• Home »
  • CINÉMA »
  • La séance du père Sheppard : His Girl Friday, de Howard Hawks (1940)
La séance du père Sheppard : His Girl Friday, de Howard Hawks (1940)

La séance du père Sheppard : His Girl Friday, de Howard Hawks (1940)

Rions un brin avec le Père Sheppard, car cette semaine, on va causer comédie, comédie made in USA même. Figurez-vous qu’il fut une époque bénie et pas si reculée, où la comédie US ne reposait pas sur l’éternel duplicata du même scénario posé sur des mécaniques « humoristiques » moisies, agrémentés, avec parcimonie ou à foison selon le degré de nullité de l’auteur, de blagues de nichons, de cul, de pets, de caca et j’en passe. Il fut un temps où la comédie US avait de l’esprit. Et même si son but premier était de divertir, elle refusait toujours de s’abaisser au plus bas dénominateur commun dans le but désespéré de faire rire. Il fut un temps où la comédie US se faisait le miroir d’une certaine société et n’hésitait pas à l’attaquer de front, plutôt que de se complaire à pourfendre des tabous mous en évitant soigneusement d’aborder les thèmes qui « fâchent », confortant ainsi le spectateur moyen dans son ignorance grasse, crasse et vulgaire. Enfin, et surtout, il fut un temps où la comédie US était véritablement drôle, où elle pouvait rire de tout et avec tout le monde parce qu’elle le faisait toujours avec esprit.
Le film de cette semaine est sans doute ce qui se faisait de mieux à l’époque. On y cause de parité, de divorce, de journalisme, d’élection et de la peine de mort.


1940, de Howard Hawks, avec Cary Grant, Rosalind Russell et Ralph Bellamy

 De quoi ça cause : Walter Burns (Cary Grant), patron du quotidien le Morning Post, est prêt à tout pour garder son meilleur reporter et accessoirement son ex-femme auprès de lui. Il l’envoie couvrir les dernières heures d’un condamné à mort.

La légende veut que lorsque Howard Hawks fit une première lecture de la pièce de Ben Hecht et de Charles MacArthur The Front Page, il fit jouer le premier rôle masculin par sa secrétaire et s’octroya celui de Walter Burns. La secrétaire fut apparemment suffisamment convaincante pour que Hawks garde l’idée et demande à Charles Lederer d’écrire une adaptation en changeant le rôle du reporter Hildebrand Johnson en femme. Ainsi naquit Hildegaard Johnson, Hildy pour les intimes. Ce simple changement couplé avec les divers thèmes qu’aborde la pièce original vont faire de His Girl Friday l’un des films les plus modernes de son époque et probablement le film fondateur d’un genre qui n’était pas encore né, le journalism movie.

Mais revenons un peu en arrière (l’image se floue, une douce harpe raisonne à vos oreilles). Côté casting, si Cary Grant fut un choix évident pour interpréter le rôle de Walter Burns, celui d’Hildy Johnson fut en revanche nettement plus difficile à trouver. Hawks se tourna d’abord vers Carole Lombard (trop cher), puis vers Katharine Hepburn, Claudette Colbert, Margaret Sullavan, Ginger Rogers, Irene Dunne qui refusèrent toutes le rôle, pour finalement tomber dans les mains de Rosalind Russell. Etant bien consciente qu’elle était loin d’être le premier choix du réalisateur, elle engagea un scénariste privé et lui fit re-écrire certaines de ses répliques afin qu’elles soient aussi percutantes que celles de Cary Grant. Hawks encourageant l’improvisation, n’y vit que du feu. Seul Grant était au courant et se prêta volontiers au jeu. Au final, cela contribua aussi grandement à affirmer le rôle d’Hildy Johnson en tant que reporter.

Le féminisme affiché par His Girl Friday est sans doute le premier élément résolument moderne du film. Le titre même fait référence à l’expression my man Friday, tiré de Robinson Crusoé, sous entendu « mon homme à tout faire », et donc ici littéralement « sa fille à tout faire ». A ce sujet, j’aimerais marquer une petite pause de compassion pour le malheureux traducteur français qui a cru bon d’appeler le film La dame du vendredi. Se fourrer le doigt dans l’œil à ce point doit faire extrêmement mal…  Ainsi donc le titre pourrait faire référence à la manière dont Burns traite son ex-femme. Mais il n’en est, car au bout du compte, Burns traite Hildy comme il traite tout le monde. Il ne la voit pas comme une femme, mais comme une reporter, une journaliste chevronnée qui fait du sacré bon boulot. Mais Burns n’est pas le seul. Dès le moment où Hildy franchi la porte de la salle de presse du tribunal, tous les autres journalistes la traitent comme leur égale. Aucun d’entre eux ne se lèvent ou évitent de faire des blagues trop salaces. Hildy n’est pas une femme, c’est une journaliste, c’est une des leurs. Au final, la seule qui pense encore comme une femme, au sens réactionnaire du terme, c’est Hildy elle-même. En décidant de tout lâcher et d’épouser un homme sans histoire, elle devient alors la gentille petite femme au foyer, celle qui attend patiemment dans la cuisine que son homme revienne à la maison, la femme Vendredi.

Un second élément extrêmement moderne pour l’époque vient du personnage d’Earl Williams, le condamné à mort. L’histoire de cet homme sans emploi, dernière victime d’une crise économique qui n’en finit pas, qui sur un accès de rage, de panique ou de folie tire sur un policier noir et le tue. Cette tragédie est un véritable prologue au Bûché des vanités. 47 ans avant le roman de Tom Wolfe, Howard Hawks dénonce comment les journalistes, les juges, les procureurs, les personnalités politiques et médiatiques tirent parti de cette affaire, broyant sur leur passage la malheureuse Mollie Maloy, dont le seul crime fut d’avoir eu pitié d’Earl Williams. Plus moderne encore, la défense qu’offre Hildy Johnson au condamné afin qu’il plaide grâce auprès du gouverneur. L’idée du « production for use » est, dans le contexte, une admirable dénonciation du port d’arme aux USA et c’est, il me semble, le premier film à le faire aussi ouvertement.

Si tous ces éléments paraissent exceptionnellement modernes, c’est que leur traitement l’est tout autant. Hawks voulait que les acteurs parlent de la façon la plus réaliste possible. Ainsi, il fit accélérer le débit de certains dialogues, poussant parfois le rythme jusqu’à 240 mots à la minute. Il encourageait les acteurs à improviser, à s’interrompre mutuellement, à parler même si on ne les entendait pas. Il fit placer jusqu’à 35 micros sur le plateau de façon à pouvoir capter chacun des acteurs et ainsi créer ce tumulte constant et si familier des films sur le journalisme. Il est assez impressionnant de voir comment His Girl Friday a finalement établi tous les codes du genre. Il y a les dialogues, certes, mais il y aussi les longs travellings dans la salle de presse, les fameux walk and talk dont Aaron Sorkin est si friand. Tout est déjà présent, à l’état embryonnaire peut-être, mais présent néanmoins.

Et le pire dans tout cela, c’est que His Girl Friday est véritablement drôle. C’est un festival ahurissant de punch line qui se termine en folie général. Rarement a-t-on va au cinéma un couple d’acteurs fonctionner aussi bien que Cary Grant et Rosalind Russell. Rien que la scène du restaurant est une anthologie à elle toute seule et une fois de plus, comme c’est le cas à chaque Séance, revoir His Girl Friday fut un sacré putain de pied.

Le très talentueux Kreng et son impressionnant Works for Abattoir fermé m’ont accompagné pendant l’écriture de cette séance. Un gars qui l’est Sheppard approved, qu’on se le dise !

 

Partager