• Home »
  • CINÉMA »
  • La séance du père Sheppard : The Apartment, de Billy Wilder (1960)
La séance du père Sheppard : The Apartment, de Billy Wilder (1960)

La séance du père Sheppard : The Apartment, de Billy Wilder (1960)

Comme disait Lao Tseu, pour mesurer la chute, il faut savoir d’où on est parti. A vrai dire, Lao Tseu n’a jamais dit un truc pareil. Et pourtant, il aurait pu, si comme moi, comme vous, comme nous, il assistait impuissant à la chute vertigineuse que la comédie romantique se prend dans la gueule depuis plusieurs années. Voire décennies, même… voire… tin… Donc, pour respecter les mots du philosophe chinois, je vous propose cette semaine de grimper un sommet, peut-être même LE sommet de la comédie romantique, j’ai nommé La garçonnière, de Billy Wilder (The Apartment, 1960). Allez zou, on prend son barda et son piolet, et on y va.

Plante le pitch, là : C.C. Baxter, employé d’une importante compagnie d’assurances, met son appartement à disposition de ses supérieurs afin qu’ils y emmènent leurs maîtresses. Il espère ainsi monter rapidement en grade.

Il y a différentes versions concernant la genèse de The Apartment. D’un côté, on dit que l’histoire vint à Billy Wilder alors qu’il regardait Brève rencontre, de David Lean (Brief Encounter, 1945), de l’autre, il semble que ce soit Tony Curtis qui ait été à l’origine du film. Apparemment, le père Curtis utilisait l’appartement d’un ami pour s’empapaouter tranquille avec des gonzesses. Quoiqu’il en soit, c’est la seconde collaboration entre Billy Wilder et le scénariste de Certains l’aiment chaud (Some Like It Hot, 1959), I.A.L. Diamond. Wilder avait été le maître du film noir quinze ans plus tôt (Double Indemnity, 1944 et Sunset Boulevard, 1950), il était maintenant le seigneur de la comédie américaine. Avec The Apartment, il voulait tourner quelque chose de plus sombre, un film qui soit dans le sillon de ce qu’il avait déjà tenter de faire dans Sabrina (1954) mais sans tout à fait y parvenir. De fait, The Apartment est le chaînon manquant entre Double Indemnity et Some Like It Hot.

Par bien des aspects, CC Baxter est une version comique du personnage principal de Double Indemnity. Comme Walter Neff, CC Baxter cède aux exigences de ceux qui le dirigent par calcul mais aussi par lâcheté. C’est un pauvre type mais emprunt d’une gaucherie et d’une tendresse telle qu’il en devient terriblement sympathique. Rien que son fameux appartement, objet de tant de convoitise, apparaît comme l’antre universel du célibataire : un canapé, une télévision en face, un frigo rempli de plats tout préparés et cette absence flagrante de touche féminine où la décoration se résume à un simple pragmatisme de tous les jours. Cela ne vous rappelle rien ? Si j’osais, je dirais que CC Baxter est le premier geek de l’histoire du cinéma.

Enfin, comédie romantique oblige, CC Baxter est un amoureux transit. Un être dont la timidité lui interdit de déclarer sa flamme à la charmante hôtesse d’ascenseur qu’il croise pourtant tous les matins, la magnifique Fran Kubelik (Shirley McLaine). Un mélange subtil de douceur, de fragilité, de dynamisme et de naïveté que Shirley McLaine interprète avec un tel naturel que je défie n’importe quel homme sensé de ne pas tomber amoureux à la minute où elle apparaît. Manipulée par un mâle alpha de la pire espèce, l’ignoble Jeff D. Sheldrake (Fred MacMurray), ses yeux clairs souvent embués de larmes entre en contraste avec les mimiques burlesques de CC Baxter. Pourtant, ces deux là sont clairement fait pour être ensemble, parce qu’ils sont tous deux victimes d’une société qui les écrase.

Là aussi, Wilder abandonne la légèreté de la comédie pour écrire une satire sans concession de la société moderne. Une société qui pousse à l’isolement, une société qui récompense les plus arrivistes, les plus égoïstes et les plus cyniques, une société souffrant d’un mal de vivre général où il devient de plus en plus difficile d’être un « Mensch », un être humain. La description quasi documentaire de la société américaine que fait Wilder dans les premières minutes du film fait froid dans le dos. On se croirait dans un roman de Kafka, tant l’univers qu’il dépeint est impersonnel et désespérément gris. Le décorateur français (yeaaaah !) Alexandre Trauner (Les enfants du paradis) fait de la compagnie d’assurance Life Consolidated, un espace ouvert où il est impossible de se parler, un espace immense où la petitesse des petits patrons isolés dans leur petit bureau règne en maître.

Wilder en profite au passage pour écorcher salement le mythe du mâle américain et par extension, le rêve américain. Ce n’est pas un hasard s’il propose le rôle de Sheldrake à Fred MacMurray. Il sait déjà qu’il n’a pas son pareil pour interpréter les lâches, puisqu’il incarna à la perfection de rôle du triste Walter Neff dans Double Indemnity. Mais le fait qu’il apparaisse régulièrement dans des spots publicitaires vantant les mérites des parcs d’attraction Disney n’est peut-être non plus pas tout à fait innocent.

 

Jack Lemmon & Billy Wilder

The Apartment est assurément la comédie romantique définitive, en ce sens où elle explore les deux versants d’une même histoire de manière égale. Par romantisme, je n’entends pas une histoire d’amour con-con du type « je t’aime, moi non plus », mais bel est bien un romantisme exacerbé qui confine au mélodrame, à l’image des grands romans du XIXème siècle. Plus que la comédie romantique, c’est aussi la définition même de la comédie dramatique. The Apartment est une œuvre totale, un film définitif au sens kubrickien du terme, dont l’excellence fut récompensé par cinq oscars et qui resta dans le cœur de son réalisateur comme l’un de ses films préférés, et du coup l’un des miens aussi.

 

 

Cette séance a été écrite avec la collaboration musicale du groupe The Knife et leur excellent petit dernier Shaking The Habitual. C’est sûr que ça secoue le tout venant, et c’est ça qu’est bon !

Partager