La naissance d’une légende (critique de Mud, de Jeff Nichols)

La naissance d’une légende (critique de Mud, de Jeff Nichols)

Note de l'auteur

Après le sombre et anxiogène Take Shelter, Jeff Nichols revient avec une chronique douce amère matinée de thriller, replongeant au coeur d’une Amérique rurale chère au cinéaste. L’aventure de deux gosses croisant le chemin d’un fugitif au passé mystérieux et qui va bouleverser leurs vies. Humain, déchirant et filmé avec grâce : bon sang, mais pourquoi ce film a-t-il mis autant de temps à sortir sur nos écrans depuis sa projection à Cannes l’an passé ? Foncez !

 SYNOPSIS dossier de presse : Ellis et Neckbone, 14 ans, découvrent un homme réfugié sur une île au milieu du Mississippi. C’est Mud : un serpent tatoué sur le bras, un flingue et une chemise porte-bonheur. C’est aussi un homme qui croit en l’amour, une croyance à laquelle Ellis a désespérément besoin de se raccrocher, pour tenter d’oublier les tensions quotidiennes entre ses parents. Très vite, Mud met les deux adolescents à contribution pour réparer un bateau qui lui permettra de quitter l’île. Difficile cependant pour les garçons de déceler le vrai du faux dans les paroles de Mud. A-t-il vraiment tué un homme ? Est-il poursuivi par la justice, par des chasseurs de primes ? Et qui est donc cette fille mystérieuse qui vient de débarquer dans leur petite ville de l’Arkansas ?

 

J’ai vu Mud quelques jours après Iron Man 3. La comparaison n’a certes aucun sens, mais je n’ai pu m’empêcher d’être frappé par le vide abyssal qui sépare ces deux propositions de cinéma et à quel point la première m’inspire désormais infiniment plus de respect. Je n’oppose pas ces deux films en fonction de leur statut industriel mais bien plutôt sur le plan du regard porté sur les personnages. Tandis que le film de Shane Black fonctionne sur le principe de l’humiliation permanente de son univers et ses protagonistes au nom de l’humour décalé, Mud suinte l’amour par tous les pores de ses bobines. Un amour évident pour ses héros même s’ils n’ont rien d’héroïque, pour son scénario si dense malgré un rythme aussi tranquille que le débit du Mississipi et enfin pour le spectateur, que Mud emmène dans une somptueuse ballade au coeur d’une Amérique blessée.

Hommage à Mark Twain et à tout un pan de la littérature anglo-saxonne centrée sur le passage à l’âge adulte, Mud n’est pas sans évoquer, dans son ouverture, tout l’univers de Stand by me : en pleine cambrousse de l’Arkansas, deux jeunes ados en pleine soif d’aventures, Ellis et Neckbone, ont fait d’un îlot du Mississipi leur terrain de jeu quotidien. Après avoir découvert un bateau à moteur coincé en haut d’un arbre, ils sympathiseront avec son curieux occupant : le marginal Mud (Matthew McConaughey, sidérant), affamé, inquiétant et manifestement en fuite mais irrémédiablement attachant. Mud et les gosses passent un marché : ils l’aident à réparer le bateau et le tracter sur le fleuve, il leur laisse ses deux biens les plus précieux, son flingue et sa chemise porte-bonheur. Un peu comme Joe l’indien chez Twain, Mud est entouré d’un épais mystère et au fil du film, Ellis en apprend davantage sur le passé trouble de cet homme aux abois. Il est pourchassé par la police pour meurtre et aussi par le père de sa victime : un parrain local qui a engagé une bande de tueurs à ses trousses. Mais si Mud a tué, c’est aussi par amour pour la belle Juniper (Reese Witherspoon), inconstante white trash qui drague le bad boy comme elle respire… pour son plus grand malheur.

Troisième film de Jeff Nichols, Mud est pourtant tiré d’une idée nourrie par son réalisateur bien avant Shotgun Stories et Take Shelter mais qu’il a mis des années à mûrir. C’est bien l’impression que donne ce film : une oeuvre mûre, sereine, souvent mélancolique et triste mais beaucoup plus lumineuse que le dépressif Take shelter. Symbole de ce contrepoint : la présence de Michael Shannon (futur Zod dans Man of steel, hiiii !) dans un attachant second rôle, celui de l’oncle de Neckbone, aux antipodes du terrifiant sociopathe qu’il incarnait dans l’avant-dernier film de Nichols. L’impressionnante maîtrise du récit, qui laisse à tous ses personnages un espace pour exister et n’en oublie aucun sur la route, s’accompagne d’une mise en scène fluide et apaisée au steadicam, croquant de magnifiques plans d’Americana et de touchants portraits d’hommes et femmes cassés, faillibles mais toujours bons.

Autour du jeune Ellis (formidablement incarné par Tye Sheridan), un monde d’adultes paumés qui paient le prix des mauvais choix de leurs vies mais s’accrochent. Parfois, la digue cède et l’émotion alors nous étrangle comme elle étrangle discrètement le père d’Ellis, ravagé par le départ de sa femme et en plein aveu d’impuissance devant son fils lors d’une scène déchirante. Les parents d’Ellis se séparent, Juniper erre seule dans un motel minable, Mud l’aime aveuglément sans retour et envisage naïvement un happy end entre eux. Fasciné par le charisme de Mud, touché par sa love story contrariée avec Juniper et porté lui aussi par un besoin d’amour coexistant avec la colère qui le ronge, Ellis va courir les plus grands risques pour les aider.

A travers l’itinéraire émotionnel d’Ellis et son parcours initiatique (symbolisé par le fleuve), Nichols livre ainsi un film à plusieurs facettes, articulé autour de l’amour, sa capacité à nous détruire comme à nous sauver et au final, nous aider à grandir. Tout sauf pensum laborieux, Mud greffe subtilement à sa métaphore mythologique un élément de thriller qui explosera lors d’un showdown presque aussi tétanisant que celui de L.A Confidential :  forcément, la brute en moi approuve. On retrouve à ce titre avec plaisir Sam Sheppard, acteur O combien symbolique d’un certain mythe américain, dans une performance aussi émouvante que badass en vieux retraité de la CIA qui a bien connu Mud (« boue » en anglais, au fait).

La cavale de Mud se termine-t-elle dans le drame ou le salut ? Ne comptez évidemment pas sur moi pour vous le dire mais le destin final du personnage boucle la boucle d’une oeuvre abordant la naissance d’une légende, sous les yeux d’un gamin que la rencontre avec ce mentor fugitif va marquer à tout jamais. Au générique de fin, le film nous laisse dans un état qui nous rappelle pourquoi l’on aime si fort le cinéma : bouleversé, ailleurs, les sens bombardés d’images, le coeur gonflé d’un flot d’émotions… Bref la marque d’un futur grand classique et une expérience que vous porterez en vous probablement bien longtemps après la projectionContrairement à Iron Man 3. Oui, j’en ai remis une couche. Merci Mr Nichols !

MUD, de Jeff Nichols (2h10). Sortie le 1er mai.

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