La Preuve ultime : un miracle de médiocrité

La Preuve ultime : un miracle de médiocrité

Note de l'auteur

Preuve surtout qu’il faut autant lire les mauvais livres que les bons, ce supposé thriller sur la possibilité de prouver l’existence de Dieu (et accessoirement la présence de Jésus parmi nous) est un concentré de clichés qui n’a de miraculeux que sa médiocrité. Critique avec quelques spoilers (mais vous ne ratez franchement rien).

L’histoire : Le journaliste d’investigation Ross Hunter a failli ne pas répondre à l’appel qui allait changer sa vie, et l’avenir de l’humanité pour toujours. Au bout du fil, un certain Harry F. Cook lui annonce qu’il a découvert la preuve irréfutable de l’existence de Dieu. Cependant, pour la révéler publiquement, il a besoin de la caution de Ross afin de ne pas être décrédibilisé. Malgré ses doutes le journaliste accepte la mission, mais découvre peu après le corps sans vie du chercheur, assassiné dans son appartement, ainsi que trois mystérieuses coordonnées géographiques. Décidé à honorer la dernière volonté de Cook, Ross se lance alors dans la quête de cette preuve ultime, au risque d’être éliminé avant d’y accéder. Car menacer les grandes religions n’est pas sans danger…

Mon avis : Quand même l’éditeur a jeté l’éponge, c’est le signe qu’on a un grand roman entre les mains. Le résumé ci-dessus, tiré du site de Fleuve noir (et de la 4e de couv’), contient en effet au moins deux erreurs flagrantes : le corps de Cook n’est pas retrouvé dans son appartement mais dans la cave de sa maison, et il a eu le temps de filer les premières « mystérieuses coordonnées » à Ross de son vivant ; les suivantes lui seront transmises par l’avocat de Cook, puis par une feuille de papier…

Et effectivement, cette Preuve ultime a quelque chose de miraculeux dans sa médiocrité, sa vacuité, son dénuement quasi christique de talent littéraire, d’intensité dans la construction, de recherche narrative.

Honnêtement, venant de l’auteur de La Maison des oubliés, on n’en attendait pas grand-chose. Mais même cette histoire de maison hantée largement ratée valait mieux que ce salmigondis fade de considérations pseudo-théologiques sur la preuve de l’existence de Dieu. Ceci étant dit, quand on me promet un thriller supposé aboutir à fournir une telle preuve irréfutable de la présence de Jésus-Christ parmi nous, je marche. L’ambition littéraire est toujours une bonne chose. Mais il faut en avoir les moyens. Ce que Peter James a dû oublier en cours de route.

Quelqu’un a dit un jour qu’il était aussi important, voire plus crucial encore, de lire de mauvais livres que de bons. Dont acte. Ce roman pourrait servir une fois pour toutes à lister tout ce qu’il ne faut pas faire quand on écrit une histoire.

Un poncif par phrase, voilà une forme de prouesse en soi. Le coup du gars qui s’évanouit avec la vision de son frère jumeau partant « vers la lumière », et qui reçoit juste après un appel lui indiquant que ledit frère vient d’inopinément mourir ? Le même gars qui revient d’un reportage de guerre un jour plus tôt et surprend sa femme au lit avec un autre ? Toujours le même gars qui reçoit un coup de fil d’un inconnu lui assurant avoir un message pour lui de la part de son frère mort, et qui accepte de le rencontrer parce que « quelque chose de sincère » dans sa voix l’intrigue ?

Peter James

Face à lui, l’évangéliste enrichi, adepte du lucre et futur opposant sans scrupule ; le patron de labo pharmaceutique prêt à tout pour obtenir l’ADN de Jésus (pour de simples questions marketing, hein, car le gars représente la caution ‘athée’ du roman) ; le Vatican et ses « hommes de main » onctueux ; des tueurs à gage, bien sûr, des voitures qui foncent sur lui sans s’arrêter ensuite…

Pour l’aider, une journaliste radio dont l’oncle fait à la fois partie d’un comité œuvrant pour l’entretien du lieu où serait caché le Graal, et du méchant labo pharma susnommé… Bien entendu, la journaliste en question est sexy, pétillante, et comprend forcément mieux Ross que sa propre femme (oui, celle qui l’a trompé et qui est désormais enceinte). Avec, à la clé, une phrase bien grave sur « ces femmes qui s’empâtent une fois mariées et enceintes » (je paraphrase).

Tout aussi bien entendu, Ross oublie son sac (avec un précieux manuscrit) dans un snack. « Sans doute était-ce la fatigue » : sans doute ! La carte des « étranges coïncidences » n’a jamais été autant abattue : Cook torturé à mort la nuit précédant un rendez-vous crucial avec Ross, c’est l’évidence même. On se croirait dans un téléfilm M6 où on peut dire, dès les premières secondes, si un perso verra le générique de fin.

Plus lourdingues encore, les doutes permanents de Ross quant à la fidélité de sa femme reviennent de façon lancinante (le trompe-t-elle encore dès qu’il a le dos tourné ? Et peut-il vraiment mener son enquête en sachant qu’il met sa vie, et celle de leur fils, en danger ? indices : les réponses sont respectivement « on s’en fout » et « d’évidence oui »), tout comme ses questionnements incessants quant à sa « mission » de révéler cette fameuse « preuve ultime » de l’existence de Dieu et, ainsi, de sauver le monde de son état actuel déplorable.

Sans compter les repompages éhontés. Les coordonnées GPS du Graal doivent être modifiées par une ligne de chiffres : ça vous rappelle Les Aventuriers de l’Arche perdue ? C’est normal. Le plus drôle est que les coordonnées en question désignent un point à quelques mètres d’un puits bien connu de Glastonbury (le Chalice Well, autrement dit le « puits du calice », ha-ha), lieu légèrement décalé où les méchants font des fouilles, alors que la ligne de code supplémentaire que seul un ami de Ross parvient à déchiffrer désigne le puits lui-même comme le lieu de repos du Graal. Au passage, le journaliste fait preuve d’une implacable logique : Joseph d’Arimathie a forcément caché le Graal « au-dessus de la surface » de l’eau du puits – mais comment savoir à quel niveau l’eau affleurait à l’époque du grand-oncle de Jésus ? Et faut-il préciser qu’à part un peu de sang séché au fond du gobelet, ledit Graal ne sert à rien dans le présent récit ?

Peter James nous inflige régulièrement ses réflexions philosophiques de niveau CE1 sur le monde, la Terre en danger, les religions, les conflits… Parallèlement, il se contente de resucer la moëlle déjà bien épuisée de romans policiers de fins de rayon. La découverte des cadavres de Cook et de son avocat est assez exemplaire dans leurs effets rabâchés vus un million de fois ailleurs. Il ne manque que des effets de musique dramatique et des « gasps ! » étouffés pour couronner le tout.

Cerise sur le gâteau, cette invraisemblable (et franchement incompréhensible) histoire de singes encagés invités à taper sur des claviers d’ordinateur pour vérifier s’ils ne finiront pas par écrire toute l’œuvre de Shakespeare à la virgule près… Magique.

Le protagoniste, Ross Hunter le journaliste sans peur, est mal dessiné. Il manque singulièrement d’épaisseur ; ses atermoiements ne l’humanisent pas, ils le rendent énervant au possible. Trop mené par les événements, il manifeste peu de volonté propre – le lecteur n’a donc que peu de surprise et de mystère à se mettre sous la dent. Devant sa maison vandalisée, il exige d’Imogen enceinte qu’elle reste avec lui (« J’ai besoin de toi ! ») malgré le danger, plutôt que de vouloir la mettre à l’abri. Et quand elle finit par se barrer chez des amis, il la culpabilise de le laisser seul.

Outre des procédés stylistiques dignes d’une rédaction de 6e (« n’écoutant que son courage », « s’agita telle une poupée de chiffon »), Peter James est vraiment le roi des « petites phrases cliffhangers » débiles de fin de chapitre. Ce procédé, déjà éventé, agace franchement au bout d’un moment. Ses tentatives pour épicer quelque peu son propos tombent à plat, comme le meurtre rituel des parents du « nouveau Jésus » qui vit en Amérique – un meurtre bien pratique, car ainsi les bases de données de la police disposent de l’ADN des parents en question. Et Ross n’a pas besoin de mener des recherches trop fastidieuses pour retrouver sa cible.

Deuxième cerise sur le gâteau, le coup des « méchants punks dans un train britannique qui provoquent la perte du Graal et de l’ADN du Christ ». Troisième cerise, à quelques pages de la fin du livre, Imo dévoile à Ross qu’elle a perdu leur bébé (quand ? mystère) et qu’elle le quitte car elle ne le reconnaît plus (il fait passer son boulot avant elle). Parfait : Ross se recase aussitôt avec sa copine journaliste.

Dernière cerise sur un gâteau déjà bien indigeste : la fameuse « preuve ultime de l’existence de Dieu ». Pas de spoiler ici. Mais une sacrée déception. Quand on pense que ce livre est le fruit de « 29 années d’exploration » du sujet par l’auteur, cela laisse rêveur. Là réside peut-être la vraie surprise du roman.

La Preuve ultime
Écrit par
Peter James
Traduit par Raphaëlle Dedourge
Édité par Fleuve noir

Partager