L’Arche ou crève (critique de Noé, de Darren Aronofsky)

L’Arche ou crève (critique de Noé, de Darren Aronofsky)

Note de l'auteur

affiche-film-noe-matecefilm.com_Le Créateur en ayant par dessus la tête des conneries de sa propre création depuis Adam, il décide de l’éradiquer par une grande submersion généralisée. Comme Noé est le seul juste du patelin, le Tout Puissant décide de l’épargner lui et sa petite famille en le mettant dans la confidence. Pour survivre aux flots imminents, Noé devra bâtir une Arche géante capable d’abriter, en plus de son clan, un échantillon de toute la race animale, seule à mériter de survivre et se reproduire après le Déluge. Sans pour autant couper les ponts avec une certaine cohérence thématique, Aronofsky nous barbe avec ce récit certes honorable dans sa prise de risques mais plongeant souvent dans les abîmes du ridicule.

Il n’y pas plus impression frustrante au cinéma que celle de passer complètement à côté d’un film. C’est bien ce qui m’est arrivé avec Noé. L’épopée d’Aronosfsky m’a laissé aussi imperméable à son déluge de grandiloquence biblique (tant mieux : je suis resté au sec), que Black Swan m’avait retourné les tripes et bouleversé le palpitant avec le destin tragique de sa ballerine obsessionnelle. Pourtant, contrairement aux apparences, bien lourdes, Noé reste bel et bien une oeuvre de son créateur, pas un machin racolo-bondieusard de studio. Son film, Aronofsky en a contrôlé la genèse jusqu’au final cut, malgré un bras de fer avec Paramount en dernière ligne droite.

Toujours autant fasciné par les caractères sombres, rongés de l’intérieur par des pulsions contradictoires d’ombre et de lumière, Aronofsky voit dans Noé un client idéal : voilà un homme qui consacre toute son énergie à préserver la vie terrestre d’une apocalypse annoncée avant d’être confronté, dans la seconde partie du film à huis clos dans l’Arche, au choix de devoir donner la mort pour assouvir la volonté divine. Le tout, systématiquement, sur intuition basée sur des signes directement envoyés par le Très Haut. Un sacré beau spécimen de psychopathe bipolaire dans la lignée des héros Aronofskyens, non ? Co-signé avec son complice Ari Handel (avec qui Aronofsky a également écrit le roman graphique Noé : pour la cruauté des hommes, que le film transpose), Noé trotte dans les synapses du réalisateur depuis plus de dix ans. Le petit Darren a même écrit un poème sur son armateur biblique préféré dés l’âge de 13 ans. Vous parlez d’une obsession !

noé et sa femmeMais de mauvais timings de production en financements absents, le projet a bu toujours la tasse jusqu’à ce que ce vieux briscard d’Arnon Milchan (producteur entre autres d’Il était une fois en Amérique, La Valse des pantins, Fight Club, voilà…) s’entête à son tour pour convaincre Paramount d’allonger les 130 millions de dollars nécessaires à la mise à flot de l’odyssée. A Hollywood, la mode semble être certes aux films en sandales mais Noé n’est donc PAS un blockbuster ogresque qui aurait dévoré le pauvre Aronofsky, plus habitué aux mid-budget movies. Voilà bien plutôt une oeuvre d’auteur, celle d’un homme qui s’est battu contre vents et marées pour sauver une vieille idée de la noyade. Et pourtant, quelle impression de naufrage !

Le film s’ouvre par le pire des procédés narratifs, usé jusqu’au trogon de pomme : une introduction en voix off nous rappelant les premières lignes de la Genèse et l’épisode du pêché originel commis au Paradis par l’un des deux premiers humains (asexué), avec un vilain serpent reconstitué en image de synthèse. C’est précisément dans ces premières secondes que la suspension d’incrédulité fonctionne ou s’éteint à jamais pour le spectateur. Accepter le contexte référentiel ou ricaner en coin. Dans le cas de votre serviteur, qui n’est pourtant pas spécialement anti-religieux, ce fut hélas la seconde option qui l’emporta. Ce récit, déjà connu dans ses grandes lignes malgré les nombreux détours créés par les scénaristes, n’échappe pas hélas pas aux pires des pièges : l’ennui profond et le comique involontaire.

noé UNEMalgré la beauté de la photo de Matthew Libatique (Iron Man, Black Swan…), malgré la puissance épique incontestable de certains affrontements, malgré un ton général extrêmement sombre et sauvage pour une production classée PG 13, malgré l’impressionnante séquence de submersion des terres, malgré l’intéressante évolution antipatique d’un héros prisonnier de sa fidélité au Créateur… Il fut de l’ordre d’une force surhumaine pour résister à l’enchaînement de baillements procuré par une trame extrêmement linéaire, scolaire, pompeuse, prévisible et donnant l’impression d’une super production pour History Channel. La présence d’Anthony Hopkins dans le rôle de Mathusalem, grand père de Noé, choix de casting tellement bateau qu’il est difficile de ne pas sourire à chaque apparition de papy Tony, n’arrange pas l’implication du spectateur.

NOECarton implacable au box office américain cependant, Noé est également au coeur d’une polémique religieuse sur son interprétation très libre des textes sacrés. Les représentants des trois grandes religions monothéistes y ont visiblement été de leur coup de griffe et le film est même banni dans certains pays islamiques (Noé est aussi prophète dans la religion musulmane). Au Daily Mars, vu qu’on est pas spécialement versé dans le culte, on se contentera de regretter qu’Aronofsky soit allé s’ensuquer dans pareille galère. Une choucroute mélangeant survival movie, Heroïc Fantasy (avec des créatures de pierre qui parlent…), Roland Emmerich-movie et un résultat plutôt indigeste malgré la force toujours bien réelle de la mise en scène du réalisateur de Black Swan. Espérons que ce dernier ne fut pas son chant du cygne créatif et que Noé ne soit qu’un petit plouf temporaire.

 

Noé, de Darren Aronofsky. Scénario : Darren Aronofsky et Ari Handel. Durée : 2h19. Sortie France le 9 avril.

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