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La Petite Rubrique des Horreurs : L’Étrange Créature du lac noir

La Petite Rubrique des Horreurs : L’Étrange Créature du lac noir

Film matriciel s’il en est, L’étrange créature du lac noir établit clairement dés 1954 le schéma que suivront les films de monstres modernes durant les cinquante ans à venir. Sans lui, pas de Dents de la Mer, d’Alien, de Predator ou de Jurassic Park. Tous lui doivent énormément, que ce soit dans la caractérisation des personnages, la construction des intrigues ou dans leurs structures de récit calquées sur cet illustre modèle. Produit par Universal et tourné en 3-D afin de contrecarrer la popularité grandissante de la télévision, ce film est le dernier représentant d’un cinéma d’horreur à l’ancienne, plus profond et poétique que les barnums à sensations saturant le marché dans les années 50. Une production inclassable, liaison fragile entre deux conceptions du film de monstres, cristallisant parfaitement les craintes et les espoirs d’un pays en pleine mutation avançant vers l’inconnu.

Lors d’une fouille archéologique sur les rives de l’Amazone, le docteur Carl Maia découvre un bras fossilisé appartenant à un amphibien d’origine inconnue. Proche dans ses proportions de celui d’un être humain, le membre est doté de longues griffes, de doigts palmés et d’une carapace d’écailles. Intrigué par la découverte, Maia contacte rapidement les ichtyologistes David Reed et Kay Lawrence afin de lancer une expédition de plus grande envergure pour excaver le reste du squelette. De retour sur le site amazonien après un long voyage, l’équipe découvre un campement ravagé jonché de cadavres mais décide tout de même de poursuivre les recherches, sans se rendre compte qu’une créature d’un autre âge les observe, tapie dans les profondeurs du lac noir.

Si La Fiancée de Frankensteindont je vous parlais le mois dernier – peut légitimement être considéré comme le digne représentant de l’âge d’or des Universal Monsters, L’étrange créature du lac noir est sans doute le chant du cygne de cette série de films d’horreur commencée dans les années 20. Réalisé en 1954 par Jack Arnold, alors auréolé du succès obtenu grâce au premier film tourné en 3-D produit par Universal, Le météore de la nuit, ce film miraculeux entre en production alors que le studio est empêtré depuis la fin des années 40 dans le recyclage perpétuel de ses icônes monstrueuses par le célèbre duo comique Abbott et Costello.

Décrédibilisant son propre héritage horrifique, la firme finance ainsi à un rythme effréné des pochades opportunistes, cherchant à essorer ses monstres jusqu’à épuisement total du filon. Sortiront donc coup sur coup : Deux nigauds contre Frankenstein en 48, Deux nigauds contre l’homme invisible en 51, Deux nigauds contre le Dr Jekyll et Mr Hyde en 53 et enfin Deux nigauds et la momie en 55. De quoi vulgariser leurs créatures et les dépouiller de toute portée horrifique pour les rendre aussi intimidantes que des coussins péteurs.

Débarquent alors ceux que nous pouvons qualifier de “monstres atomiques” dans des films comme Tarantula !, Des monstres attaquent la ville, Le Monstre des temps perdus ou bien entendu le Godzilla de la Toho. Une nouvelle race de mutants, disproportionnés et déshumanisés, souvent issus d’expériences scientifiques ratées ou représentants furibards d’une civilisation extraterrestre forcément belliqueuse. Exprimant sans ambiguïté la fascination mêlée de peur que suscitent chez le public des années 50 l’énergie nucléaire, l’exploration spatiale et la montée du communisme, ces nouvelles créatures présentent une psychologie rudimentaire et ne sont que de simples antagonistes symbolisant l’autre, l’inconnu. Elles sont le reflet de leur époque : les incarnations difformes d’une paranoïa latente dont les contours ne sont pas clairement déterminés et dont la seule utilité est de représenter une menace univoque.

C’est dans ce contexte que le producteur William Alland (Victime du destin, Le météore de la nuit), inspiré par une anecdote racontée lors d’un dîner avec Orson Welles par le directeur de la photographie Gabriel Figueroa (De l’or pour les braves, L’ange exterminateur), décide de se lancer dans un projet à contre-courant. Tout d’abord connu sous le nom de Black Lagoon au sein du studio, L’étrange créature du lac noir sert véritablement de trait d’union, de transition pour Universal entre son passé et son futur. Il reprend ainsi le même type d’intrigue que le King Kong de 1933 et l’actualise pour proposer un film d’aventures résolument moderne autant dans la forme que le fond.

Ici, comme dans le film de Schoedsack et Cooper, le monde civilisé représenté par le groupe de scientifiques cherche à exploiter le monde sauvage, à en tirer des bénéfices, alors que la créature adopte une posture défensive et ne répond qu’à son instinct animal. Mais L’étrange créature du lac noir propose également un sous-texte bien plus riche commentant l’attitude des États-Unis vis-à-vis du communisme, en montrant avant tout un groupe d’hommes dont l’hostilité envers une forme d’intelligence inconnue provoque le chaos et la mort.

Enfin, le film propose une réflexion d’une grande finesse opposant la logique capitaliste à l’humanisme dans cette confrontation idéologique puis physique entre les scientifiques David Reed et Mark Williams. L’un cherche à comprendre la créature afin de faire progresser la race humaine ; l’autre utilise armes et poisons pour transformer l’expédition en une aventure rentable. Difficile de voir ici autre chose qu’un discours sur les deux façons d’exploiter des progrès scientifiques – comme le nucléaire dans les années 50 – : l’une pacifiste et l’autre belliciste.

L’étrange créature du lac noir célèbre également l’héritage des monstres Universal. Loin des aberrations radioactives des années 50, la créature connue sous le nom de Gill-man (l’homme aux branchies), peut se targuer d’origines bien plus nobles. En effet, elle est l’unique représentante d’une espèce d’amphibiens de l’ère paléozoïque, une forme de vie douée d’intelligence et de sensibilité. Pas étonnant alors que son premier contact avec la somptueuse Kay Lawrence réveille en elle des émotions qui lui étaient inconnues. Dans la plus pure tradition des monstres du studio, ce Gill-man n’est jamais utilisé comme un simple épouvantail et son rôle est avant tout de révéler la monstruosité des hommes qui l’entourent. Il est le miroir déformant renvoyant l’image d’une bestialité que l’homme civilisé cherche désespérément à cacher.

Évidemment, ce film ne serait rien sans l’incroyable talent de conteur du grand Jack Arnold. Le réalisateur parvient ici à rendre inquiétant un décor exotique nimbé de lumière grâce à sa grande maîtrise de la mise en scène. Ne pouvant se permettre de cacher le Gill-man dans les ombres d’un obscur décor gothique, il orchestre une remarquable rétention d’informations visuelles, et ne révèle que progressivement sa créature pour créer une tension palpable. Une technique astucieuse, régulièrement réutilisée par la suite sur des productions comme Les Dents de la Mer ou Alien, permettant d’une part de maîtriser ses effets, et d’autre part de dissimuler les finitions grossières d’un costume souvent plus convaincant sous l’eau que sur terre.

Car c’est vraiment lors de ces superbes scènes subaquatiques filmées par Scotty Welbourne que L’étrange créature du lac noir déploie une imagerie onirique et éthérée comme aucun film d’épouvante n’en avait encore présenté auparavant. En témoigne cette extraordinaire scène de parade nuptiale entre la belle et la bête, pur moment de poésie s’inscrivant dans la droite lignée des moments iconiques des films de monstres Universal. On y découvre une créature sensible, presque craintive, à la frontière de la bestialité et de l’humanité. Un être logiquement condamné à la solitude par sa différence, conscient de sa spécificité et qui ne parviendra jamais à trouver sa place dans un monde ayant évolué trop vite autour de lui.

Incapable de s’adapter, le Gill-Man sera finalement assimilé de force par le monde civilisé et réduit à l’état de monstre de foire dans La Revanche de la créature, une suite sortie en 1955 et toujours réalisée par Jack Arnold. Exploité comme un objet de curiosité comme King Kong en son temps, le “monstre” – du latin monstranum, désignant un phénomène que l’on montre dans les foires ou les cirques – ne tardera pas à s’échapper avant d’être brûlé vif. Ironie du sort, dans le troisième film de la série réalisé en 1956, La créature est parmi nous, le Gill-Man est récupéré par des scientifiques parvenant à le sauver in-extremis en retirant sa carapace d’écailles brûlées. Dépouillé au propre comme au figuré de sa bestialité, de son identité, il prend alors l’apparence grotesque d’un être humain difforme, toujours aussi inadapté au monde qui l’entoure et plus en mesure de rejoindre la mer. Une fin tragique dans un film bien médiocre pour une créature noble et gracieuse qui méritait mieux que ce triste sort.

L’Étrange Créature du lac noir, de Jack Arnold (1954). Disponible en DVD et Blu-ray chez Universal Pictures Video

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