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Laure De Clermont-Tonnerre : « Si Nevada avait été réalisé par un homme, ça se verrait »

Laure De Clermont-Tonnerre : « Si Nevada avait été réalisé par un homme, ça se verrait »

Actrice et désormais réalisatrice de talent, Laure De Clermont-Tonnerre sort son premier long métrage aujourd’hui. Baptisé Nevada, il est tout aussi brutal qu’émouvant. Rencontre.

Daily Mars : Comment vous sentez-vous à l’approche de la sortie de votre premier long métrage ? Avez-vous des regrets ?

Laure De Clermont-Tonnerre : Non. Bien sûr je ne fais jamais la même lecture du film, donc quand je le revois, je me fais toujours de nouvelles remarques… mais il faut faire confiance à son geste créatif au moment où il est entamé. Il ne faut pas revenir dessus. On est en constante évolution donc on pourrait toujours retoucher quelque chose, mais il faut qu’un film s’arrête.

Pensez-vous qu’avoir été une actrice vous a aidé à réaliser Nevada ?

L. D. C.-T. : Ça m’a beaucoup aidée pour communiquer avec les acteurs et les comprendre. Il faut savoir se mettre à sa place et saisir ce qu’il traverse. Le fait d’avoir été à leur place me permet de bien comprendre les enjeux de leur espèce de mise à nu émotionnelle, leur besoin de concentration et d’espace… Le fait d’avoir été actrice, d’avoir pris des cours de théâtre et d’avoir été sur des plateaux m’a donc énormément aidée. C’était la seule chose que je savais faire quand j’ai commencé à mettre en scène d’ailleurs : diriger les acteurs. Je n’avais aucune connaissance technique et je travaillais à l’instinct.

Le regard que vous portez sur les réalisateurs qui vous ont dirigée doit également avoir évolué ?

L. D. C.-T. : C’est marrant, j’aimerais bien revoir des metteurs en scène avec lesquels j’ai travaillé. J’avais des rapports très particuliers avec Raoul Ruiz… J’ai aussi travaillé avec Luc Besson et avec Julian Schnabel. Ce sont trois grands metteurs en scène drastiquement différents donc j’ai pu apprendre d’eux et observer comment chacun crée. Ça a nourri beaucoup de choses.

Savez-vous déjà comment vous aimeriez que vos acteurs parlent de vous ?

L. D. C.-T. : J’espère avoir créé un environnement sécurisant où ils se sont bien sentis… Un cocon créatif safe, c’est ça que j’espère leur avoir donner.

Matthias Schoenaerts était-il votre premier choix ?

L. D. C.-T. : En écrivant le scénario, je vivais avec le fantôme de ce personnage. Il s’inspirait de plusieurs hommes rencontrés en prison, mais il avait aussi quelque chose qui me touchait particulièrement et que j’ai retrouvé chez Matthias. Il a ce mystère qui transparaît même à travers des émotions brutes très éruptives. Il est fascinant à regarder quand il ne fait rien. Il a une émotion au bord des yeux. Il a quelque chose de très agile, mais en même temps il a ce corps très massif donc il y est tout en contrastes.

Avez-vous déjà pensé ne pas être légitime à vous exporter aux États-Unis ?

L. D. C.-T. : J’avais besoin de faire des recherches pour asseoir ma légitimité. C’était impossible pour moi d’aborder ce sujet sans avoir fait des recherches et avoir été complètement en immersion sur les terrains carcéraux et équins. Il fallait que je possède mon sujet et ça a pris beaucoup de temps… Ça a pris des années, mais faire ce travail journalistique m’a permis d’approfondir mon scénario. J’ai pu comprendre mon personnage à travers toutes les interviews que j’ai réalisées. Je n’aurais jamais pu raconter cette histoire sans ça… et je ne me le serais jamais permise d’ailleurs.

Comment s’est faite votre rencontre avec un tel sujet ?

L. D. C.-T. : Par hasard, au détour d’une lecture. Je me suis toujours interrogée sur le sens de la punition. Pourquoi l’enfermement ? À quoi sert-il ? Comment en sort-on ? Et c’est vrai qu’en lisant ce sujet sur une thérapie offrant une deuxième chance à des prisonniers et donnant naissance à une relation pure et poétique dans un environnement agressif, j’ai été attirée par ce contraste assez spectaculaire. C’est vraiment la force de ce sujet qui m’a amenée dans le Nevada !

Y a-t-il quelque chose qui vous a particulièrement surpris pendant vos recherches ?

L. D. C.-T. : Bien sûr ! La première fois que j’ai entendu parler de cette histoire, il s’agissait d’une thérapeute strasbourgeoise qui confiait des petits animaux à des prisonniers. Je trouvais ça assez comique de voir des gangsters qui pleuraient à chaudes larmes parce que leur petite souris était morte… Je trouvais que de tels moments avaient un pouvoir tragicomique donc je voulais voir d’un peu plus près comment se passaient ces drôles de couples. Quand je suis arrivée dans cette prison, j’ai été bouleversée par cette humanité qui se libérait dans un endroit fait pour déshumaniser. Quelque chose dans la poésie de ces rapports m’a profondément bouleversée. Ça a touché quelque chose en moi qui m’a fait me dire que j’avais besoin de raconter cette histoire. C’est une deuxième chance pour un homme qui n’est pas simplement défini par ses crimes mais qui a le droit à un futur…

C’est assez rare pour un film carcéral de mettre en scène la culpabilité de manière aussi intense…

L. D. C.-T. : Il n’arrive pas à affronter sa faute et se pardonner. C’est ce qu’il y a de pire pour eux : vivre avec leur faute. Ne pas y arriver est synonyme de honte, de solitude et de tristesse.

Est-ce que ça vous dérange si on vous dit que Nevada n’est pas un film de femmes ?

L. D. C.-T. : Non parce que je pense que mon regard est tendre, sans jugement mais aussi brutal. Je voulais garder la rugosité de la prison, mais j’ai aussi mis beaucoup de tendresse dans les rapports entre les différents protagonistes. En réalité, si Nevada avait été fait par un homme on verrait peut-être que c’est un film masculin, mais là on ne voit qu’un film objectif.

Craignez-vous qu’à l’instar de Green Book, Nevada soit critiqué pour son utilisation du trope du “Magical Negro” ?

L. D. C.-T. : Non parce qu’en fait même le personnage avait d’abord été écrit comme afro-américain. Je me suis dit plus tard que j’avais besoin de chercher l’acteur plutôt que le personnage, mais il n’avait pas de couleur de peau ni de religion. Il me fallait juste quelqu’un qui avait ce mystère et cette opacité. Je ne voulais pas faire un film identitaire : on parle d’un homme et ça importe peu qu’il soit rouge, vert ou jaune. Ce que je trouve très beau dans ce programme c’est que les prisonniers sont soumis à des politiques raciales extrêmement strictes. Dans une cour de prison, on ne se mélange pas, mais ces programmes permettent aux hommes d’être réunis par cette passion commune. À ce moment, il n’y a plus de barrière, de couleur ou de religion. J’ai trouvé ça très beau et je voulais représenter toutes les communautés. En prison, toutes les communautés sont représentées donc pour moi c’était important de montrer cela. Ça dépend des états après… Dans certains, il y a plus de latinos. Dans d’autres des afro-américains. Mais ce n’est vraiment pas un film identitaire.

Pour finir, what’s next ?

L. D. C.-T. : J’ai réalisé une série américaine appelée The Act qu’on peut voir sur Starz, et je suis en train de développer mon deuxième long métrage.

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