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« La ville où se déroule la série est une représentation de l’état d’esprit de son héros » (interview de Siv Rajendram Eliassen et Anna Bache-Wiig, créatrices de Acquitted)

« La ville où se déroule la série est une représentation de l’état d’esprit de son héros » (interview de Siv Rajendram Eliassen et Anna Bache-Wiig, créatrices de Acquitted)

20151107_182928Un « mouton noir » qui revient dans la petite ville de Lifjord après 20 ans d’exil. Une ville qui ne tourne pas la page sur son fait divers, celui qui a défrayé la chronique. Une sombre affaire de meurtre pour lequel Aksel, le héros, a été acquitté mais coupable aux yeux de beaucoup. Tel est le point de départ de la série en 10 épisodes, Acquitted, sélectionnée au Festival Tous Ecrans en compétition internationale de séries télé. Alors que la série est diffusée depuis samedi dernier sur Canal+ Séries, les deux créatrices avaient fait le déplacement à Genève pour raconter le succès local et international de la série, le travail avec son réalisateur… et aussi la future saison 2, qui semble aussi difficile à écrire que Broadchurch. Entretien.

Acquitted est diffusée sur TV2 en Norvège : cette année, de plus en plus d’exports norvégiens sont diffusés en France. On a eu Mammon l’an dernier, Occupied ce mois-ci… Est-ce que vous voyez un changement récent dans le paysage audiovisuel de votre pays, qui souhaite promouvoir ces séries à gros budget et à la narration ambitieuse comme des événements ?

Siv Rajendram Eliassen : Il y a certainement un changement dans les priorités, du cinéma vers la télévision, comme partout ailleurs. Mais en Norvège, on a été plus lents quant aux possibilités artistiques dans les séries. Mais je pense que dans les 4 ou 5 dernières années, les choses ont changé énormément. Tout le monde veut s’essayer à développer des choses. Et c’est intéressant parce qu’avec Occupied et Acquitted, TV2 a démarré une vraie compétition avec NRK. Auparavant, ils disaient que ce n’était pas leur rayon.

Anna Bache-Wiig : Et c’est la première série dramatique que TV2 développe. Auparavant, ils étaient plus axés sur des comédies et des séries policières. Ils ont voulu se lancer dans le drama avec Acquitted, et je pense que ça marque une sorte de changement.

S.R.E. : Et bien sûr, on regarde le Danemark, qui a gagné le jackpot avec ses séries, il y a 10 ans, avec The Killing. Et il y avait des séries bien avant ça. Comme on est un peu les petits frères en Scandinavie, on regarde ce que font les autres.

A.B. : Ils ont commencé à travailler systématiquement avec l’art de la création de séries dramatiques. Et on n’avait pas cette approche-là en Norvège jusqu’à présent.

Vous avez maintenant beaucoup de scénaristes travaillant pour des séries télé dans le pays. Même si ce secteur de l’industrie audiovisuelle est petit, avez-vous tenté d’organiser des réunions ou des créations de guilde, comme en France ?

S.R.E. : Pas vraiment. Il y a bien eu une tentative il y a 7 ou 8 ans, où on se réunissait une fois par an pour partager nos expériences. Mais ça a été avorté, car je crois qu’à l’époque, on avait besoin d’un moteur pour cette industrie, et NRK n’était pas ce moteur. Maintenant qu’il y a eu cette revitalisation, je crois que c’est important de se réunir et d’apprendre. Il y a aussi eu un processus lent pour prendre l’écriture de séries au sérieux. On peut développer un film de milliers de façons différentes, mais le scénario n’en constitue qu’une partie.

C’était pareil à la télévision : un média basé autour de la réalisation ?

S.R.E. : Exactement. Et il faut connaître l’art d’une histoire, et de la raconter sur 6 ou 10 épisodes. Je pense que cela a donné plus de pouvoir aux scénaristes, qui y ont mis plus d’effort.

A.B. : En Norvège, on discute actuellement pour savoir pour qui la télé est un bon média. Pour nous, c’est évidemment un a de scénaristes, car on voit à quel point c’est important. Mais de temps à autre, on a une série « de réalisateurs » qui sort en Norvège, et beaucoup de producteurs norvégiens sont d’abord au service des réalisateurs.

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Est-ce que vous avez amené un réalisateur pour plusieurs épisodes ?

A.B. : On pensait qu’il était important de bien connaître l’histoire avant d’engager des réalisateurs. On a choisi le nôtre nous-mêmes…

S.R.E. : … On leur a fait passer des auditions (rires)…

A.B. : Presque, car il fallait trouver quelqu’un qui connaisse l’univers et l’histoire, et qui puisse y ajouter quelque chose, pas la changer.

S.R.E. : C’était essentiel que quelqu’un nous rencontre et aime cette histoire. Elle est très particulière et on avait besoin de cet enthousiasme-là. On n’avait pas besoin d’un réalisateur qui nous dise « OK, je vais rattraper le coup, apposer ma marque».

A.B. : On avait besoin de quelqu’un comme une sage-femme, le bébé était presque là.

Donc le making-of de la série serait Call the Midwife

S.R.E. : Exactement.

Et qui avez-vous choisi comme réalisateur ?

A.B. : Geir Henning Hopland est le réalisateur. On l’a choisi parce qu’il vient de l’ouest de la Norvège où l’histoire se déroule. Il connaît ces villes, ces gens. Il aime beaucoup les scénarios, évidemment. Et il a ce sens du paysage, qui joue un rôle très important dans l’histoire, il restitue bien cela.

S.R.E. : Et c’est quelqu’un de très chaleureux. Il nous a rencontré et a dit : « Je veux vraiment faire cette série ». Et il a aussi dit quelque chose qui nous paraissait important : il voyait le paysage comme un personnage à part entière.

A.B. : Il a dit les bonnes choses et a posé les bonnes questions. Il approchait l’histoire avec un point d’interrogation, et voulait l’explorer. C’est comme nous, c’est comme ça qu’on développe nos projets. On ne savait pas où on allait. On avait ce dilemme central, et il a accepté de nous rejoindre.

S.R.E. : Il avait cette manière d’approcher les personnages vraiment en profondeur, et c’est aussi comme ça que l’on travaille. Quand on écrit une scène, on se demande « que ferait notre personnage ? ». Pas parce qu’on souhaite qu’il fasse quelque chose pour les besoins de l’histoire, mais quelquefois on se dit « non, il ne ferait pas ça car il n’est pas comme ça ». Et l’histoire prend un autre chemin.

Puisqu’on parle du lieu, le premier épisode s’ouvre sur un immense panoramique de la ville. Tout est vrai, il n’y a pas eu d’ajouts en effets visuels ?

S.R.E. : Non, tout est vrai.

Comment avez-vous eu l’idée de tourner dans cette ville de Norvège en particulier ?

S.R.E. : L’idée que ça se déroule là découle du personnage d’Aksel, qui est un réfugié et veut revenir chez lui, car ce beau paysage lui manque amèrement. C’est le conflit entre l’envie de vivre à nouveau dans cet environnement, et les gens de la ville qui continuent à le hanter. En un sens, c’est un peu le conflit entre attirance et répulsion. Et cela s’étend au paysage : il est très, très beau, mais aussi très oppressant. Si on y est et qu’il y a du mauvais temps pendant 40 jours, c’est très oppressant.

A.B. : Et même les montagnes aux alentours peuvent être dangereuses. On peut y mourir lorsqu’on y est un mauvais jour. On a le sentiment d’être étouffé par ces montagnes, de la même manière qu’Aksel est étouffé par les gens qui l’entourent dans cet univers.

S.R.E : On nous a posé la question : le lieu avait-il été choisi pour que la série se vende à l’international ? Mais en fait, c’est une représentation de son personnage, de son état d’esprit. Et puis, c’est très loin : on peut y accéder par hélicoptère, ou alors par des ferries mais ça prend plus de temps.

Donc même pour s’y rendre, ce n’est pas génial pour le tourisme ?

S.R.E : C’est vraiment très reculé. Et c’est aussi très cher. On a galéré pendant le tournage. Il y a des tunnels, des ferries, etc. Mais c’était très important pour nous et pour le réalisateur.

A.B. : Et une fois qu’on y est, il n’y a qu’un moyen de sortir. Et c’est important de le souligner, car si cette usine ferme, tout le village meurt.

J’ai lu que c’était un des derniers sites de production d’énergie solaire…

S.R.E. : C’était juste une coïncidence.

Donc vous ne l’aviez pas écrit dans l’histoire ?

A.B. : On cherchait des centrales d’énergie solaire. On est allés sur Google, et on est tombés sur cette ville. On s’est dit : « c’est exactement ce qu’on cherche ! »

S.R.E : Ensuite, on a découvert que la ville avait un site de production d’énergie solaire. On a fondu en larmes. Dans la série, si l’usine ferme, il n’y a pas d’endroit où aller. L’emploi le plus proche est à 20 minutes en voiture. Ça fait un bout jusqu’à Oslo. Les gens vont perdre leur logement. C’était un moyen d’élever les enjeux.

Est-ce qu’on peut décrire Acquitted comme une histoire de fils prodigue inversée ? Le héros revient dans sa ville natale pour la sauver, mais personne ne veut de lui ?

A.B. : Il veut sauver la ville pour se sauver lui-même, mais personne ne lui donne cette opportunité. Il veut vraiment faire cette bonne action pour prouver qu’il n’a pas fait cette chose horrible alors que tout le monde pense qu’il a fait.

Comment avez-vous trouvé l’acteur principal d’Acquitted Nicolai Cleve Broch ?

A.B. : Cela a été un personnage difficile à écrire. Et c’est étrange car tous les autres personnages de la ville découlent de son dilemme : l’a-t-il fait ou pas ? Et ce dilemme intérieur subsiste : il a été acquitté, mais tout le monde l’a jugé. Il est en train de sombrer psychologiquement, il ne peut pas tourner la page. Je ne sais pas, mais c’était difficile de le visualiser. Donc on a testé énormément de comédiens. Pas forcément de tous les âges : il avait 18 ans quand c’est arrivé et maintenant il a la quarantaine. Par contre, de tous types physiques. Une chose était certaine : cela devait être un très bon acteur car on devait lui faire faire toutes sortes de choses.

S.R.E. : Il devait être vraiment bon et il avait cet air d’innocence, de petit garçon. Quand il revoit sa mère dans le premier épisode, on voit quel genre de garçon il était dans son enfance. Sur le premier épisode, il est vraiment tout en façade. Il a essayé de cacher son passé pendant 20 ans. Et il revient pour montrer à quel point il a réussi, et que tout le monde se trompait sur son compte… Il est aussi très vulnérable. Et il fallait aussi que Geir, le réalisateur, fonctionne bien avec lui.

Aksel revient d’Hong Kong, je crois. Est-ce qu’à un certain moment, vous avez envisagé d’aller tourner à Hong Kong ?

S.R.E. : En fait, on a été en Malaisie…

A.B. : … c’était moins cher ! (rires)

S.R.E. : C’était une longue histoire, et dans la série, c’est en Malaisie en fait. A un certain moment, on dit « ils appellent d’une entreprise chinoise en Malaisie ».

A.B. : On a dû aller à l’essentiel. Et notre série n’a pas un si gros budget que ça : 7 millions d’euros pour les 10 épisodes.

Le générique d’ouverture est très inspiré de True Detective et d’autres séries HBO. Comment avez-vous conçu cela ? Est-ce qu’on vous a montré d’autres versions ?

A.B. : C’était un choix du réalisateur et on l’aimait beaucoup. On avait que cette version-là, pour raisons budgétaires. À un moment, on a eu une discussion pour se passer de générique avec musique, mais on est contentes d’avoir un générique qui est cool !

C’est une chanson originale ?

S.R.E. : Oui. Elle a été incluse ailleurs juste après. Elle est de Highasakite.

Acquitted a beaucoup de retournements de situation. Est-ce que vous avez dû y aller en douceur sur certains twists ? Comment avez-vous tenté d’éviter d’être un soap-opéra ?

A.B. : On a un dogme : chaque conflit a la même base. Tout découle de cela (l’acquittement, l’exil), et si c’était un soap-opéra, on en ajouterait plus, des éléments extérieurs. Mais tout part des relations, de ce qui s’est passé ce soir-là il y a 20 ans, et comment les habitants ont géré ce drame. Acquitted n’est pas sur un crime, mais sur ses conséquences : le chagrin, le deuil, la douleur, le doute… Tourner la page, ou plutôt l’impossibilité de le faire. Même les personnages les plus légers ou idiots sont comme ça, comme le maire ou la commère de la ville. Ils sont tous tourmentés par ce qui s’est passé. On essaie de prendre ça au sérieux tout le temps. A chaque fois qu’on a essayé de prendre des raccourcis dans l’écriture, ça s’est retourné contre nous. Si on ne prend pas les personnages au sérieux, cela devient un soap-opéra.

S.R.E. : On a une intrigue secondaire, où on voulait donner un métier à un personnage, le faire travailler à l’hôtel, et ses tracas. Cela peut faire « soap », parce que cela n’a rien à voir avec le conflit principal. On a fait une erreur là : on a mal estimé l’importance de cette intrigue.

A.B. : Mais on a coupé une majorité au montage.

S.R.E : Si on décide délibérément de mettre des rebondissements dans l’intrigue, ça devient du soap. Mais en fait, les personnages sont à l’origine des rebondissements. Ils nous surprennent et leurs besoins sont très forts. Et c’est devenu vrai et naturel.

A.B. : L’autre chose qui a énervé les producteurs, c’est qu’en commençant on ne savait pas qui avait vraiment commis le meurtre. Cela devient un peu une histoire policière, car c’est nécessaire qu’Aksel trouve le vrai tueur pour accéder à sa rédemption. Et la mère de la victime commence à mener l’enquête, tout comme lui. On ne savait pas car on était fascinés de voir ce qui se passait si cet homme revenait chez lui. Il doit composer avec tout le monde, et vice versa. Donc on ne savait pas qui était le coupable. Après un an, les producteurs nous ont supplié : « vous devez résoudre l’intrigue policière, on a mis énormément d’argent dans cette série ! »

S.R.E : Et on répondait : « non, on ne sait pas, on n’est pas encore sûres »… Et à un moment, les personnages nous ont dit et c’est devenu clair. Et de là, c’est devenu plus facile d’écrire le reste. C’était une manière non-conventionnelle d’écrire, un peu comme des romans.

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Est-ce que vous avez commencé à parler de la saison 2 ou à l’écrire ? Ou avez-vous d’autres projets ensemble ou en solo ?

S.R.E. : On écrit la saison 2. On pense commencer la production au début de l’année prochaine. C’était important de trouver l’histoire. On a cherché pendant longtemps s’il y avait d’autres choses à raconter.

Est-ce que c’est le cas, où la chaîne voulait une autre saison, mais vous avez décidé de clore l’intrigue en saison 1 ?

A.B. : On aime les séries télé, et on déteste être lâchées dans la nature à la fin avec un gros cliffhanger et attendre un an. On en a parlé, et on ne voulait pas tromper le public : s’ils attendaient pendant 10 épisodes, on devait lui donner une fin en béton. Et évidemment, cela nous a causé des problèmes, parce qu’on ne savait pas que ça aurait autant de succès. On avait quelques secrets qui n’avaient pas été révélés. Donc on a trouvé de quoi raconter une saison 2.

S.R.E. : La saison 1 se clot, termine l’histoire, et on va en démarrer une autre. On écrira la saison 2 à nous deux. On n’a pas d’autres scénaristes, ce qui peut sembler stupide mais nous semble nécessaire.

A.B. : Si on a une série avec des épisodes indépendants, c’est plus facile d’en avoir une, pas aisé pour autant mais plus facile. Une série comme celle-ci, c’est comme un roman, et c’est vraiment difficile de dire à quelqu’un qu’il a besoin de cette partie-là pour son histoire, et de jongler avec toutes les intrigues.

La saison 1 d’Acquitted est diffusée sur Canal+ Séries le samedi soir à 20h50.

 

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