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La Séance du Père Sheppard : Hommage à Richard Matheson, The Incredible Shrinking Man de Jack Arnold (1957)

La Séance du Père Sheppard : Hommage à Richard Matheson, The Incredible Shrinking Man de Jack Arnold (1957)

Voici typiquement le type d’article que j’aimais de mon taulier préféré. Mon inculture cinématographique est au point de découvrir des noms de grands auteurs ou scénaristes au moment de l’hommage qui leurs étaient rendus. Et Sheppard le faisait avec brio et surtout il vous donnait l’envie de voir les films dont il parlait. C’est avec une immense tristesse que j’ai appris sa disparition car je n’ai pas eu l’occasion de le rencontrer IRL pour le remercier d’avoir combler mon inculture avec passion à chaque article qu’il postait sur le Daily Mars ou sur le forum NoWatch !Merci au Daily Mars de me donner la possibilité de lui rendre un hommage. Chao Guillaume et merci.
Popy

Le 23 juin dernier, Richard Matheson nous quittait. À une époque où il convient de tout expliquer, de tout justifier, de dénuder le mystère de tout mystère, via des suites et des reboots, des préquels ou des explications à rallonge, Richard Matheson apparaît toujours comme un véritable révolutionnaire. Car il a cette particularité de ne justement rien expliquer. Personne ne sait d’où vient vraiment le virus de Je suis une légende, ni même pourquoi il transforme les contaminés en vampires, personne ne sait vraiment pourquoi le chauffeur du camion de Duel en veut autant à ce pauvre David Mann, et enfin personne ne sait et ne saura jamais vraiment pourquoi Scott Carey s’est soudain mis à rétrécir. Il n’y a pas, ou peu de pourquoi chez Matheson, il n’y a que le comment. Pas de causes, pas d’origine, que des conséquences. C’est la raison pour laquelle la plupart des adaptations cinématographiques ne rendent que peu justice à ses romans. Hollywood a toujours eu du mal avec l’inexplicable et ce n’est que lorsque le réalisateur embrasse totalement le mystère qu’il parvient à offrir une version fidèle au livre et de surcroît un chef d’œuvre. Le film de cette semaine en est un exemple magnifique.

Le plus petit pitch du monde : Scott Carey rétrécit.

 

Richard Matheson n’a jamais encore écrit pour le cinéma au moment où Albert Zugsmith lui propose d’adapter son roman The Shrinking Man. Dans une interview parue dans Science Fiction Stars and Horror Heroes, Matheson explique qu’ils « ne pouvaient pas faire L’année dernière à Marienbad à l’époque (ndlr Alain Resnais, 1961) ; l’histoire devait suivre un ordre chronologique, commencer du début et partir de là… ». Cet ordre convient peu à Matheson l’ayant déjà essayé pour son livre, avant d’opter pour une structure en flashbacks. Mais ignorant presque tout du média auquel il s’attaque, Matheson se plie à la volonté de son producteur et réécrit son histoire d’une manière linéaire.

Quant à Jack Arnold, même s’il est loin d’être un réalisateur aimé des critiques ou reconnu pour son travail, il est néanmoins le gros spécialiste de la série B de genre, avec à son actif, trois des plus gros succès de l’époque : It Came from Outer Space (1953), Creature from the Black Lagoon (1954) et Tarantula (1955). Son nom est devenu presque indissociable du fantastique et ce n’est pas un hasard s’il se retrouve rapidement aux commandes du film. D’ailleurs, malgré le titre, The Incredible Shrinking Man est loin d’être une série B. Conscient des problèmes que le scénario va soulever, l’équipe travaille dans un studio fermé au public pendant les sept semaines de pré-production et elle va passer huit mois à confectionner les effets spéciaux, ce qui est exceptionnel à l’époque pour un film de ce type. Mais Arnold trouve aussi dans le script de Matheson une qualité d’écriture à laquelle il n’est pas habitué. Il y voit une occasion unique de livrer un film différent de ceux qu’il a fait jusqu’ici, même si pour cela, il va devoir changer quelque peu ses habitudes.

De tous les réalisateurs de série B de cette époque, Arnold est sans doute le plus lyrique. Il fait preuve sur chacun de ses films d’un sens unique de la poésie cinématographique, allant souvent jusqu’à privilégier la forme au fond. Mais bizarrement, il se montre particulièrement sage dans la première partie de The Incredible Shrinking Man. Le réalisateur semble volontairement mettre de côté son amour du cadre large, pour laisser place à une vision statique de l’Amérique des années 50, proche des publicités de l’époque. C’est dans ce monde parfaitement normal et aseptisé qu’il lâche Scott Carey (Grant Williams), un monsieur tout-le-monde, parfaitement quelconque et totalement insignifiant. Coincé entre un frère envahissant et une femme à l’instinct maternel quasi malsain, Carey n’est pas encore petit qu’il a déjà disparu.

Jack Arnold l’a bien compris, le véritable cauchemar qui hante Scott Carey n’est pas tant celui de rétrécir, que celui de sortir de la norme. Arnold prend un malin plaisir à ce qu’il vienne foutre systématiquement par terre ses compositions publicitaires. Il construit un monde parfait où tout est à sa place et vous balance un type avec un costume trop grand en plein milieu. Il y a véritablement quelque chose de tragi-comique dans cette situation, surtout dans la mesure où Arnold ne manque pas de souligner la gêne qu’elle provoque au sein de la communauté. « People just don’t get shorter », lui assène un médecin, certain de son ignorance et plus disposé à s’en débarrasser vite fait qu’à trouver la raison de son mal, à défaut d’un remède. Sa femme, la délicieuse et néanmoins terrifiante Louise Carey (Randy Stuart), laisse libre court à son fantasme maternel et infantilise son mari au point de le rendre complètement impotent. Charlie Carey (Paul Langton), en bon homme d’affaires moderne, tente d’exploiter le filon. Petit à petit, Scott se laisse enfermer dans la prison grotesque qu’est devenue sa propre maison, jusqu’à ce que la société, lasse de ses complaintes, le laisse tomber.

Le film aurait pu s’arrêter là, si Matheson avait eu dans l’idée d’écrire un pamphlet contre la société des années 50, mais ce n’est pas le cas. Sa réelle intention était de se pencher sur la condition de l’homme face à l’infini et c’est à ce moment que la fable tragi-comique se transforme en véritable conte philosophique. Jack Arnold choisit ce même moment pour laisser éclater tout son savoir-faire en matière d’effets spéciaux et de scènes à grand spectacle. Il retrouve les cadres larges qu’il affectionne tant, son lyrisme et sa poésie. Il ne s’agit plus de figer Scott Carey, mais de le libérer. Par un sens de la contradiction magistrale, plus l’homme doit lutter pour sa survie, plus il est libre, car plus il existe. Cette existence qu’il n’a pas cessé de nier tout au long de sa vie, aujourd’hui il la réclame. Plus encore, il la prend, il l’arrache, il n’a plus peur de vivre. Toute la force du récit de Matheson s’exprime dans ses quelques scènes. Cette histoire dont les fondements même reposent sur la peur de l’avenir, via celle de la bombe atomique, se conclut par une authentique profession de foi, une croyance inébranlable dans l’importance d’exister et donc de bâtir cet avenir : « To God, there is no zero ».

Comme tout auteur qui se respecte, Richard Matheson ne fit que peu de cas du film de Jack Arnold. Parmi ses regrets, le plus gros était notamment cette analogie à la religion, totalement absente de son livre et du script original. Ce qu’il ignorait sans doute, c’est que les producteurs voulaient qu’une fois cette phrase prononcée, Scott Carey reprenne sa taille originale ; et ce n’est que grâce à l’opposition ferme et sans appel de Jack Arnold que la fin fut laissée telle qu’elle. La présence du mot Dieu peut apparaître dès lors comme un petit compromis face à l’alternative. Ce n’est que des années plus tard que Matheson reconnut la valeur de The Incredible Shrinking Man comme l’un des piliers du genre, non seulement pour son énorme qualité technique mais aussi pour sa magnifique réflexion sur la place de l’être humain dans l’univers.

Un petit mot au sujet de la musique originale du film et notamment du thème signé Fred Carling et Ed Lawrence qui reste à ce jour l’un des plus beaux jamais composés pour un film de ce type. Du coup, je ne résiste pas à l’envie de vous le faire partager.

Et la bande-annonce du film présentée par Orson Welles lui-même. Si c’est pas la méga classe, ça !

 

Cette séance a été écrite avec la collaboration de David Lynch et de son nouvel album The Big Dream. Comme d’hab’, je vous en recause dans la prochaine MMR qui ne devrait plus trop tarder.

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