La Petite Rubrique des horreurs : La baie sanglante

La Petite Rubrique des horreurs : La baie sanglante

Chargez les fusils, aiguisez les lames, limez les griffes et brossez les crocs. Que le latex abonde et que le faux sang coule à flots. J’inaugure cher lecteur avec ces quelques mots à la valeur poétique contestable, un espace qui permettra dans l’idéal à chaque rédacteur du Daily Mars d’exprimer son amour pour l’horreur sous toutes ses formes. Ce pandémonium maison, “La Petite Rubrique des horreurs” (copyright InTheBlix), s’intéressera dans un premier temps au cinéma. Mais aussi protéiforme et insaisissable que la chose de John Carpenter, il n’est pas exclu qu’elle prenne la forme d’une série, d’un livre ou même d’un jeu vidéo. Car, comme tu le sais très bien, l’horreur n’a pas de limites, pas de frontières et elle te trouvera quoi que tu fasses petit agneau. Commençons donc les hostilités par un film pour le moins important dans la longue histoire du cinéma d’horreur : La baie sanglante du grand Mario Bava, également connu sous le nom de Bay of Blood, Reazione a catena, Bloodbath, The Last House on the Left Part II, Twitch of the Death Nerve, Carnage ou encore Ecologia Del Delitto.

Federica Donati, une comtesse fortunée, est assassinée en sa demeure par son propre mari cherchant à empocher sa fortune. S’en suit alors une improbable et brutale course à l’héritage ayant lieu sur le domaine de la baie, propriété de la défunte convoitée par une foule de vautours mal intentionnés mais manifestement bien armés. Au même moment, un groupe de jeunes insouciants entre par effraction dans une villa du domaine, jusqu’à ce que l’un d’eux découvre un cadavre flottant dans la Baie…

Au début des années 60, durant l’âge d’or du cinéma italien, émerge un nouveau sous-genre cinématographique. Une sorte de mélange entre le roman à énigme, l’horreur et le thriller qu’on nommera Giallo (jaune) en hommage à la couleur des polars violents publiés par l’éditeur Mondadori à la fin des années 20. Ce style de films, autant héritier de l’ambiance insidieusement fantastique de Poe et des histoires alambiquées façon Sherlock Holmes que du formalisme d’Alfred Hitchcock, se distinguera vite par son utilisation fréquente de l’ultra-violence théâtralisée mais surtout par son attrait pour la perversion et l’érotisme.

On considère souvent le légendaire metteur en scène Mario Bava comme le créateur du genre avec son film La fille qui en savait trop (La ragazza che sapeva troppo) réalisé en 1963, même si les experts affirment que Delitto al luna park de Renato Polselli datant de 1952 est de fait le véritable ancêtre du « Giallo ». Toujours est-il que le chef-d’oeuvre de Bava fut à l’origine d’un véritable raz de marée artistique en Italie et influencera indirectement des mammouths du cinéma d’horreur en devenir tels Dario Argento, Sergio Martino ou encore mon très cher Lucio Fulci. Ainsi, lorsque le jeune Argento sort son Oiseau au plumage de cristal (L’uccello dalle piume di cristallo) en 1970, le Giallo semble avoir atteint une sorte d’épure, un certain équilibre, avant d’être sublimé par ce même réalisateur quatre ans plus tard avec Les frissons de l’angoisse (Profondo rosso).

Bava va donc devoir devoir taper du poing sur la table pour démontrer à tous ces jeunes loups affamés qu’il est bel et bien le patron de l’horreur transalpine. Il s’inspire alors de l’intrigue de Noblesse oblige (Kind Hearts and Coronets), un film de 1949 pour concevoir La baie sanglante. Épaulé à l’écriture par Dardano Sacchetti, dont il avait apprécié le travail sur Le chat à neuf queues (Il gatto a nove code) d’Argento, il tente de repousser les limites de la représentation de la violence au cinéma et concocte un film se présentant comme trait d’union entre le Giallo et ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de “Slasher”. Réalisation voyeuriste, meurtres extrêmement violents et inventifs, mise en valeur du “mode opératoire” au détriment du développement de l’histoire et des personnages, jeunesse décérébrée prête à mourir pour la cause, tous les gimmicks du futur genre sont déjà au rendez-vous sous une forme embryonnaire.

Le réalisateur vétéran opère même une transition claire au sein de son propre film en passant d’une belle ambiance gothique stylisée aux lumières très travaillées rappelant ses films des années 50/60 dans sa somptueuse introduction à une mise en scène beaucoup plus nerveuse et dépouillée durant le reste du film. Une approche résolument moderne donc, correspondant tout à fait à ce film précurseur dans sa progression et dans sa mise en image. Bien entendu on pourra reprocher à La baie sanglante, cette production à très petit budget, d’être moins peaufinée que les classiques du maître, mais son imagination sans égale et son œil incroyable d’ancien directeur de la photographie parviennent constamment à surprendre et ravir le spectateur. Il parvient ainsi à exploiter les inconvénients de ce tournage fauché (abondance de caméra portée, tournage en extérieur en lumière naturelle, acteurs fréquemment en roue libre) pour en faire des points forts et imposer une signature visuelle unique quasiment avant-gardiste.

De plus, Bava n’a pas son pareil pour mettre en valeur le splendide travail du grand Carlo Rambaldi, qu’on retrouvera quelques années plus tard sur de petites productions anecdotiques comme Les frissons de l’angoisse, Alien, Rencontres du troisième type ou E.T. l’extra-terrestre. Ici le virtuose du latex et de l’explosion de boites crâniennes nous sert des effets spéciaux tout bonnement ahurissants de vraisemblance qui ne manqueront pas d’influencer le jeune Tom Savini durant toute sa carrière et particulièrement sur Le tueur du vendredi de Steve Miner s’inspirant ouvertement de La baie sanglante. Le réalisateur ne se gène pas pour filmer ce carnage avec un plaisir communicatif et un certain sens du second degré qu’on retrouve souvent dans ses films les plus radicaux afin sans doute de désamorcer la sauvagerie de certaines scènes.

Au final, malgré un casting inégal sauvé par les performances de Claudine Auger et Claudio Volonté, une intrigue improbable et une fin totalement barrée pouvant laisser dubitatif, La baie sanglante est une oeuvre extraordinaire, viscérale, témoignant de la capacité d’un maître à se remettre radicalement en question pour faire progresser son médium. Un film clé, précurseur d’une nouvelle ère pour le cinéma d’horreur moderne, ambassadeur flamboyant d’une nouvelle approche cinématographique extrême et sans concession qui explosera aux États-Unis dans les années 70 et 80.

La baie sanglante, de Mario Bava (1971). Disponible en DVD chez Carlotta Films.

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