La Fiancée de Frankenstein, La Petite Rubrique des Horreurs

La Fiancée de Frankenstein, La Petite Rubrique des Horreurs

En matière de cinéma, il est communément admis que les suites de films à succès sont irrémédiablement inférieures à leurs prédécesseurs. C’est pourtant loin d’être le cas de La Fiancée de Frankenstein, suite du Frankenstein de 1931 et véritable joyau de l’âge d’or des Universal Monsters cristallisant toute l’expérience et le savoir-faire technique d’un studio alors en état de grâce. Encore réalisé par le grand James Whale, déjà à l’oeuvre sur le premier opus de cette franchise au long cours, ce chef-d’œuvre de l’horreur gothique est certainement un de ses films les plus personnels, le metteur en scène y injectant une bonne part de son humour excentrique et de ses préoccupations thématiques. Pourtant réticent à l’idée de concevoir une suite, Whale se servira finalement de ce film pour asseoir sa position au sein d’Universal et réalisera une œuvre macabre, drôle et pleine de poésie, représentant certainement le pinacle de sa carrière.

Henry Frankenstein et sa créature ont survécu à l’incendie du moulin provoqué par la vindicte populaire. Alors que le docteur revient enfin chez lui et retrouve sa chère Elizabeth, le monstre prend la fuite et erre dans les bois, loin des regards intolérants des villageois. C’est alors que le machiavélique Docteur Pretorius apparaît et fait pression sur le Dr Frankenstein afin de le pousser à poursuivre ses terribles expériences dans le but de créer une créature féminine.

Après quelques projections test très positives du premier Frankenstein, Carl Laemmle Jr, fils du fondateur d’Universal Pictures Carl Laemmle et dirigeant des studios de 1928 à 1936, comprend qu’il tient là une nouvelle franchise en puissance et met rapidement une suite en chantier. Durant deux ans, plusieurs scénaristes proposent donc différentes approches de cette histoire et le projet devient tour à tour The New Adventures of Frankenstein puis The Return of Frankenstein. Toujours insatisfait par ces premières versions, Whale confie l’écriture d’un nouveau script à John L. Balderston (Dracula, The Mummy). Ce dernier ne sauve que quelques éléments disparates des précédents drafts, choisit finalement de s’inspirer d’une intrigue secondaire apparaissant dans l’œuvre originale signée Mary Shelley et propose ainsi au réalisateur un scénario titré La Fiancée de Frankenstein.

À l’issue de plusieurs mois de réécriture exigée par Whale, le scénario est aussi rapiécé que son personnage principal et le réalisateur tout-puissant décide alors de faire appel aux dramaturges William J. Hurlbut et Edmund Pearson afin d’en arrondir les angles et d’harmoniser l’ensemble. Cette version définitive de La Fiancée de Frankenstein sera validée par Universal et proposée à l’examen du Motion Picture Production Code en 1934. Une période de gestation interminable pour l’époque, en partie due au fait que James Whale accepte de mettre en scène cette suite à condition que Carl Laemmle Jr lui accorde les pleins pouvoirs et un droit de veto inaliénable.

En effet, alors en quête de crédibilité, le réalisateur cherche à s’éloigner des films d’horreur ayant forgé sa renommée hollywoodienne pour adopter une trajectoire artistique plus classique, proche de celle des grands réalisateurs “sérieux” du studio comme John M. Stahl et rechigne à s’impliquer dans cette entreprise. Avant de s’engager contractuellement sur ce projet, qu’il perçoit au départ comme une déclinaison sans intérêt, il réclame donc une indépendance créative totale et ne tolère aucune interférence artistique de la part du studio, ce qu’il obtient sans mal.

Pour La Fiancée de Frankenstein, Whale recycle avec jubilation une formule déjà éprouvée sur L’homme invisible et La maison de la mort : le mélange des genres. Il parvient ainsi à donner une réinterprétation décalée de l’univers de Mary Shelley et invente un ton unique pour l’époque, habile croisement entre terreur et humour. En position de force durant le processus de pre-production, il se permet même d’imposer quelques idées géniales faisant de ce film bien plus qu’une simple adaptation sans âme. On lui doit par exemple ce prologue astucieux entre le couple Shelley et le poète Lord Byron, sorte de passage biographique fantasmé, ou encore le plus gros tour de force technique du film : l’extraordinaire séquence des créatures miniatures. Enfin, il fait pression sur le studio afin qu’Elsa Lanchester interprète à la fois Mary Wollstonecraft Shelley lors de l’introduction et la compagne du monstre. Un moyen selon lui de souligner le fait que la monstruosité peut parfois se cacher sous l’apparence d’un être innocent et fragile.

Pourtant, au-delà de ces libertés prises avec l’œuvre originale, La Fiancée de Frankenstein est aussi plus fidèle à sa source d’inspiration que son illustre prédécesseur. On renoue ici par exemple avec un monstre parlant et pensant, beaucoup plus proche de la vision originale du personnage que le golem grognant du premier film. Un changement radical dans la manière d’envisager la créature qui déplaît bien évidemment au grand Boris Karloff, maître du mouvement et de la pantomime. Mais force est de constater que ce choix intelligent apporte ici une nouvelle épaisseur bienvenue à un personnage devenu bien plus humain et beaucoup plus pathétique que terrifiant.

Étrange figure christique inversée, ressuscité avant d’être cloué au pilori, le monstre sert ici à véhiculer un vrai discours sur la religion et sur le désir prométhéen de l’homme de vouloir dépasser dieu. Pas étonnant alors que dans une première version du script de John L. Balderston, la créature de Frankenstein se trouve seule dans un cimetière face à un crucifix, considérant le Christ comme un de ses semblables suppliciés. Ce sous-texte blasphématoire scandalise la commission du Code Hays qui censurera ce passage après examen du scénario, ce qui, en soi, n’est pas étonnant quand on sait que ce code fut rédigé en 1929 par deux ecclésiastiques. Mais ces réprobations, qui condamnent l’aspect subversif d’un script faisant aussi bien allusion à la religion qu’à l’homosexualité ou même à la nécrophilie, n’empêcheront pas Universal de mettre en branle un des projets les plus ambitieux du studio depuis sa création.

Car grâce au succès phénoménal du premier Frankenstein, James Whale dispose pour ce film d’un budget bien plus confortable, qui lui permet d’envisager une mise en scène beaucoup plus ambitieuse laissant la part belle à l’immense talent de ses collaborateurs. Ainsi, la sublime photographie de John J. Mescall parvient à créer une atmosphère onirique et une profondeur proches du cinéma expressionniste lors des plans larges tournés en studio, alors que son travail sur les personnages jouant sur des contrastes poussés lors de plans rapprochés semble faire référence au clair-obscur de la peinture baroque. Exploitant remarquablement les splendides décors aux perspectives obliques de Charles D. Hall, La Fiancée de Frankenstein est un des rares films américains des années 30 à pouvoir véritablement supporter la comparaison avec les classiques allemands de son temps, tels Le cabinet du Docteur Caligari ou Le Testament du Docteur Mabuse.

Au sommet de son art, le maquilleur Jack Pierce, créateur du design original du monstre de Frankenstein, repousse lui aussi les limites de son génie créatif. Il conçoit ici un maquillage évolutif simulant la guérison progressive des brûlures de la créature et son travail est d’une telle finesse, d’une telle précision, que les transferts contemporains du film en haute définition ne parviennent toujours pas à trahir l’illusion créée par l’artiste. Pierce est également à l’origine du design iconique de la compagne du monstre, conçu en étroite collaboration avec Whale. Ouvertement inspirée par la silhouette de Néfertiti et la machine à forme humaine de Fritz Lang, cette superbe créature fait aujourd’hui partie des monstres les plus emblématiques de l’âge d’or d’Universal, au même titre que le loup-garou ou la momie, et parvient à susciter aussi bien la peur que la fascination.

Au-delà de ces performances techniques, La Fiancée de Frankenstein est également porté par un casting incroyable dont le fer de lance est sans aucun doute Ernest Thesiger dans le rôle du méphistophélique Docteur Pretorius. Encore une brillante invention de James Whale qui, réalisant que l’alcoolisme de Colin Clive (Henry Frankenstein) amoindrissait l’intensité de sa performance, invente ce scientifique extravagant incarné par son ancien mentor au théâtre. Cabotinant à l’extrême, Thesiger captive le regard et compose un personnage fascinant qui servira de modèle à tous les interprètes de savants fous dans les années 40 et 50. Son Docteur Pretorius personnifie parfaitement la folie et la fantaisie débridée de ce film. Figure faustienne par excellence, il est l’incarnation même du mal, séduisant et dénué de tout sens moral.

Comme vous l’aurez compris, cette chronique ne fait qu’effleurer la surface de ce chef-d’œuvre titanesque ayant traversé les années sans la moindre ride. Film exceptionnel pour l’époque, aussi bien formellement que thématiquement, La Fiancée de Frankenstein capture et amplifie les plus belles qualités des films d’horreur de l’âge d’or des Universal Monsters pour atteindre un équilibre parfait. En ce sens, il représente aussi l’aboutissement du travail de Carl Laemmle Jr. sur le genre et le pinacle de sa collaboration avec James Whale dont il produira le film Show Boat en 1936 avant de prendre sa retraite. À l’échelle de l’histoire du cinéma, ce film consolidera également l’image du monstre de Frankenstein dans l’inconscient collectif et en fera un des personnages les plus populaires jamais créés pour ce médium. Si populaire qu’une nouvelle aventure de la créature, I,Frankenstein, sort en salles la semaine prochaine, plus de 83 ans après sa première apparition au cinéma. It’s still alive !

La Fiancée de Frankenstein, de James Whale (1935). Disponible en DVD et Blu-ray chez Universal Pictures Video

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