Laisse-moi entrer : voyage immobile dans la nuit éternelle

Laisse-moi entrer : voyage immobile dans la nuit éternelle

Note de l'auteur

Histoire de vampirisme et de pédophilie, d’amour et de fascination, de meurtre et de nutrition : l’extraordinaire premier roman de John Ajvide Lindqvist date de 2004 mais il est toujours temps de se laisser mordre.

L’histoire : Oskar a 12 ans et vit avec sa mère dans une banlieue glacée de Stockholm. Solitaire et discret, martyrisé au collège, Oskar n’a d’yeux que pour sa nouvelle voisine. Elle est si différente ! La petite fille ne sort que le soir, ne craint ni le froid ni la neige, et exhale une odeur douceâtre et indéfinissable. Oskar trouvera en elle un écho à sa propre solitude et ils deviendront vite inséparables. Mais que penser des meurtres et disparitions inexplicables qui se multiplient dans le quartier depuis son arrivée ?

Mon avis : L’un des motifs qui accompagnent naturellement la carte du vampire est celui de l’immortalité. De l’absence de temps, de passé, donc d’avenir. D’une existence décalée, dans un présent perpétuel – comme une peine de prison, et une libération de la mort à la fois. Le vampire charrie ainsi son lot de contradictions et de paradoxes.

Avec Laisse-moi entrer, John Ajvide Lindqvist signait en 2004 un premier roman à la fois noir et poignant, explorant des territoires peu parcourus dans la littérature d’horreur – en tout cas, aujourd’hui. Pour une scène de sexe entre enfants dans Ça (inadaptée et peut-être littéralement inadaptable sur petit ou grand écran), combien de jumpscares convenus, de chats qui déboulent du placard et de regards démoniaques ?

Car Lindqvist, l’air de rien, tout en finesse, touche à des rapports que le politiquement correct refuse d’envisager désormais. La noirceur, dans son roman, vient moins du mode de nutrition vampirique que de l’attitude des adultes qui entourent un éternel enfant. Plus encore, le passé d’Eli, lorsqu’elle était encore humaine, est terrible et terrifiant, tellement plus que les scènes de meurtre les plus gore et l’alimentation la plus délétère.

Le roman opère d’abord par métonymie. Blackeberg est une bourgade neuve (ou presque), sans mémoire, sans passé, donc sans possibilité de se préparer au présent de cet homme reclus et de sa « fille » aux appétits étranges. Pas de légende à Blackeberg, pas de tradition, pas d’ancêtre pour prévenir la population de la présence d’un strigoi. Ce qui n’empêche pas Lindqvist de situer son récit en 1981 – non pas dans une perspective nostalgeek à la Stranger Things, mais peut-être pour jeter les bases d’un « temps hors du temps ». Car hormis quelques dates, quelques événements et objets usuels, il n’y a rien de daté dans cette histoire, son décor, ses accessoires.

Image tirée du film “Let The Right One In” de 2008 (c) Chrysalis Films

Oskar lui-même nourrit un rapport difficile à la mémoire, à l’ailleurs. Enfant de parents divorcés, dont le père est un véritable « gamin » et la mère passe ses soirées à avaler des roulés à la cannelle en regardant la télé avec son garçon, Oskar ne comprend pas pourquoi on lui fait étudier les noms de villes du monde entier. « Ces endroits n’existaient même pas », tout simplement parce qu’Oskar ne les visiterait jamais. Blackeberg, ses habitants, la Suède : tout fonctionne ainsi, comme un microcosme fictionnel, l’élément de vérité dans le mensonge du récit.

Ainsi aussi se présente le reflet de la cité dans les immenses yeux noirs de la petite fille, assise dans la cage à poules de la cour d’immeubles. Ainsi, enfin, se présente le cadavre lesté jeté au fond d’une mare sombre ; une personne morte et cachée et qui, dès lors, « n’existait pas ».

Pas d’inscription dans le temps… ou tous les âges à la fois. Pour Håkan, l’adulte qui semble s’occuper d’Eli, la petite fille a « les yeux de Samuel Beckett dans le visage d’Audrey Hepburn » : « la sagesse et l’indifférence d’une personne très âgée ». Qui, à ce moment, est l’adulte et qui est l’enfant ? Qui a l’avantage de l’âge sur l’autre ? Ajoutez à cela les pulsions (et les actes) pédophiles d’Håkan, et vous obtenez un coup d’œil sur la portée offerte par John Ajvide Lindqvist à son roman.

Et notamment sur son idée – assez gonflée – de lier vampirisme et pédophilie. Bien sûr, il n’est pas le premier, il suffit déjà de repenser à Anne Rice et à son Entretien avec un vampire. Mais on n’est plus ici dans les ors et les frou-frous de l’aristocratie à crocs. Eli et Håkan nourrissent une relation à la fois essentielle à leur survie mutuelle, et parfaitement étouffante, jusqu’à la mort de l’un d’eux.

Le tout dans un style bien calibré et précis, ni sec ni verbeux, efficace en diable tout en développant émotions et sensations lorsqu’il le faut. Les attaques de jeunes par Håkan sont montrées sans fioritures ; l’auteur passe en souplesse d’un point de vue à l’autre, déploie un récit presque choral sans à-coups ni pathos. Il y a un vrai côté « polar nordique » dans ce Laisse-moi entrer.

Lindqvist revisite au passage certains points du mythe du vampire. Le titre est exemplaire : Eli ne peut entrer dans une pièce que si elle y est invitée. Ceci dit, il existe plusieurs sortes de vampires, ceux dont le cerveau fonctionne toujours (du moins, leur premier cerveau – on n’en dira pas plus), et les autres, ceux dont le corps est mort et qui se meuvent comme des animaux affamés. Et tous ne sont pas logés à la même enseigne.

John Ajvide Lindqvist

Le pouvoir de fascination du vampire, également. Lorsqu’elle pénètre dans une maison pour « boire » la femme qui s’y trouve, celle-ci la laisse-t-elle entrer et vaquer en raison de ce charisme tout vampirique ? Ou à cause de la morphine présente dans son organisme ? Lindqvist laisse planer le doute. Quoi qu’il en soit, pour le bien ou pour le mal, Eli est un facteur de changement pour celles et ceux qui l’entourent ; en son absence, le moteur se brise et les repères s’égarent.

La rencontre avec Eli transforme Oskar, la réalisation de l’état de vampire de la jeune fille fait de lui quelqu’un d’autre : « Je n’existe pas et personne ne peut me faire quoi que ce soit. » Le garçon perd passé et avenir ; il ne lui reste que le présent, tout comme Eli qui a 12 ans « depuis longtemps ». Jusqu’à la décision finale qui clôt le roman. Sa crainte envers Eli ne porte d’ailleurs pas sur elle en tant que prédatrice, mais sur le fait qu’elle puisse le repousser. Il est déjà conquis, victime consentante, adjuvant éternel. La dimension divine, quasi christique d’Eli est renforcée par le diminutif de son prénom : lorsque Håkan s’arrange pour ne pas être (trop vite) reconnu, il crie « Eli, Eli » comme Jésus sur la croix…

Ce roman a été adapté à deux reprises au cinéma, en Suède en 2008 et sous forme de remake américain (sous le titre Let Me In) deux ans plus tard. Le réseau TNT a apparemment commandé un pilote pour une série adaptée du roman, avant de jeter l’éponge. Le film suédois est extrêmement fidèle au roman, dont il a intelligemment élagué les parties les moins utiles pour en garder la substantifique moelle. Particulièrement intéressante pour le lecteur cinéphile, la traduction sur grand écran de la scène de la piscine vaut son pesant de plaquettes.

Signalons au passage que John Ajvide Lindqvist est aussi l’auteur de la nouvelle “Gräns” dont a été tiré le film primé à Cannes (Un Certain Regard) Border, d’Ali Abbasi.

L’extrait : « Il fit pivoter le couteau de telle sorte qu’un petit éclat de bois sortit du tronc. Un morceau de chair. Il murmura :
– Vas-y, couine comme un cochon.
Il s’arrêta, persuadé d’avoir entendu un bruit. Il regarda autour de lui, le couteau contre sa hanche. Il leva la lame au niveau de ses yeux et l’examina. La pointe était toujours aussi lisse qu’avant. Il se servit de la lame comme d’un miroir et la tourna vers la cage à poules. Quelqu’un s’y tenait, quelqu’un qui n’y était pas l’instant d’avant. Une forme indistincte contre l’acier clair. Il baissa le couteau et tourna son regard vers la cage à poules. Oui. Mais ce n’était pas le tueur de Vällingby. C’était un enfant.
Il y avait assez de lumière pour qu’il puisse voir qu’il s’agissait d’une fille qu’il n’avait jamais vue dans la cour auparavant. Oskar fit un pas vers la cage à poules. La fille ne bougea pas et resta simplement là à le regarder.
Il fit un autre pas et prit tout à coup peur. De quoi ? De lui-même. Il se rapprochait de la fille en serrant le couteau dans sa main, sur le point de s’en servir pour la poignarder. Non, ce n’était pas vrai. Mais c’est ce qu’il avait éprouvé, l’espace d’un instant. N’avait-elle pas peur ?
Il s’arrêta, replaça le couteau dans son étui et le remit à l’intérieur de son blouson.
– Salut.
La fille ne répondit pas. Oskar se tenait si près d’elle à présent qu’il pouvait voir qu’elle avait des cheveux sombres, un petit visage et de grands yeux. Des yeux grands ouverts qui le considéraient avec sérénité. Ses mains blanches étaient appuyées sur la balustrade de la cage à poules. »

Laisse-moi entrer
Écrit par
John Ajvide Lindqvist
Traduit par Carine Buy
Édité par Bragelonne

Partager