La Prophétie de l’horloge : il est l’heure de (re)lire le roman

La Prophétie de l’horloge : il est l’heure de (re)lire le roman

Note de l'auteur

En 1973, John Bellairs publiait La Prophétie de l’horloge, un roman de mystère pour enfant et ado. Quarante-cinq ans plus tard, Eli Roth (Hostel et The Green Inferno, si si) le porte sur grand écran. Avantage Bellairs, résolument.

Le livre : Lewis Barnavelt vient de perdre ses parents. Recueilli par son oncle Jonathan, il découvre une maison bien étrange où les murs résonnent du tic-tac d’une mystérieuse horloge. Un coucou que ni Jonathan ni Mme Zimmermann, la voisine, ne parviennent à dénicher. La magie, bien sûr, est partout. Sauf dans l’amitié que témoigne (un temps) le sportif Tarby à Lewis. Un copain dont Lewis veut reconquérir l’amitié… quitte à réveiller les morts.

Mon avis : Si, comme moi, vous avez vu le film adapté de ce roman multiprimé signé John Bellairs, premier d’une série de 12 livres mettant en scène Lewis Barnavelt, commençons par lever une ambiguïté. The House with a Clock in Its Walls (titre originel de La Prophétie de l’horloge) date de 1973.

Ces 45 ans se ressentent évidemment dans le texte – ce n’est évidemment pas une critique, au contraire ! Mais il semblait important de souligner cette différence temporelle avec un film qui, tout en conservant une bonne part d’“antiquerie” dans son atmosphère et son design, modernise certains éléments essentiels. Le physique de ses personnages, surtout, a été considérablement modifié.

Le Lewis du roman est un garçon en surpoids : finis les kilos en trop dans le film, où Lewis troque son embonpoint contre des lunettes de héros de série télévisée. Le Jonathan du livre est d’aspect un peu plus “sauvage” que Jack Black qui l’incarne dans le film. La Miss Zimmermann du texte est une vieille dame toute ridée, mais vraiment très, très ridée. “Incroyablement ridée”, pense Lewis. Dans le film, elle est jouée par une Cate Blanchett si lisse de peau que c’en devient presque troublant : son visage paraît presque gonflé tant la peau est tirée, dans un contraste étonnant avec ses cheveux gris. Cela donne une impression “hors du temps” qui ne provient pas du livre. Mais davantage d’un Hollywood qui, décidément, se sent l’obligation de tout “lisser” pour être sûr de ne choquer personne : les obèses, les barbus ou les ridés. Triste.

Mais revenons à l’essentiel qui nous occupe ici : le livre. On y découvre davantage de loufoquerie, de légèreté, de fantaisie que dans le film. La mort des parents de Lewis recouvre moins d’enjeux émotionnels que dans le long-métrage. Pas de visitation fantomatique par la mère de Lewis la nuit ici : John Bellairs n’avait pas cette envie de tirer des larmes à tout prix, peut-être une obligation contractuelle faite à Eric Kripke (scénariste) et Eli Roth (réalisateur) ?

John Bellairs

Un motif sous-jacent fonctionne comme une rivière souterraine dans le roman : la maison comme organisme biologique. Un motif (sur)exploité dans une série comme The Haunting of Hill House et qui s’exprime ici en douceur, en filigrane, par intermittence. Car cette Prophétie de l’horloge est aussi, bien sûr, une histoire de maison hantée. À la fois centrale dans la narration et décor d’arrière-plan irriguant les événements.

Le mage mauvais Isaac Izard, en quelques sorts (et même si ce n’est jamais écrit tel quel), ne fait réellement qu’un avec sa maison, celle dont certain papier-peint arbore ses initiales entrelacées. L’horloge dans les murs est son cœur battant, la pièce du haut (d’où il observait les nuages) son cerveau, les conduites ses cordes vocales, etc.

D’autres motifs sont encore plus discrets. La prédominance du “Z”, par exemple. Isaac Isard (deux sons “z”). La ville de New Zebedee. Mme Zimmermann, elle-même experte en son initiale, si l’on en croit Jonathan : « Le vieil Isaac Izard… ce nom a une drôle de consonance, tu ne trouves pas ? Mme Zimmermann pense qu’il vient de izzard, un mot qui dans certaines régions d’Angleterre veut dire zed, la dernière lettre de l’alphabet. Je suis d’accord avec sa théorie parce que je n’en ai pas trouvé de meilleure. Et vu que son propre nom commence par un Z, elle connaît sûrement la question. »

Le “Z”, dernière lettre de l’alphabet, trouve écho dans l’utilisation du l’Oméga dans le livre (notamment au fronton du mausolée des Izard), symbole de la fin des temps.

La Prophétie de l’horloge, la couv’ et un bout d’illu intérieure par Nathan Collins

Quid de la fin du livre, d’ailleurs ? Beaucoup moins spectaculaire dans le livre que dans le film (où le côté grandiloquent est, pour tout dire, passablement ridicule), elle correspond mieux à un livre de mystère pour enfant et ado. Presque décevante au regard de ce qui se fait aujourd’hui. Mais on se rappelle alors que le livre date du début des années 1970. Tout ceci est donc cohérent. Surtout, John Bellairs ne misait pas tout sur un finale éblouissant : tout le livre compte, pour lui. L’histoire dans sa globalité et ses nuances.

Mention spéciale à l’illustrateur des pages intérieures, Nathan Collins, qui signe de belles expressions de moments de l’histoire dans un style volontairement suranné qui colle parfaitement au récit. Sa couverture, forcément, “collait” mieux au livre que l’affiche du film. Mais l’on comprend bien sûr les motivations de l’éditeur – c’est la règle du jeu.

L’extrait : « Lentement, attentivement, il traça des lettres sans avoir aucun nom en tête. Il avait l’impression qu’on guidait sa main. Avec le dernier petit bout de craie, il termina et lu : Selenna. C’était un drôle de nom. Lewis n’avait jamais connu personne s’appelant ainsi. Il ne savait même pas comment le prononcer. Mais c’était celui qu’il avait écrit.
Il se releva avec le papier froissé dans la main et commença à psalmodier d’une voix aiguë et nerveuse : Aba bébé bachabé…
Il s’interrompit. Accroupi à côté de lui, Tarby lui avait saisi le bras et le serrait très fort. On entendait un bruit venant du fond du tombeau. Baoum ! Un son grave et caverneux. Les portes métalliques bringuebalèrent, comme si on leur avait donné un coup de l’intérieur. La chaîne cliqueta et l’on entendit un bruit métallique sur la dalle. Le cadenas était tombé. Et alors, devant les deux garçons à genoux, terrifiés, deux petits points de lumière glacée surgirent. Ils voltigeaient devant les portes du mausolée qui étaient maintenant entrouvertes. Et quelque chose de noir, quelque chose de plus sombre que la nuit, de plus noir que du jais, semblait sortir de l’espace entre les portes.
Tarby secoua Lewis et lui serra le bras encore plus fort.
– Sauvons-nous ! hurla-t-il. »

La Prophétie de l’horloge
Écrit par
John Bellairs
Illustré par Nathan Collins
Édité par Castelmore

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