L’approche du Python (Mr. Robot s2 / USA Network / France 2)

L’approche du Python (Mr. Robot s2 / USA Network / France 2)

Note de l'auteur

Après une saison 1 qui aura marqué les esprits (et la récente consécration symbolisée par un Emmy pour Rami Malek), le deuxième opus de Mr. Robot opte pour une approche bien plus sinueuse. Malgré cela, elle poursuit sa description précise, fascinante et sidérante à la fois, des travers de notre société contemporaine.

Attention : il va sans dire que ce qui suit commente largement la seconde saison de Mr. Robot et ce jusqu’à son dénouement (pyth0n-pt2.p7z).

Dualité. La digestion de cette saison 2 n’est pas simple. Rétrospectivement, on ne pourra que reconnaître un certain empilement de strates successives, profondément imbriquées, et truffées de références variées formant un jeu de piste fascinant ou abscons selon le point de vue.
Mais si on devait schématiser, on retiendra que cette saison fut coupée en deux (autour du h4ndshake.sme). Une première partie dominée par l’enfermement d’Elliot habilement masquée dans une routine biaisée au regard de son déni de conscience. Puis une seconde partie consacrée à l’emballement provoqué par les conséquences du hack d’E-corp, emportant les différents protagonistes les uns après les autres.

Éclatement. À ce titre, le premier grand enseignement du retour de la série aura été la démonstration d’une volonté de multiplier les points de vue. Au centre de la toile, Darlene (Carly Chaikin) est devenue bien plus que la sœur juchée dans l’ombre du héros. C’est elle qui téléguide fsociety et assume les responsabilités qui en découlent, notamment dans un épisode totalement privé de la présence d’Elliot (succ3ss0r.p12).
Mais plus que la nouvelle importance prise par la hackeuse aux lunettes en forme de cœur, on retiendra la prise de pouvoir de trois femmes à très fortes personnalités. À commencer par Dom DiPierro (Grace Gummer), agente du FBI, nouvelle venue et déjà indispensable pour l’équilibre de Mr. Robot. Puis Joanna Wellick (Stephanie Corneliussen) qui n’aura pas manqué de montrer, en l’absence de son mari, combien elle pouvait être calculatrice. Enfin, le parcours d’Angela Moss (Portia Doubleday), accédant progressivement au statut de véritable alter ego d’Elliot, nous aura baladés toute la saison sans qu’on puisse vraiment saisir ses motivations. Cette attitude instable qui aurait dû apparaître comme le comportement d’une girouette aura finalement laissé le téléspectateur fasciné, principalement par le talent de l’actrice pour un jeu tout en poker face, mais aussi par les fulgurances d’un récit qui l’aura projeté dans des limbes mystérieuses (la scène de la pièce à l’aquarium dans pyth0n-pt1.p7z).

Multitâche. Ce passage très Lynchéen se fera une bonne place dans le panthéon des scènes marquantes de l’année. Toutefois, Mr. Robot ne sera pas parvenu à reproduire la même intensité formelle qu’en saison 1. Si elle continue de se distinguer par la composition de ses cadrages et la vitalité de sa mise en scène (revoir la haute intensité des plans séquences lors de l’irruption des kamikazes de la dark army), elle aura manqué d’une inspiration d’ensemble qui, il est vrai, lui fera défaut dès lors que le récit abandonnait – pour une bonne part – l’immersion au plus près de la psychologie d’Elliot.
On peut tout de même légitimement regretter la nature très “Control Freak” de Sam Esmail (créateur et showrunner de la série) qui se sera infligé la mise en scène de toute la saison. Rappelons que le plus bel épisode de la saison précédente (da3m0ns.mp4) n’était pas de lui mais de Nisha Ganatra. À partir du moment où la narration conduisait à s’appuyer non plus essentiellement sur le seul Elliot mais sur une poignée de personnages – en particulier féminins – il aurait sûrement été intéressant d’avoir un peu de variété dans l’approche visuelle également.

mabel-tyler-mr-robot-01-600x350

Solitude. Par contre, ce regard plus collectif des points de vue n’empêche pas Esmail et ses scénaristes de poursuivre l’exploration du principal sous-texte de la série, à savoir l’isolement d’une génération ultra-connectée. En saison 1, c’était bien sûr Elliot qui cristallisait cette réflexion avec son penchant pour l’autoréclusion. Paradoxalement, son séjour en prison le voit s’éloigner de cette logique, notamment parce qu’il est sans cesse accompagné par Leon (l’excellent Joey Badass).
Dans une moindre mesure, c’est d’abord Angela qui affronte sa solitude. Son embauche chez E-corp l’a coupée de ses proches (son père, Darlene) et on l’aperçoit, dans les premiers épisodes, avec pour seul interlocuteur une vidéo dispensant des mantras pour renforcer la confiance en soi.
Mais le sujet atteint son paroxysme avec DiPierro. Dom est une agente compétente et pointilleuse, presque trop. De son propre aveu, elle n’a pas de vie, bien qu’elle ne semble pas handicapée par une atrophie sociale. Au détour d’une conversation avec Whiterose, elle explique avoir fui devant le bonheur conjugal alors qu’elle était plus jeune. Désormais, elle fait face à une solitude désenchantée qui la conduit à quémander un peu d’amour à… Alexa (l’assistant personnel d’Amazon*).
La série confirme ainsi vouloir s’intéresser à des personnalités retranchées, sans ignorer la dimension volontaire de leurs situations. Le cas du personnage asocial n’est pas à proprement parler révolutionnaire ; il revient souvent dans les profils d’antihéros par exemple. Il a pourtant rarement été développé avec une telle continuité ainsi qu’une telle cruauté.

Dystopie. Cette thématique sociale est d’autant plus prégnante que la série amplifie encore un peu plus son emprise dans le monde actuel. Voilà une performance pour le moins spectaculaire lorsque l’on sait que Mr. Robot s’aventure désormais sur le terrain d’une dystopie économique.
Après avoir imaginé la singularité d’un coup de force bancaire, Esmail reste cohérent et décrit un géant financier non pas abattu, mais qui tente de reprendre le contrôle en appliquant ses vieilles recettes, soit la création d’un moyen de paiement. Par le passé, on appelait ça faire fonctionner « la machine à billet ». Ici, il s’agit d’une monnaie cryptée et dématérialisée (l’E-coin pour concurrencer le Bitcoin, bien réel quant à lui). L’intérêt de la démonstration est double. Mettre en évidence l’absurdité de la position prévalante des banques et souligner l’intérêt d’une monnaie indépendante qui n’entretient pas les mastodontes de la finance.
Parallèlement, Mr. Robot reste cette série profondément ancrée dans le cortex des réseaux et agrémentée d’une aura de prescience qui l’accompagne depuis ses débuts (témoignant incontestablement d’une teneur réflexive particulièrement riche au sein de sa writer’s room). Cette saison, l’opération Berenstein** en est un exemple flagrant. Esmail et ses scénaristes imaginent ainsi une opération de surveillance à grande échelle facilitée par les principaux fournisseurs de services en ligne comme Facebook. Il ne faut pas être très conspirationniste dans l’âme pour y avoir pensé, de surcroît dans notre société post-Snowden (lequel est brièvement cité cette saison soi-dit en passant). Néanmoins, la fiction de Mr. Robot rejoint à nouveau la réalité lorsque l’on apprend ces jours-ci que Yahoo serait fortement soupçonné d’avoir participé à une action très similaire. Nous ne sommes malheureusement plus dans le cadre de la dystopie !

Bien peu de séries nous renvoient un miroir si précis sur les mécanismes d’échanges d’information de notre société en lui offrant, en contrepoint, une image flagrante du désarroi qu’ils nous imposent en retour. Alors oui, Mr. Robot cultive son caractère insaisissable, parfois à outrance, mais elle le fait avec une acuité remarquable.

MR. ROBOT Saison 2 (USA Network) 12 épisodes
diffusée actuellement sur France 2 le lundi soir.
Créée par : Sam Esmail.
Saison réalisée par : Sam Esmail.
Épisodes écrits par : Sam Esmail, Kyle Bradstreet, Adam Penn, Courtney Looney, Lucy Teitler, Kor Adana & Randolph Leon.
Photographie de : Tod Campbell.
Avec : Rami Malek, Carly Chaikin, Portia Doubleday, Martin Wallström, Christian Slater, Grace Gummer, Stephanie Corneliussen, Michael Cristofer, Michel Gill, Gloria Reuben, Brian Stokes Mitchell, Joey Badass et Sandrine Holt.
Musique originale de : Mac Quayle.


* : Amazon est aussi diffuseur de la série en SVOD. Placement de produit ?!
** : Berenstein est très certainement un clin d’œil à une théorie homonyme des univers parallèles ! Mince, je m’étais promis de ne pas toucher au jeu des références…

Visuels : Mr Robot/Peter Kramer © Universal Cable Productions.

Partager