La Petite Rubrique des horreurs : La sentinelle des maudits

La Petite Rubrique des horreurs : La sentinelle des maudits

Sorti dans les salles américaines en 1977, à la toute fin d’une déferlante de films d’horreur occulte dont les plus célèbres représentants sont Rosemary’s Baby, L’Exorciste et plus tard La Malédiction, La sentinelle des maudits fait figure d’outsider souvent considéré comme le parent pauvre de ce sous-genre. Pourtant, ce petit film signé Michael Winner, réalisateur plus connu pour la franchise bourrino-cultissime des “vigilante movies” Un justicier dans la ville ou son remake dispensable du film Le grand sommeil avec Robert Mitchum, présente un univers séduisant et parvient à distiller progressivement une terreur latente lui conférant une véritable identité.

Alison Parker, mannequin vivant à New York dans un monde d’apparences et de superficialité, ne réussit pas réellement à se projeter dans une vie de couple traditionnelle et préfère emménager seule afin de conserver son indépendance. Elle s’installe donc dans une vielle bâtisse de Brooklyn chargée d’histoire, loin de soupçonner l’ampleur du calvaire qui l’attend.

Pour cette première incursion dans le fantastique, Michael Winner réunit un casting simplement ahurissant faisant se rencontrer légendes du vieil Hollywood et stars en devenir, vraisemblablement séduits par un scénario ambitieux et un genre attirant alors le public en masse dans les salles. Ava Gardner, Burgess Meredith, Tom Berenger, Christopher Walken, Jeff Goldblum, Eli Wallach : la liste est longue et donne au film des airs de all-star tant les visages connus défilent à l’écran dans des rôles parfois à la limite de la figuration (ceux de Walken et Goldblum par exemple). De leur côté, Cristina Raines et Chris Sarandon incarnent les deux rôles principaux avec conviction, parvenant même à rendre attachants des personnages pourtant superficiels et égocentriques.

Car c’est bien là tout le sujet de ce film : la collision entre deux mondes diamétralement opposés. D’un coté une Amérique moderne purement matérialiste, obsédée par le paraître, et de l’autre une tradition spirituelle séculaire renvoyant aux origines de l’Église catholique. Ces deux univers semblent d’ailleurs s’opposer visuellement à l’écran, comme si notre héroïne représentait le seul et unique lien entre un environnement contemporain purement synthétique de verre et plastique (Manhattan) et son négatif archaïque de bois et pierre (la demeure à l’allure gothique). La sentinelle des maudits présente donc ce télescopage des valeurs et des cultures à travers le parcours terrifiant de la pauvre Alison, tiraillée entre passée et présent, entre obscurité et lumière.

Après un bref prologue caractéristique du genre permettant à Michael Winner d’installer soigneusement sa mythologie à tendance religieuse, ce fil directeur qui traversera le film de bout en bout, nous plongeons progressivement dans un univers de plus en plus sombre. Dans un lent glissement graduel vers la terreur, La sentinelle des maudits passe ainsi habilement d’un environnement urbain désincarné habité par des êtres en deux dimensions individualistes à une ambiance plus lourde, un monde insidieusement macabre et paradoxalement plus séduisant pour notre héroïne, car peuplé par une véritable communauté de locataires humaine et chaleureuse. Ainsi, lorsque Alison ouvre la porte de l’intimidante bâtisse, elle ne semble pas spécialement choquée par ce prêtre fantomatique figé à la fenêtre du dernier étage, le regard rivé vers l’horizon, ou par l’omniprésence oppressante des habitants excentriques du lieu.

Comme tombée dans le terrier du lapin blanc (ici Charles, le personnage brillamment interprété par Burgess Meredith), Alice/Alison est passée de l’autre côté du miroir, dans un microcosme aux antipodes du sien. Confrontée à l’absurde, à l’excès, à l’étrange, elle est prise au piège dans une spirale cauchemardesque, condamnée à sombrer dans cette lugubre abîme. Michael Winner parvient intelligemment à nous faire ressentir cette dérive en orchestrant une habile rétention d’informations, distillant ça et là des indices afin de nous faire saisir progressivement l’ampleur de la menace pesant sur notre héroïne. En ce sens, on pourrait qualifier ce film de slow burner, tant il prend réellement son temps pour installer une belle tension sous-jacente, sans se complaire dans les effets faciles ou la violence excessive. Ici, la montée en puissance de l’horreur est progressive et d’autant plus efficace qu’elle est basée sur un socle soigneusement construit. Le “dévissage” du réel n’en est ainsi que plus prégnant, l’immersion plus importante.

L’intrigue de La sentinelle des maudits étant structurée autour de ces révélations progressives, il est difficile d’en raconter plus sans vous gâcher le plaisir de la découverte, mais sachez tout de même que ce petit film d’horreur à l’ancienne vous réserve dans sa dernière demi-heure une succession d’idées macabres toutes plus délectables les unes que les autres. Dans un final dantesque et cathartique, faisant clairement référence aux Freaks de Tod Browning, Michael Winner nous assène ainsi une conclusion sans concession qui ancrera à coup sûr cette petite pépite méconnue dans les esprits des amateurs du genre. Loin d’être un simple ersatz sans âme des “films démoniaques” plus connus des seventies, bien qu’il s’en inspire à quelques reprises, La sentinelle des maudits fait partie des plus honorables représentants d’un sous-genre millénariste qui semble depuis quelques années connaître une véritable renaissance avec des films comme House of the Devil, Jugface, ou plus récemment The Sacrament. A découvrir.

La sentinelle des maudits, de Michael Winner (1977). Disponible en DVD Zone 1 (sous-titres français) chez Universal Studios

Partager