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L’Angleterre en séries : The Crown, Downton Abbey et Peaky Blinders au scalpel

L’Angleterre en séries : The Crown, Downton Abbey et Peaky Blinders au scalpel

Note de l'auteur

Belle introduction aux trois grandes séries historiques du XXe siècle britannique, The Crown, Downton Abbey et Peaky Blinders. Personnages réels, événements-clés, minorités et British touch sont disséqués d’une écriture alerte par Ioanis Deroide, avec de belles illus de Boris Zaïon.

Le livre : En France, on aime les séries anglaises parce que l’histoire des Britanniques au XXe siècle, au fond, est aussi la nôtre : deux guerres mondiales, une industrie florissante, l’émancipation des femmes… Et quoi de mieux que d’analyser ce siècle riche en événements grâce à trois séries désormais culte, qui se démarquent par leur succès international, leur production irréprochable et leur charme incontestable ?

Mon avis : Brexit oblige, la position du Royaume-Uni par rapport au Vieux Continent est plus que jamais en question. Cette décision historique replace sous le feu des projecteurs d’autres périodes tout aussi mouvementées au pays de Sa Gracieuse Majesté. L’occasion, pour Ioanis Deroide, agrégé d’histoire et enseignant (et auteur en 2017 de Dominer le monde : les séries historiques anglo-saxonnes), d’explorer trois séries TV historiques récentes made in Britain, leurs ressemblances et leurs différences, et ce qu’elles nous disent de la perfide Albion… et de nous-mêmes : The Crown, Downton Abbey et Peaky Blinders.

Ces trois séries-là nous plongent dans l’histoire politique et sociale du XXe siècle, dans ses conflits, ses tensions et ses grandes évolutions. Les acteurs et témoins de ces bouleversements disparaissent petit à petit (la reine Élisabeth II, dont The Crown est le biopic, a 93 ans) et c’est ce qui explique l’intérêt des scénaristes et du public pour ce passé immédiat d’où est sorti notre présent. Et puis, ces trois belles séries résument bien tout ce qu’on aime dans les séries britanniques et chez les Britanniques eux-mêmes : l’élégance, le prestige, l’humour aussi, et les traditions. Mais aussi tout ce qu’on aime railler voire détester : la prétention, la raideur, les injustices… et encore les traditions. »

Au fil de ses grandes parties, le livre de Ioanis Deroide revient sur les personnages historiques que ces séries donnent à montrer, sur les événements-clés qui servent de points de repère temporels voire d’éléments narratifs déclencheurs, sur la représentation de certains groupes sociaux en Angleterre, et sur cette British touch dont le public français semble raffoler.

D’Oswald Mosley à Winston Churchill

Claire Foy et Matt Smith dans “The Crown” (c) Netflix

Côté personnages historiques, on est forcément bien servi avec The Crown et ses saisons centrées sur la reine d’Angleterre herself et sur sa famille. Elizabeth Windsor est-elle une héroïne féministe ? Olivia Colman, interprète de la reine dans les saisons 3 et 4, le pense. Et la série explore en finesse tout ce pan de son propos :

Mais force est de reconnaître que The Crown adopte un questionnement féministe : qu’est-ce que cela veut dire d’être reine d’Angleterre ? Qu’est-ce que cela signifie d’être une femme à la fois supérieure et impuissante, dans un monde d’hommes qui lui doivent respect et parfois obéissance mais bénéficient du pouvoir et des privilèges qui vont avec la condition masculine ? »

La série pose ce genre de question… tout en ne résolvant pas celle du salaire. Claire Foy, l’Elizabeth des deux premières saisons, a ainsi touché un salaire inférieur à celui de Matt Smith, interprète du prince Philip, pourtant un personnage de facto secondaire. On pourrait arguer, comme l’ont fait les producteurs, que Smith était auréolé du prestige de son rôle de Doctor Who. Il n’empêche : voici, une fois de plus, une actrice payée moins que son partenaire masculin, alors qu’elle endosse le rôle principal.

Ioanis Deroide relève au passage quelques-unes des libertés prises par les scénaristes avec la vérité. Et notamment le discours du prince Charles lors de son intronisation :

Dans l’affaire du discours d’investiture au pays de Galles, The Crown grossit le trait pour mieux faire passer son propos. Le discours que Charles prononce en gallois dans l’épisode 6 [de la saison 3] est plus ouvertement nationaliste que dans la réalité pour qu’on saisisse bien le parallèle entre la situation du pays de Galles, nation constitutive du Royaume-Uni mais soumise politiquement et culturellement à l’Angleterre, et celle de Charles, qui se sent prisonnier d’un système dont sa mère est la garante. »

Sam Claflin incarne Oswald Mosley dans la saison 5 de “Peaky Blinders” (c) BBC

De la même manière, Oswald Mosley, figure du fascisme en Angleterre, occupe une place plus importante dans l’Angleterre de Peaky Blinders (où il est qualifié, par Tommy Shelby lui-même, de « diable en personne ») que dans la réalité, où il est traditionnellement perçu « comme un loser ».

C’est sans doute, relève l’auteur, parce que les attachements traditionnels des Britanniques au libéralisme et à la démocratie ont paru remis en question par la crise du Brexit, « marquée par la démagogie, les manipulations et les outrances, que Steven Knight, le showrunner de Peaky Blinders, a musclé le personnage de Mosley ».

On peut aussi s’intéresser à Winston Churchill et à ses différences de traitement entre les séries : à l’inverse de The Crown qui fait apparaître, sans trop l’idéaliser, un Churchill très « grand homme », Peaky Blinders nous montre un Churchill dans la force de l’âge, « manipulateur sans scrupules, usant de son influence pour parvenir à ses fins par tous les moyens, même les plus violents et illégaux ».

La hiérarchie sociale des tranchées

Pour les événements-clés du XXe siècle, deux au moins étaient évidents : les deux Guerres mondiales, avec lesquelles le Royaume-Uni – en tant qu’île – entretient un rapport particulier. Si les Britanniques sont, avec les Allemands, « la seule nation à s’être pleinement engagée militairement » dans ces deux conflits mondiaux, la Grande-Bretagne « a été relativement épargnée ». Et ce, en dépit des bombardements de la Luftwaffe et de l’envoi des V1 et V2, qui ont beaucoup touché les monuments historiques notamment.

Matthew Crawley, forcément officier (Dan Stevens dans “Downton Abbey”) (c) ITV

On observe surtout que la hiérarchie sociale se reproduit dans les tranchées. Dans Downton Abbey, Matthew Crawley, l’héritier du titre et du domaine, est officier durant WW1, tandis que les domestiques William Mason et Thomas Barrow sont de simples soldats – le premier est l’ordonnance de Crawley, reproduisant ainsi une relation maître-serviteur, tandis que le second est caporal puis sergent, signe de son ambition qui, malheureusement, aura du mal à se transposer dans sa vie civile.

La guerre signifie aussi un trauma pour nombre de combattants. Peaky Blinders va ainsi « jusqu’à établir un lien fort entre la guerre et la carrière criminelle » de ses héros, « en nous faisant comprendre que Tommy et les siens ne seraient pas devenus si téméraires si la guerre ne leur avait ôté une part d’humanité ordinaire ». Stress post-traumatique, accès de violence voire folie pure et simple : les Shelby sont sortis brisés de la Première Guerre mondiale. À l’inverse, Matthew Crawley (Downton Abbey) n’est paralysé des jambes que temporairement au sortir de la guerre. Comme quoi il vaut mieux être riche et en bonne santé…

Un détail, parfois, est tout à fait révélateur d’une intention. Le déclencheur narratif de Downton Abbey est le naufrage du Titanic. Ce qui en dit long, signale Ioanis Deroide, « sur la propension des scénaristes à ne pas reculer devant l’invraisemblance et les coups du sort pour faire avancer leur intrigue. C’est clair dès le premier épisode et c’est confirmé par la suite. »

À l’inverse, certains événements, certains dossiers historiques peuvent briller par leur absence, telle la question nord-irlandaise dans The Crown, du moins dans les trois premières saisons.

Working class heroes ?

Si l’on s’attache à la représentation des groupes sociaux et des minorités, on remarque à quel point ces trois séries sont complémentaires. Entre la working class des Shelby dans Peaky Blinders et la monarchie toute-puissante de The Crown, on trouve Downton Abbey dont les deux étages fondamentaux fonctionnent en miroir, avec un upstairs réservé aux aristocrates et un downstairs où trime la domesticité.

Assis sur le marchepied, Tom Branson (Allen Leech dans “Downton Abbey”) est un exemple (irréaliste ?) d’ascension sociale (c) ITV

Avec, détail croustillant, la question du passage du temps dans un lieu historique. Le Highclere Castle, s’il a protégé son rez-de-chaussée et ses étages (préservant ainsi la mémoire de la famille noble), a modernisé au fil du temps ses cuisines. Supprimant au passage la mémoire des serviteurs quant à leur lieu de travail et d’existence, à leurs pratiques et leur histoire propre.

Tant The Crown que Downton Abbey peinent, positionnement upper-class oblige, à représenter la diversité sociale. Au contraire de Peaky Blinders, avec ses groupes de criminels aux origines variées, ses Russes exilés, et ses Shelby d’ascendance rom et irlandaise. Dans ce contexte, le seul impératif narratif est l’ascenseur social : Tommy Shelby devenu parlementaire dans Peaky Blinders, Tom Branson le chauffeur irlandais devenu régisseur (et époux d’une des filles) dans Downton Abbey, sans oublier la servante devenue secrétaire.

De l’autre côté du prisme, il s’agit aussi de parler du déclin de l’aristocratie, celle des exilés russes de Peaky Blinders et des Crawley de Downton Abbey, voire de la monarchie elle-même et de sa place (voire de son poids) dans la société, dans The Crown. De leur nécessaire adaptation au monde nouveau, ou de leur disparition dans la douleur.

Ioanis Deroide, au fil de ses quelque 150 pages, évoque également l’importance des costumes et des décors, ainsi que des tournages on location. Car il est bon, pour que les fils narratifs puissent se croiser et se recroiser, d’avoir un lieu unique et bien défini. Dans le cas de Downton Abbey, son importance est telle qu’il donne son nom à la série.

Des chapitres courts, une écriture alerte et de très belles illustrations signées Boris Zaïon rendent la lecture de cet ouvrage introductif (il survole nombre de sujets plutôt que de creuser un sujet en particulier) agréable et rapide. Avec l’envie d’en lire davantage sur chaque point évoqué, de (re)voir les trois séries en parallèle afin d’aller plus loin dans leurs mises en perspective, et de découvrir quelques-unes des autres œuvres citées.

L’Angleterre en séries
Écrit par
Ioanis Deroide
Illustré par Boris Zaïon
Édité par First éditions

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