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La Séance du Père Sheppard : In Cold Blood, de Richard Brooks (De sang froid, 1967)

La Séance du Père Sheppard : In Cold Blood, de Richard Brooks (De sang froid, 1967)

En 1965, Truman Capote balance une bombe littéraire à la face de la société américaine. In Cold Blood est le récit détaillé d’un fait divers atroce et d’une absurdité terrifiante, le massacre d’une famille par deux cambrioleurs minables et complètement paumés. En décrivant minutieusement toutes les étapes de cette tragédie, du crime jusqu’à l’exécution des deux meurtriers, Capote termine un travail commencé dix ans plus tôt par Otto Preminger, la Beat Generation et beaucoup d’autres. En exposant au grand jour la face la plus noire et la plus sordide du rêve américain, l’écrivain l’enterre définitivement. Par une terrible ironie, le destin a voulu que ce fait divers véridique se passe dans le berceau même de la naïveté américaine, les terres de la Dorothy du Magicien d’Oz, l’état du Kansas. La boucle est bouclée et l’on n’attend plus que le poseur de tombe pour clore la cérémonie. Grand spécialiste du film « colère » avec Graine de violence, Doux Oiseau de jeunesse, La Chatte sur un toit brûlant et Elmer Gantry, Richard Brooks sort en 1967 une adaptation viscérale et froide comme la mort du roman de Capote, aussi intitulée In Cold Blood. Ci-gît le rêve américain.

 

Le fait divers : Le 15 novembre 1959, à Holcomb, Kansas, deux jeunes repris de justice assassinent froidement une famille d’agriculteurs.

 

Le roman de Truman Capote étant une description quasi clinique d’un fait divers, Brooks savait que le seul moyen de retranscrire le style du livre était de coller le plus possible à la réalité. C’est paradoxalement dans ce but qu’il choisit de tourner son film en noir et blanc. Si la couleur peut paraître une option évidente en 1967, le noir et blanc magnifié par la photographie de Conrad Hall (American Beauty, Road to Perdition) permet à Brooks d’opérer un bond de huit années en arrière, à une époque où l’on voyait encore le monde de cette façon. Plus encore, Brooks fait le choix audacieux d’aller filmer sur les lieux de la tragédie. La maison est la même, le tribunal aussi, il va jusqu’à demander aux jurés d’interpréter leur propre rôle lors de la scène du procès et sept d’entre eux acceptent. Ce n’est plus un film, c’est une reconstitution.

Paul Newman et Steve McQueen sont un temps pressentis pour interpréter les rôles de Perry Smith et Dick Hitchcock, les deux meurtriers. Leur refus conforte Brooks dans l’idée d’engager de parfaits inconnus. Il table alors sur la ressemblance avec les deux protagonistes. Cette dernière est pour le coup saisissante et permet à deux jeunes acteurs, véritables chéris de ces geeks en devenir, de sortir de l’ombre. Le rôle de Hitchcock, le mariole de première, la grande gueule qui rêve d’ascension sociale, revient à Scott Wilson (Hershel dans The Walking Dead), tandis que celui de Smith, le paumé typique, handicapé du cerveau par une mère alcoolique et un père violent, échoit à Robert Blake (Baretta et le Mystery Man de Lost Highway). Tous deux livrent une excellente performance et retranscrivent de manière quasi parfaite la complexité de ces pauvres types sans avenir.

Il y a les faits et il y a ce que l’on en fait. Afin de nous montrer toute l’ampleur de la tragédie, Brooks structure son récit en cinq chapitres : L’avant crime, l’enquête et la cavale, l’interrogatoire, le procès et la sentence, puis finalement l’exécution. Cette structure, renforcée par un montage en parallèle particulièrement efficace, permet au cinéaste de retarder le plus possible l’inévitable, à savoir le récit détaillé du crime lui-même. Rythmé par la musique de Quincy Jones, le film de Brooks nous présente d’abord les personnages dans tout ce qu’ils ont de plus « normal » et finalement d’innocent. La dernière journée sans histoire des victimes est mise en parallèle avec le parcours des deux bras cassés en route pour leur méfait. Un procédé qui montre l’absurdité absolue de ces deux destins tranquilles qui, à l’instant de leur rencontre, vont déboucher sur un carnage d’une noirceur inouïe. C’est Peyton Place qui croise le chemin de On The Road pour aboutir à Psychose.

Plus qu’une reconstitution des faits, Brooks plonge lentement, inexorablement dans l’inconscient d’une nation égoïste à l’image pure et radieuse, genèse d’un monde sans âme ni pitié d’où sort cette nouvelle race de monstres capables de massacrer toute une famille pour quarante misérables dollars. La juxtaposition entre l’enquête de l’inspecteur, sapée par des journalistes toujours plus avides de détails ainsi que par sa propre incapacité à gérer l’horreur du crime, et la cavale foireuse de nos deux apprentis bad boys, montre à quel point il n’y a finalement que des innocents dans cette affaire. Des innocents trop noyés dans leur image bienséante pour chercher ne serait-ce qu’à comprendre les mécanismes d’un tel crime, et des innocents trop idiots pour comprendre l’horrible portée de leurs actions.

Brooks passe très peu de temps sur le procès en lui-même, préférant de loin, et à juste titre, la mise en relation entre la description du meurtre et l’exécution des meurtriers. De ce moment où le spectateur plonge dans l’horreur du crime, le film nous prend littéralement à la gorge pour ne jamais nous lâcher. Le noir se fait de plus en plus présent et emprisonne petit à petit ses proies dans un cauchemar sans fin. La scène du massacre fait à peine une minute et pourtant paraît durer une éternité. D’un pas lent et presque mécanique, Perry assassine méthodiquement un homme, une femme et deux adolescents sous le regard médusé et presque excité de son acolyte. Quelques secondes plus tard, ce même Perry devient désarmant de sincérité lorsqu’il finit par lâcher : « J’ai trouvé le type sympathique, jusqu’à ce que je lui tranche la gorge ».

La scène de l’exécution est du même tonneau. Rapide, expéditive même, elle porte néanmoins en elle une lourdeur implacable. On sent la moiteur, le silence qui devient insupportable, comme cette dernière confession de Perry dont le visage devient soudainement presque enfantin. On voudrait hurler : « Arrêtez bande d’idiots, c’est un enfant que vous allez pendre ! », mais la justice a parlé. Plutôt que de faire face aux racines du mal, elle a décidé de les ignorer. Tuer plutôt que comprendre. Seule compte la vengeance. Un journaliste s’enquiert du nom du bourreau. « We, the People », « Nous, le peuple » lui répond un autre. Le message est clair, nous sommes tous des assassins. Brooks laisse le spectateur sur cette pesante réflexion, avec pour seule musique, pour seul son, un battement de cœur qui s’éteint.

In Cold Blood fait un carton à sa sortie et devient de surcroît le père d’un nouveau genre d’où sont sorties certaines parmi les plus grandes œuvres du nouveau cinéma américain dont l’effroyable Badlands de Terrence Malick. Quant à Truman Capote, il fut dans l’incapacité d’écrire un autre roman après celui-ci.

 

 

 

Cette séance a été écrite avec le concours de l’étonnant Rauelsson et son album Vora. On en recause dans la prochaine MMR.

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