• Home »
  • SÉRIES »
  • L’Aube des morts à L.A. : critique de Fear The Walking Dead, ép. 1 & 2
L’Aube des morts à L.A. : critique de Fear The Walking Dead, ép. 1 & 2

L’Aube des morts à L.A. : critique de Fear The Walking Dead, ép. 1 & 2

Note de l'auteur

Après deux ans d’attente depuis l’annonce de sa création par AMC, Fear The Walking Dead fait enfin ses premiers pas sur nos écrans, sous la forme d’une première mini saison de 6 épisodes pilotée par Dave Erickson et Robert Kirkman. Verdict au visionnage des deux premiers, à prendre évidemment avec précaution : la mise en bouche aiguise notre appétit, même si le choc gustatif n’atteint pas celui de l’ouverture de The Walking Dead, la série mère. ATTENTION : SPOILERS mineurs, vous êtes prévenus !

fear-the-walking-dead-poster-2Pas d’illusion sur la nature du met : la raison d’être de Fear The Walking Dead n’a rien d’artistique ou presque. Annoncé depuis deux ans, le projet relève de la pure déclinaison industrielle d’une franchise capitale pour les porte-monnaie respectifs de son diffuseur AMC, sa productrice Gale Anne Hurd et son cocréateur Robert Kirkman. Un spin-off né d’un business plan, avant tout. Ceci posé, le concept même de Fear the Walking Dead ambitionne d’aborder un aspect de la zombie tale jamais vraiment exploité à ce jour : la description minutieuse de l’effondrement de la civilisation sous les pas de morts vivants toujours plus nombreux.

fearbar1familleA ma connaissance, aucune œuvre cinématographique ni télévisuelle n’a jamais daigné approcher cette sourde lame de fond du chaos et nous faire RESSENTIR la pernicieuse montée d’angoisse de protagonistes incrédules face à la désintégration progressive de leur quotidien. Tous les grands classiques du genre à l’écran se déroulent après l’apocalypse zombiesque (les Romero) ou se contentent de survoler en accéléré la fin de notre monde (28 jours plus tard, L’Armée des morts, Z Nation…), ou bien encore se concentrent sur un huis clos (La Nuit des morts vivants, REC, Dead Set…). Seul George Romero a su approcher et nous transmettre, le temps d’une scène, l’authentique sentiment de panique dévorant une société humaine en capilotade : c’était dans l’immortel Zombie (1978) et son terrifiant prologue dans un studio de télévision, basse-cours des derniers caquètements d’officiels s’invectivant à plein poumons au milieu de l’hystérie générale alors que dehors, les morts ont commencé à marcher. Hormis ce moment unique dans l’histoire du cinéma zombiesque, rien pour nous transmettre l’angoisse du passage de “l’avant” à “l’après”.

Ha si ! Dans la série The Strain l’an passé, mais dans un style comic book horrifique pas franchement flippant. Et aussi dans un film, mais où la menace est d’ordre extra-terrestre : L’Invasion des profanateurs, de Philip Kaufman (1978), qui observe méticuleusement l’intrusion progressive de la « grande fin » dans le quotidien des héros et de leur ville, San Francisco. Bingo : l’œuvre est précisément le modèle évoqué par Greg Nicotero, coproducteur et superviseur des maquillages de Fear the Walking Dead. Bref : sur le marché du zombie, il restait encore un thème à croquer et la série s’engouffre dans la brèche. Sur la seule foi de ces deux premiers épisodes et dont la critique tiendra forcément de la première impression incomplète, le résultat ne mord pas la poussière, loin de là. S’est-on pour autant décroché la mâchoire et rongé les ongles de terreur ? Non plus.

 

LOS ANGELES, CAPITALE DU CHAOS

 

Cliff-Curtis-Kim-Dickens-Frank-Dillane-Fear-the-Walking-Dead-PilotCommençons par les réussites. Tout d’abord, l’impression d’assister à une véritable alternative à la série mère, pas une resucée éhontée. La colorimétrie plus chaude (contrairement à The Walking Dead, FTWD n’est pas tournée en 16 mm cracra désaturé), la mise en scène plus posée et une impression générale de drama de network. Bien vu : le contraste n’en sera que plus saisissant quant tout partira en vrille et la série possède une identité visuelle affirmée. Le cast plus posé de FTWD convainc par ailleurs davantage que ses très inégaux homologues d’Atlanta. Kim Dickens (Sons of Anarchy, House of Cards, Gone Girl) et le néo-zélandais Cliff Curtis (Sunshine) campent sans fausse note Madison et Travis, un couple d’enseignants tout frais et amoureux.

Même si l’on décèle en Madison d’indéniables traces de survival queen n’ayant potentiellement rien à envier à Rick Grimes, elle reste sur un registre sobre, comme son conjoint. Issus d’autres mariages, leurs ados bileux (un toxico et sa sœur asociale pour Madison, un fils distant qui ne lui pardonne pas d’avoir divorcé pour Travis) font le job sans déclencher de violentes envies de baffes, chose rare chez les boutonneux à l’écran. La narration prend son temps (mais pas tant que ça, on y revient…) pour installer ce petit monde avant que l’aube des morts ne se lève, via les fameux signes qui ne trompent pas : absence croissante des élèves au bahut, sirènes et bruits d’hélicos en mode crescendo dans la bande son (ficelle bon marché et déjà tirée sur The Strain), ou encore ce flic en service plus occupé à constituer un stock d’eau potable à la supérette du coin que de gérer le bordel grandissant. Bref, l’ensemble fonctionne, on y croit et l’issue du second segment donne l’envie de vite découvrir la suite, sans pour autant atteindre le choc du serie premiere de The Walking Dead. Il faut dire que le gore, du moins dans ces deux premiers jets, reste en net retrait par rapport à la « série mère », même si l’on devine que l’horreur et les plans tripoux iront crescendo avec la montée en puissance du drame.

FTWDégliseTournée à Vancouver (hormis son pilote, emballé en Californie), cette première mini saison de FTWD plante à Los Angeles le théâtre de son apocalypse. Là encore, derrière tout un tas de raisons certainement logistiques, le choix se défend artistiquement : ville du chaos par excellence (urbanité, gangs, émeutes, communautarisme, violences policières, séismes…), la cité des anges offre un cadre idéal pour une invasion de revenants et sa cohorte de métaphores du délitement sociétal. Au fil des deux premiers épisodes de Fear The Walking Dead, les showrunners Dave Erickson et Robert Kirkman en usent adroitement lorsqu’ils montrent une population Angeline incapable de distinguer les premiers troubles de nouveaux abus d’autorité meurtriers impliquant le LAPD. Les images prises au smartphone ou par des caméras télé d’“infectés” (on les appelle comme ça, à L.A) shootés en pleine tête par les flics opèrent sans mal leur effet miroir avec la récente actualité américaine. Et ce faisant, FTWD brosse en surface le portrait d’une nation plus que jamais sous tension, en proie aux divisions et à la défiance envers ses autorités. L’aveuglement des protagonistes face à la nature péril, dans ce monde non-méta où le concept même de zombie n’existe pas, donne logiquement trois coups d’avance au spectateur qui, lui, sait très bien que le zombie est à nos portes ! De ce fait, il est en permanence aux aguets, même lors des scènes plus tranquilles.

 

CONCEPT TROP RAPIDEMENT EXECUTE

 

Mais ce petit avantage de FTWD forme aussi sa faiblesse : l’ignorance du danger par les personnages tourne parfois à l’invraisemblance crasse au détour de quelques réactions peu crédibles, voire neuneu, comme celle de continuer d’approcher un “infecté” ambulant et ensanglanté en lui demandant “vous êtes sûr que ça va ?” (in épisode 2). On reste par ailleurs circonspect devant l’incapacité des personnages, en plein début de crise, à s’informer plus souvent de la situation via la télé ou en scrutant les réseaux sociaux. Pilule scénaristique de plus en plus difficile à avaler dans notre ère du 2.0 et des chaînes tout info. Même si par ailleurs ce choix reste cohérent avec The Walking Dead, il s’avère toujours un peu bizarre d’observer un monde contemporain totalement vierge de la moindre allusion à la mythologie zombiesque et dans lequel aucun personnage ne songe jamais à cette option. Cohérent, mais bizarre, ouais…

fear-the-walking-deadcoupleSurtout, malgré toutes les déclarations d’intention des producteurs, on regrette de constater que l’apocalypse s’immisce encore trop vite dans le récit. Au bout de 45 minutes, l’épisode pilote d’une heure balance déjà le premier véritable incident “collectif”. A l’issue de la suite, le segment “So close, yet so far”, Los Angeles est déjà en proie aux émeutes et l’on se doute que le 3e épisode nous détaillera un peu plus la chute de la ville – et, partant, du monde. Trop rapide. Craignant visiblement de perdre leur audience avec une exposition trop longue, les scénaristes n’ont pas osé relever leur pari à 100% de vraiment nous montrer une vie “normale” sur plusieurs épisodes.

C’était pourtant possible, à condition d’ambitionner vraiment, de creuser les caractères et leurs relations au quotidien, d’installer une zone de confort trompeuse tout en titillant l’anxiomètre par des signes isolés de l’émergence de la pandémie. Hors, au cours du pilote de FTWD, une réplique nous révèle que cette dernière a déjà discrètement débuté dans cinq Etats. Ceux qui espéraient découvrir le « patient zero » avec cette série en seront ainsi pour leur frais, de même qu’on ne saura bien entendu toujours pas l’origine exacte du fléau – même si tout semble lié à une « épidémie de grippe ».

Différence notable avec The Walking Dead : dans le spin-off, dès le pilote, les personnages découvrent tout de suite qu’un cadavre peut « revenir » sans forcément avoir été mordu… Dans ce cas, pourquoi leurs homologues d’Atlanta ont-ils mis deux saisons à l’apprendre ? Le « mal » serait-il de nature différente entre Atlanta et Los Angeles ou les scénaristes sont-ils tout simplement pris en flagrant délit d’incohérence scénaristique ? Bref, certains dialogues ont beau nous rappeler opportunément que la civilisation peut très vite se désintégrer, l’enchaînement des événements paraît trop précipité. A peine a-t-on eu le temps d’être présenté à Madison, Travis et leur entourage qu’ils sont confrontés au pire. Dommage.

fear-the-walking-dead-cci-poster-1200x707Ces premiers défauts un brin crispant à ce stade sont encore loin de parasiter notre plaisir mais il faudra surveiller de près leur évolution ces prochaines semaines. Lorsque les personnages comprendront peu à peu ce que nous savons déjà (les morts se réveillent, s’ils nous mordent nous devenons comme eux, il faut viser la tête pour les éliminer, etc.), combien de temps FTWD parviendra-t-elle à conserver sa fraîcheur avant de susciter l’impression de redite de la série mère ? Erickson (tout nouveau dans la franchise) et Kirkman savent-ils vraiment où ils vont, comment organiser la transition de l’avant vers l’après et comment gérer cet après en évitant de singer le modèle ?

Sans aucun comic book préexistant comme référent, l’équipe a un boulevard devant elle pour créer un bel objet télévisuel flambant neuf et raconter du jamais vu. Ou laisser FTWD se faire manger toute crue par sa grande sœur, faute de tripes suffisantes au-delà de ses six premiers épisodes promis au succès. Une seconde saison plus nourrissante de 15 segments ayant logiquement été commandée très tôt par AMC, souhaitons-leur de nous cuisiner un beau plat de résistance après ce hors-d’œuvre pour l’instant très comestible.

Fear the Walking Dead, créée par Dave Erickson et Robert Kirkman (AMC). Diffusion France : à partir du 25 août, chaque mardi sur Canal+ Séries, 21h40.

Partager