La séance du Père Sheppard : Desire, de Frank Borzage (1936)

La séance du Père Sheppard : Desire, de Frank Borzage (1936)


On va causer comédie romantique cette semaine, ça va nous reposer d’Halloween. Avec au programme, un film réalisé par un pionnier, Frank Borzage, mais surtout produit par un autre pionnier, doublé d’un révolutionnaire, le génial Ernst Lubitsch. D’ailleurs, Desire est quelque part plus dans la lignée d’un Lubitsch que d’un Borzage. Mais ne mettons pas la charrue avant d’avoir tuer l’ours, voici donc sans plus attendre, Desire, de Frank Borzage, avec Gary Cooper et Marlene Dietrich.

Ce que ça raconte : Madeleine de Beaupré (Marlene Dietrich), belle voleuse internationale, réussit à subtiliser en France un collier de perles fabuleuses et s’enfuit vers l’Espagne. Sur la route, elle croise un ingénieur de Detroit en vacances, Tom Bradley (Gary Cooper).

1936 est une année charnière pour Ernst Lubitsch. Tout d’abord, déchu de sa nationalité allemande par le régime Nazi, il devient citoyen américain. Ensuite, il accède à la tête des productions Paramount, devenant ainsi le premier réalisateur à diriger un grand studio. Le seul souci est que Lubitsch ne sait pas déléguer. Il devient donc une sorte de producteur/réalisateur omniprésent et ne tarde pas à être démis de ses fonctions pour redevenir simple réalisateur.


C’est dans ce très court laps de temps (un an environs) que Lubitsch produit Desire qui est sans doute l’un des films les plus représentatifs de cette période. Car il fait état tout d’abord de son incapacité flagrante à lâcher prise. Même avec un pionnier tel que Frank Borzage (Farewell to Arms) aux commandes, le film porte la marque indélébile de son producteur. Le côté franc du collier et naïf de Tom Bradley est typique du héros de comédie Lubitschien et l’empêche d’être touchée par l’amour fou ou la grâce si chère à Frank Borzage. Les scènes Parisiennes sont aussi clairement l’œuvre de Lubitsch, tant par l’élégance que par la manière incroyablement simple et limpide dont il expose le modus operandi de la cambrioleuse, Madeleine de Beaupré.

Mais si Desire est aussi un film important, c’est qu’il fait aussi état des inquiétudes d’Ernst Lubitsch sur le destin de l’Europe. Le fait d’avoir choisi pour décors l’Espagne, alors au bord de la guerre civile, est sans doute un hasard. En revanche ce qui l’est moins, c’est cette critique que livre le film sur la décadence de la noblesse et de la grande bourgeoisie. « No respect for other people, treating everyone like subjects, that’s what starts revolution », confie l’oncle Carlos (John Halliday) à Tom Bradley. Si l’allusion à la révolution bolchevique est évidente, il convient aussi de rappeler que c’est ce même dédain qui a en partie conduit les gens à voter massivement pour Hitler en 1933.


L’autre exemple est encore plus flagrant. Dans une scène de dîner, alors que tous les protagonistes sont autour d’une table et que la tension monte visiblement d’un cran (je vous laisse le soin de découvrir pourquoi), Tom Bradley fait allusion a un possible conflit en Europe. Et lorsqu’on en vient à lui demander quelle serait l’attitude des USA si la situation venait à se confirmer, Bradley répond : « Sometimes, we get draged in and then of course, we have to get through with it ». Rien que le fait de parler de guerre en 1935 montre à quel point Lubitsch ne se fait aucune illusion quant à l’avenir de l’Europe. Mais plus encore, sa prise de position vis-à-vis de l’intervention américaine est tout simplement étonnante dans un film de ce type.

Cette manière détournée d’aborder des sujets graves est typique de l’écriture de Lubitsch et même si Desire n’est pas une comédie politique, on sent néanmoins les prémisses d’un genre qui donnera naissance à trois de ses plus grands films, Ninotchka (1939), The Shop Around the Corner (1940) et bien sûr, To Be Or Not To Be (1942). Trois films qui feront de lui le père fondateur de la comédie moderne.

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