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La séance du Père Sheppard : Tengoku to jigoku, d’Akira Kurosawa (1963)

La séance du Père Sheppard : Tengoku to jigoku, d’Akira Kurosawa (1963)

La sortie de Prisoners sur nos écrans m’a donné l’envie de revoir l’une des films, voire même LE film fondateur du genre “kidnapping”. Pour le coup, c’est aussi probablement le film définitif du genre. Pas définitif dans le sens d’ultime, mais dans le sens où tous les longs métrages qui sont venus après lui doivent obligatoirement piocher dedans. Consciemment ou pas, le film définitif est inévitable et à ce titre Tengoku to jigoku d’Akira Kurosawa (Entre le ciel et l’enfer) est un exemple flagrant. Car en plus d’être l’un des premiers à traiter de la question du kidnapping (voire même le premier si je ne m’abuse), il pose aussi tous les mécanismes du genre d’une manière irrévocable. Et le pire, c’est que le réalisateur japonais va plus loin, beaucoup plus loin que ça.

 Le pitch définitif : Kingo Gondo (Toshiro Mifune), un riche homme d’affaires qui s’apprête à réaliser une OPA sur sa propre société, reçoit un coup de téléphone lui signifiant que son fils vient d’être kidnappé.

Il est hallucinant de voir comment, à partir d’un simple roman pulp (King’s Ransom de Ed McBain), Kurosawa est parvenu à poser définitivement tous les codes du film de kidnapping. Le téléphone sur écoute, les appels chronométrés, la rançon, l’enquête minutieuse et technique, tout, absolument tout y est. Impossible de ne pas penser à CSI, à Law & Order où à n’importe quel épisode ou film traitant du même sujet au sens large. Évidemment, on se doute bien que c’est par souci de réalisme que le réalisateur japonais a pris soin d’inclure tous ces éléments. Mais cette exhaustivité reste néanmoins impressionnante d’autant qu’elle sert à livrer une peinture plus générale et sans concession de la société japonaise.

Tengoku to jigoku est constitué de trois parties distinctes qui couvrent la totalité de l’affaire. La première traite du kidnapping, la seconde de l’enquête et la troisième de la traque. Cette même compartimentation fera école puisqu’elle sera reprise par Stanley Kubrick avec A Clockwork Orange et aussi par pas mal de séries.

La première partie est entièrement filmée en huis clos dans la maison de Kingo Gondo. À ce titre, l’influence de The Rope d’Alfred Hitchcock est plus qu’évidente. Mais le format cinémascope qu’adopte Kurosawa lui permet d’élargir au maximum ses plans et ainsi de suivre l’évolution psychologique de chacun des personnages sans avoir à les séparer. Cette mise en scène apparemment statique confère en fait un dynamisme incroyable au film. Chaque élément qui apparaît à l’écran est source d’information. Les positions, les réactions, les mouvements et le silence des personnages face à la menace permanente du kidnappeur qui les observe depuis les bas quartiers, comptent tout autant que les dialogues. Kurosawa joue admirablement sur les non-dits et parvient à rajouter une dimension tout à fait shakespearienne à son propos. Car par bien des aspects, Kingo Gondo est une réplique de Macbeth, dévoré par son ambition et le désir de faire ce qui est juste. Et, comme dans la pièce de Shakespeare, ce n’est pas lui qui fera pencher la balance d’un côté ou de l’autre, mais sa femme.

La seconde partie s’ouvre sur un plan extérieur de la maison de Gondo qui est ensuite suivi par un plan plus éloigné où deux inspecteurs observent la demeure d’une cabine téléphonique. Ainsi commence l’enquête. Kurosawa révèle un peu plus de sa peinture sociale en montrant cette maison seule qui surplombe les quartiers pauvres, comme un château des temps anciens, signe de la puissance du maître et de la soumission des classes inférieures. Si les plans de la première partie étaient larges et élégants, mettant en scène des personnages parfaitement disposés, la  seconde partie paraît plus chaotique, encombrée de gens qui vont et viennent constamment. C’est le mouvement perpétuel de la ville dans ce qu’elle a de plus étouffant. Tout le monde semble prisonnier de cet enfer, des inspecteurs obligés de s’entasser dans une salle de réunion minuscule, au kidnappeur lui-même, n’ayant même pas l’espace nécessaire pour se tenir debout dans sa propre chambre. Plus l’enquête avance et plus le contraste entre la partie haute et la partie basse de la ville s’intensifie. Et c’est avec une certaine intelligence que Kurosawa va choisir de mélanger les deux avant de passer à son 3ème acte. L’une des dernières scènes du second tableau se déroule dans une petite villa surplombant la côte, dans laquelle la police retrouve les corps de deux junkies. Lorsque le paradis prend des allures d’enfer, il ne reste plus que le désespoir.

Les hauteurs de la maison de Gondo sont désormais loin derrière nous et nous entrons dans la 3ème partie du film. C’est la partie de la traque et des bas-fonds. Si la ville était étouffante auparavant, elle l’est encore plus ici. Nous passons de la rue au bouge surpeuplé, puis du bouge à une ruelle humide où traînent les corps délabrés des junkies aux yeux hagards. La lumière se fait de plus en plus rare et la ville apparaît alors comme un abîme sans fond où vont se perdre les âmes damnées des dingues et des paumés. Comme Preminger avec L’homme au bras d’or, ou In Cold Blood de Richard Brooks, Kurosawa renvoie à la face de la société japonaise ce qu’elle avait consciencieusement caché dans ses sous-sols. Toute cette partie du monde que les Gondo ignorent, par choix ou par naïveté. C’est sur cette ignorance que le réalisateur décide de révéler enfin la dernière partie de sa fresque. La rencontre finale entre Gondo et le kidnappeur est un échec. L’un cherchait pourtant à comprendre et l’autre à être compris, mais il est trop tard. Le gouffre qui sépare les deux mondes est trop grand pour être franchi et c’est sur cette note hautement pessimiste que Kurosawa ferme littéralement le rideau.

Malgré sa nomination au Golden Globes et à la Mostra de Venise, Tengoku to jigoku fut perçu par la critique comme un film trop américain dans sa forme pour être réellement considéré comme un chef d’œuvre du maître japonais. Et pourtant, lorsqu’on regarde comment cette œuvre influence encore 50 ans après sa sortie la plupart des séries et films du genre, tant par la forme que par le fond, il est impensable de ne pas voir que Tengoku to jigoku est un authentique film définitif doublé d’une œuvre magnifique.

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