La Pyramide de boue : comme métaphore d’une Sicile gangrenée

La Pyramide de boue : comme métaphore d’une Sicile gangrenée

Note de l'auteur

Argent noir, corruption, marchés publics truqués, bâtiments qui s’effondrent à cause de malfaçons, scandales et dénonciations orientées : tout y est, dans ce roman d’Andrea Camilleri qui, plutôt que de creuser profond et de dénoncer large, s’attache aux basques d’un commissaire sicilien bougon. Et à son parler si particulier.

L’histoire : Il pleut depuis une semaine à Vigàta en Sicile. Et ce matin, le commissaire Montalbano doit se rendre sur un chantier boueux où l’on a retrouvé le corps sans vie d’un expert-comptable en caleçon, au fond du tuyau d’une canalisation hydraulique en construction.

Mon avis : Ce roman est, en définitive, une partie de cartes qui voit s’affronter le commissaire et la mafia… sans que ces deux joueurs acharnés se rencontrent jamais vraiment. Certaines informations deviennent des atouts majeurs, jusqu’à ce que, pour une raison ou une autre, elles perdent complètement leur valeur, tandis que d’autres s’imposent in extremis, lorsque la partie arrive à son terme.

Savoir que tel couple possédait des armes devient ainsi « une bonne carte à poser au bon moment », indique le commissaire à son adjoint. En revanche, lorsque la partie se développe, elle se fait si complexe que Montalbano regrette « trop de nouveautés, trop de cartes en jeu »…

En fin de compte, ce n’est pas tant le coupable que recherche le policier ; ce roman n’est pas réellement un whodunit. Le mobile, l’arme du crime, peu importe : c’est le contexte qui compte. Le décor, l’arrière-plan ; celui ou celle qui distribue les cartes, et surtout ceux qui observent le jeu dans l’ombre.

Le commissaire Montalbano paraît davantage atteint par l’inutilité de certains travaux publics que par la mort étrange d’un homme en sous-vêtements, retrouvé recouvert de bout au fond d’un tuyau énorme. Et dès la page 25, on réalise que le vrai sujet est ici, comme dans un de ces romans policiers (italiens) qui, plutôt que de s’étendre sur un crime, préfèrent jeter une lumière cruelle sur le criminel et le système que celui-ci résume.

« En Sicile, on ne meurt que d’histoires de cocu », dit-il. Façon de dénoncer, en la raillant, cette capacité à tout cacher, à suivre l’omerta, à se laisser tromper pour sauver sa peau. Argent noir, corruption, marchés publics truqués, bâtiments (et notamment écoles) qui s’effondrent à cause de malfaçons, scandales et dénonciations orientées, tout y est.

Tout passe par les yeux du commissaire Montalbano qui enquête dans la petite ville de Vigàta en Sicile, et qui voit, dans une pyramide de boue sur un chantier, la belle métaphore d’une société corrompue et de son lent effondrement. Mais il est possible d’y forer un trou, dans cette pyramide, à l’instar de celle de Khéops. Et de forcer l’éclatement de la vérité.

Andrea Camilleri

Une vérité qui est aussi celle de la langue. Et c’est peut-être le point le plus remarquable de ce livre, qu’il faille absolument lire l’« avertissement du traducteur ». Car celui-ci explique son choix radical de rendre au maximum le style d’Andrea Camilleri. Un style qui joue sur trois niveaux : l’italien “officiel”, le dialecte sicilien proprement dit, et – le plus difficile à rendre en français – l’italien sicilianisé. Un niveau qui est celui de nombreux personnages mais aussi, plus remarquable encore, celui de la narration. Le traducteur (et directeur de collection), Serge Quadruppani, a choisi de rendre ce niveau avec une littéralité absolue en français. Aricodarsi (au lieu de l’italien ricodarsi) devient ainsi « s’arappeler ». Et l’on se retrouve avec des mots comme « tiléphoner » et « pirsonne » (lire l’extrait ci-dessous).

Cela produit un véritable vertige de lecture, du moins pendant les premières (dizaines de) pages. Et expliquerait que des lecteurs décrochent du texte, toujours rappelés à la forme plutôt qu’au fond. Mais c’est une expérience vraiment particulière que ce récit truffé de termes étranges, déformés, de mots venus du sud de la France (pour rendre la dimension sicilienne) ou de mots inventés, d’expressions tordues, d’élisions en pagaille. Une expérience à tenter, toute périlleuse qu’elle soit par moment.

Reste un roman plus plaisant que fascinant. Pas aussi profond ni fort que d’autres – par exemple Le Fleuve des brumes de Valerio Varesi (Agullo éditions), et son exploration en finesse d’un passé fasciste – il nage à la surface de son sujet, préférant s’attacher aux basques bougonnes de son commissaire et rester sur le fil d’un quotidien dangereux. Celui d’une société gangrenée par la mafia, et où tout peut basculer pour un mot mal placé.

L’extrait : « Non sans peine, Fazio réussit à déchiffrer le numéro de la plaque arrière.
– Aucun doute possible, dit-il. C’est la voiture de Nicotra.
Montalbano garda le silence.
À ce moment, un serpent long de plus d’un mètre et demi, vert vif, sortit d’entre deux pierres blanches, effleura très vite les chaussures du commissaire qui sauta sur une autre pierre.
– Au moins, il y a des êtres vivants, remarqua Montalbano.
– Moi, je m’ademande ce que veut dire cette histoire, remarqua Fazio. Si dedans, il y avait le catafero d’Inge, alors, ça avait un sens, on pouvait comprendre le pourquoi et le comment mais là…
– Il est clair que pirsonne ne nous a tiléphoné depuis cet endroit oublié de Dieu pour nous dire qu’y avait une voiture cramée. Le coup de fil est venu de l’un de ceux qui ont mis le feu. Ils voulaient que ça se sache. Et ça explique l’anonymat.
– Mais pourquoi ils ont fait ça ?
– Pour se servir de nous comme facteurs. »

La Pyramide de boue
Écrit par Andrea Camilleri
Édité par Fleuve éditions

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