre lorsqu’on n’est qu’une marionnette dans les mains de ses propres émotions ? « Un esclave, mon ami, un pantin pathétique ! », confie-t-il.

Il trouve une première fois son équilibre en Mona, jeune femme « avare en sourires », impassible, indomptable et qui pourtant s’installe avec lui. Elle dit : « Il y a un homme sensible dans l’ombre de chaque femme libre. » Interroge le rapport (et l’égalité) homme-femme. Mais finit par se demander : Hamilton n’est-il pas trop sensible pour elle ?

Une fille naît de leur union, Sophia. Soulignons au passage l’importance des prénoms et de leur étymologie dans La Mécanique du Sage. Mona avait d’ailleurs prévenu Hamilton (ou le lecteur ?) : « Allez voir chez les Grecs de quoi Mona est le nom. » En grec, « mona » veut dire « seule ». Ce prénom semble par ailleurs lié à Monique et Monica, issus de l’arabe « mounia » qui signifie « désir, volonté ». C’est donc sans surprise que Mona quitte Hamilton et part avec son amant.

Sophia naît du ventre resté plat de Mona. Celle-ci abandonne mari et enfant. Et Hamilton redevient « polyamoureux », sa vie n’est qu’une longue fête, une interminable orgie, parallèlement à ses rapports avec Sophia, plutôt froids et distants. La petite fille, quant à elle, a une demi-douzaine de mères – voir le (quelque part terrible) dessin repris en couverture, avec ce bébé sans sourire, dont la tête émerge d’une poussette plantée au milieu d’une scène de lubricité, femmes plus ou moins nues, alcool et sourires (voire extase) sur tous les visages.

Pulmonaire, Sophia a la santé fragile. Hamilton l’emmène donc à Aberdeen pour respirer le bon air de la mer du Nord, sur la côte nord-est de l’Écosse. Hamilton, lui, se lance dans la recherche d’un nouvel équilibre : méditation, développement personnel… puis il découvre la notion d’« ermite ornemental » et croit obtenir la clé de son salut.

Sophia (du grec, « sagesse ») tente d’approcher Anicet (du grec, « invaincu, invincible »), un garçon qui, contrairement aux pensionnaires pulmonaires du Miserable Childhood Institute, paraît d’une santé triomphante et d’une densité, d’une intensité fascinantes. Le garçon l’ignore, avant de la tolérer à son côté. Histoire d’amour en vue ? Évidemment pas.

Le style d’écriture de Gabrielle Piquet est précis, élégant, tour à tour plongé dans le tragique ou l’humour, telle cette page où Hamilton rencontre la litanie des candidats au poste d’« ermite de jardin », irrésistible de drôlerie. Ou encore cette librairie aux vitrines bourrées de messages de développement personnel (« Becoming WISE », « Change NOW », « CALM Until You DIE »), tandis qu’en regard, sur l’autre page, une nouvelle scène de fête dénudée se déroule. Le récit est parfaitement construit, les motifs se répondent et s’entremêlent, toujours dans la clarté et la fluidité.

Côté visuel, le dessin évoque les gravures aux traits clairs, des scènes de rues qui sont proprement des portraits de la ville elle-même, de ses habitants, les commerces de l’époque, les lieux de sortie, les modes de locomotion… Cette importance accordée aux décors accentue la dimension théâtrale du récit : on se croirait dans des Scènes de la vie édimbourgeoise au début du XXe siècle, une succession de tableaux sur scène, avec parfois une dynamique carnavalesque. On y retrouve aussi l’influence d’un Saul Steinberg, son trait limpide et enjoué.

Charles Hamilton ajoute un caractère presque allemand à Édimbourg, un romantisme jusqu’auboutiste, une soumission involontaire et désespérée à ses passions. Un sens du tragique allié à une forme légère de grotesque bourgeois. Sa recherche d’équilibre est sincère – sa survie, en définitive, en dépend – mais il s’y prend d’abord mal. Il lui faudra plusieurs « drames » (à des degrés divers), révélations et renoncements aux idées anciennes, pour atteindre peut-être sa métamorphose.

En 96 pages de traits bordeaux, et dans une édition soignée – une habitude, chez Atrabile – Gabrielle Piquet en dit long sur une quête de sens aux fondements véridiques, mais aussi sur notre monde contemporain, cette injonction au bonheur (au détriment de notions telles que la joie, par exemple), cette recherche de signification faussée dès le départ. Hamilton et Sophia, pour paraphraser une nouvelle fois la citation (supposée) de Flaubert, c’est nous.

Si vous aimez : les histoires et les traits aux influences rétro, au style (en apparence) simple et à la composition soignée, lorgnant du côté de Sempé.

En accompagnement : un thé vert détox dans une main, un verre de Glen Garioch Vintage 1978, « fumé comme un feu qui couve au loin » (un whisky distillé non loin d’Aberdeen), dans l’autre.

La Mécanique du Sage
Écrit et dessiné par
Gabrielle Piquet
Édité par Atrabile

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