Save The Green Planet – La Petite Rubrique des Horreurs

Save The Green Planet – La Petite Rubrique des Horreurs

Save the Green Planet, premier long réalisé en 2006 par le Sud-Coréen Jang Joon-hwan, n’est pas à proprement parler un film d’horreur. Enfin, ce n’est pas “seulement” un film d’horreur, pour être plus précis. Jouant constamment sur des ruptures de ton successives afin d’adopter les conventions de différents genres pour mieux les détourner, ce film inclassable semble fonctionner comme une suite de poupées gigognes. On y trouve ainsi des séquences aux motifs divers, emboîtées les unes dans les autres, et formant un tout étrangement logique et cohérent malgré ses disparités. Tour à tour comédie noire, thriller horrifique, mélodrame, polar, satire sociale et même film de science-fiction, Save the Green Planet illustre parfaitement cette capacité unique du cinéma sud-coréen à mélanger les ambiances pour proposer une expérience unique sortant des sentiers battus.

Une horde d’aliens belliqueux ayant pris l’apparence d’êtres humains contrôle la Terre, le jeune Byeong-gu en est persuadé. Pour contrecarrer cette invasion insidieuse, il décide donc de kidnapper Kang ManShik, le président de la société YooJae Chemical Company qu’il soupçonne d’être un émissaire de cette race extraterrestre envoyée sur Terre. Une seule solution : contraindre son prisonnier à établir le contact avec le prince d’Andromeda avant la prochaine éclipse lunaire qui, selon ses calculs, annoncerait la destruction de notre planète.

La scène d’introduction de Save the Green Planet est un modèle d’efficacité. Devant un diaporama représentant l’aboutissement de ses recherches, Byeong-gu (excellent Shin Ha-Gyun, dont on avait déjà constaté le talent dans le Sympathy For Mr. Vengeance de Park Chan-Wook) expose à sa petite amie Su-ni, ainsi qu’au spectateur, l’ampleur de la menace alien pesant sur la terre. Héritier barré des Lone Gunmen de X-Files, le jeune homme semble avoir exploré les pistes les plus improbables, allant jusqu’à établir un véritable organigramme des extraterrestres infiltrés sur Terre. L’ambiance est ici au décalage comique, et tout est fait pour susciter une certaine empathie, si ce n’est de la pitié, envers Byeong-gu. Il apparaît alors comme un jeune homme fantasque ayant beaucoup trop de temps libre, un conspirationniste du dimanche biberonné à la science-fiction. Mais rien ne nous laisse imaginer la suite des événements.

Et c’est sans doute la grande force de ce film : parvenir à brouiller les pistes afin de désorienter le spectateur, le manipuler pour mieux le surprendre. Ainsi, lorsque Byeong-gu passe à l’action et décide de capturer celui qu’il considère comme un des ambassadeurs de la race alien, seul son accoutrement quelque peu ridicule représente un trait d’union visuel avec la comédie, car le film à déjà muté. La légèreté s’estompe alors nettement et nous passons sans transition dans le registre du thriller, puis du polar, puis du film d’horreur.

L’ambiance se fait de plus en plus pesante et le degré de réalité augmente de manière exponentielle sans jamais décroître. Notre perspective sur les personnages et leurs motivations change alors radicalement. Jang Joon-hwan utilise ce procédé astucieux durant tout le film, nous forçant ainsi à nous repositionner en permanence pour nous adapter aux revirements de situation et reconsidérer les enjeux de son histoire. L’exercice est pour le moins périlleux, mais le réalisateur-scénariste parvient toujours à préserver la cohésion de l’ensemble et cette approche excentrique confère même une identité unique à son univers.

Car son fil directeur, son objectif manifeste, est ici de tracer la curieuse trajectoire d’un homme dont l’obsession loufoque l’entraîne inexorablement dans une spirale de violence dont il est lui-même prisonnier. Pourtant, Save the Green Planet parvient toujours à conserver une certaine légèreté malgré une violence omniprésente ou certains passages dramatiques tire-larmes dans la plus pure tradition sud-coréenne. Atteignant un équilibre rare, Jang Joon-hwan se permet même des séquences totalement effarantes, comme ce montage ahurissant retraçant l’histoire de la présence alien sur Terre. Un moment de pure folie visuelle et narrative, croisement foutraque entre 2001, l’Odyssée de l’espace et l’univers de Terry Gilliam, faisant passer la pensée de Ron Hubbard pour un exemple de sobriété.

Si Save the Green Planet peut se permettre de telles excentricités, c’est grâce à l’inventivité de sa mise en scène, véritable liant servant à agglomérer tous ces éléments discordants. Mise en valeur par un montage au rythme effréné et une très belle photographie “Darius Khondjienne” signée par le collaborateur régulier de Bong Joon-ho, Hong Kyung-Pyo, la réalisation flexible de Jang Joon-hwan s’adapte à toutes les situations. Souvent classique, elle a tendance à privilégier les mouvements de caméra fluides et les cadres soigneusement composés mais peut également se faire plus sauvage, presque instinctive, afin d’intensifier les scènes les plus chaotiques. Approchant sa mise en image avec autant de liberté que l’écriture de son scénario, le réalisateur semble ainsi fuir les carcans, et privilégie toujours un certain pragmatisme au service du moment pour tailler sur mesure un habillage correspondant exactement à chaque scène.

Il y aurait encore beaucoup à dire concernant ce film unique, mais ce serait sans doute dévoiler trop d’éléments de cette histoire riche en rebondissements. Sachez simplement que si vous êtes réceptifs à un cinéma hétéroclite soucieux d’exploiter toutes ses influences et si une bonne dose de violence graphique ne vous rebute pas, vous serez forcément séduits par l’expérience. Alliant de manière virtuose la folie d’un Takashi Miike, la radicalité d’un Park Chan-Wook et les visions surréalistes de Terry Gilliam, Save the Green Planet est un objet unique.

Loin du melting pot de genres sans substance, c’est aussi une véritable critique sociale déguisée, faisant fréquemment référence à l’histoire de la Corée du sud et plus particulièrement au soulèvement syndical de Gwangju dans les années 80 pour donner une vraie épaisseur à son propos. Peut-être trop ambitieux pour le grand public, le film fut un échec commercial lors de sa sortie en salles, mais il semble aujourd’hui faire l’objet d’un culte de la part de spectateurs reconnaissant son audace et son ambition thématique.

Save The Green Planet, de Jang Joon-hwan (2003). Disponible en DVD chez Studiocanal

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