La Petite Rubrique des Horreurs : House

La Petite Rubrique des Horreurs : House

On a souvent tendance à qualifier un film d’OVNI sous prétexte qu’il présente quelques traits excentriques ou tout simplement qu’il ne cadre pas avec ce que nous attendons habituellement d’un film traditionnel. Généralement, cette appellation est un fourre-tout bien pratique, évitant aux critiques de conter par le menu les genres et sous-genres servant à délimiter, faute de mieux, les contours d’une oeuvre à géométrie variable. Mais comment diable catégoriser une expérience comme House ? Film de fantômes psychédélique ? Conte fantastique expérimental ? Comédie horrifique hallucinatoire ? Impossible de cerner précisément cet objet unique, incontestablement avant-gardiste et recyclant le folklore japonais pour présenter une vision neuve empreinte d’une inventivité débridée. Premier long du réalisateur Nobuhiko Ôbayashi sorti en salle au japon en 1977, House interloqua la critique locale autant qu’il fédéra le jeune public, créant dans la foulée un maître-étalon du blockbuster nippon moderne et inspirant toute une génération de jeunes cinéastes le vénérant à juste titre.

Lorsque le père d’Angel lui annonce qu’ils passeront leurs vacances d’été avec son exaspérante petite amie Ryouko, la jeune fille, dépitée, décide plutôt de se rendre à la campagne dans la maison de sa tante, en compagnie de six camarades de classe aux personnalités radicalement opposées. Arrivant dans le cadre pastoral idyllique du Japon rural, les jeunes filles sont loin d’imaginer qu’elles viennent de mettre les pieds dans une bâtisse chargée d’histoire et habitée par des esprits bien décidés à les éliminer les unes après les autres.

L’aventure House commence en 1975. La mythique maison de production Tōhō, à la recherche d’un projet en mesure de reproduire à l’échelle japonaise le succès cataclysmique des Dents de la Mer, fait appel au service du jeune Nobuhiko Obayashi afin d’écrire un script dans le même esprit que celui du film de Steven Spielberg. Cinéaste expérimental très influencé par la nouvelle vague française, et metteur en scène d’une demi-douzaine de courts-métrages en 8 et 16 mm, Obayashi est également bien connu à l’époque pour ses publicités très populaires présentant une esthétique travaillée, mais n’a jamais œuvré dans le cadre rigide d’un studio.

Il s’attelle tout de même à l’écriture du film, en se basant principalement sur des idées recueillies auprès de sa propre fille adolescente, de manière à coller au plus près des préoccupations de la jeunesse de l’époque, ce nouveau public ciblé par la Tōhō. Piano carnivore, flûtons tueurs, miroir maléfique, homme bananes, tête décapitée revancharde, le film ne recule devant aucun excès. C’est autour de ces visions fantastiques, totalement surréalistes et inspirés de peurs enfantines, qu’Obayashi articule l’histoire de House pour confectionner un patchwork unique en décalage total avec les productions japonaises des années 70.

Unique, mais toutefois largement influencé par bon nombre d’histoires issues du folklore japonais. Car il est impossible en voyant ce chat aux dents aiguisées, figure iconique du film, de ne pas penser au yôkai (esprit démoniaque) connu au Japon sous le nom de bakeneko, le chat fantôme qui absorbe le sang d’une victime féminine avant d’usurper son identité. Une fable par ailleurs déjà exploitée au cinéma en 1968, dans le superbe Yabu no naka no kuroneko du grand Kaneto Shindo (Onibaba). Autre yôkai bien présent tout au long d’House, le Tsukumogami, cet esprit métamorphe prenant la forme de différents objets inanimés pour terroriser ses futures victimes. L’intelligence d’Obayashi réside ici dans le fait qu’il parvient parfaitement à recycler ces contes anciens, à les actualiser, pour les intégrer dans une œuvre composite résolument moderne et totalement inédite.

Cette rencontre entre ancien et nouveau Japon est d’ailleurs le motif principal du film. Ainsi, on peut deviner que les esprits mythologiques représentent ici la tradition séculaire et l’héritage du Shintoïsme, que la tante d’Angel symbolise clairement le traumatisme des bombardements atomiques des années 40. Quant au groupe des sept jeunes filles, il représente un Japon moderne et américanisé, plus libre et décomplexé. Cette duplicité se retrouve évidement au cœur du film, lui-même mélange parfait d’histoire de fantôme traditionnelle et de techniques propres au cinéma moderne comme le rotoscoping, le matte painting et le tournage sur fond vert.

On retrouve également ce goût du mélange dans le ton unique d’House, oscillant constamment entre horreur et grand-guignol. Un cocktail détonnant qui fera quelques années plus tard la force du Evil Dead de Sam Raimi, long-métrage reprenant plusieurs éléments caractéristiques du film d’Obayashi. Mais ce que partagent ces deux réalisateurs, c’est surtout cette créativité dans la manière de filmer, cette volonté d’explorer des territoires inconnus, d’inventer des formes nouvelles pour proposer des idées fraîches et jamais vues. Une soif de cinéma qui les pousse à l’expérimentation, parfois au détriment de la fluidité de l’histoire, mais toujours dans l’optique de repousser les limites du médium. Ainsi, House peut parfois donner l’impression d’une suite de saynètes disparates sans réel file directeur, de vignettes manquant de cohésion, mais cela ne fait au final que renforcer la qualité onirique de l’ensemble. A chaque scène correspond une ambiance, une approche stylistique, et cette diversité affirme paradoxalement l’identité d’un tout supérieur à l’ensemble de ses parties.

Son unité, House la trouve incontestablement dans la cohérence de sa patte artistique. Psychédélique, coloré, comme filmé par un Mario Bava en pleine montée d’acide, le film entièrement tourné en studio propose à un rythme soutenu des visuels ahurissants à s’en fracturer la rétine. Héritier de l’approche pop-art et maniérée d’un Seijun Suzuki, House impose une version radicalisée de ce type de mise en scène, très théâtral. Il fait ainsi écho au kabuki pour atteindre un certain niveau d’abstraction correspondant tout à fait à l’univers surréaliste du film. Ce travail hautement stylisé culmine dans une scène finale proprement ahurissante au cour de laquelle ce concept est poussé dans ses derniers retranchements afin de propulser le film vers une apothéose cathartique. Déchaînement des yôkais autant que déchaînement artistique, ce final annihile purement et simplement tout repère réaliste pour atteindre un point de non-retour narratif, annonçant la conclusion proche du film.

House rencontre un beau succès public lors de sa sortie en 1977, et ce malgré une réception critique catastrophique. Loin de reproduire la performance des Dents de la Mer escomptée par la Tōhō, il n’en reste pas moins un film important pour la jeunesse de l’époque et un événement faisant date dans l’histoire du cinéma populaire japonais. Aberration filmique délectable, film kitsch improbable capable de provoquer un accident vasculaire cérébral chez les spectateurs les plus rationalistes, il est le fils difforme du Kwaïdan de Kobayashi, le cousin psychotique du Suspiria d’Argento. Une entité unique, précieuse, au carrefour du bizarre et du terrifiant, encapsulant parfaitement la folie créative d’un pays passé maître dans l’art de déstabiliser et de repousser les limites du médium. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

House, de Nobuhiko Obayashi (1977). Disponible en DVD et Blu-ray chez Criterion (Région 1)

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