Lax du bien (hommage à Francis Lax, 1930-2013)

Lax du bien (hommage à Francis Lax, 1930-2013)

De la télé au cinéma, il a doublé Harrison Ford, Tom Selleck, David Soul, Gene Hackman, Dustin Hoffman mais aussi une quantité astronomique de personnages animés, du Muppet Show à Flèche Bleue en passant par les Schtroumpfs, Transformers ou Scoubidou. Même si elle ne se faisait plus entendre depuis plusieurs années, sa voix hantera longtemps nos matrices culturelles et l’on est d’autant plus triste d’avoir appris hier, via un communiqué envoyé par son épouse à l’AFP, le décès de Francis Lax à l’âge de 82 ans. Acteur de cinéma, télévision, théâtre… et de doublage, il nous a principalement marqué avec cette dernière casquette et ce d’une force telle qu’on ne pouvait pas laisser partir l’artiste sans un petit au revoir fait maison.

En 2006, dans la cours des locaux de la société Dubbing Brothers, j’avais croisé un acteur français doubleur attitré d’un très célèbre acteur américain. Je m’étais déplacé dans le cadre d’un article pour VSD sur les coulisses du métier de doublage et le fan comme le journaliste en moi n’avait pu s’empêcher de solliciter ce monsieur à l’improviste pour mon papier. Peine perdue : mon interlocuteur m’avait opposé un refus poli, prétextant qu’en général, les comédiens de doublage préféraient rester discrets par rapport à cette activité, qu’ils n’exerçaient jamais par choix. Pour lui, me confiait-il entre deux bouffées de cigarette, la “post-synchro” restait un pis aller un peu honteux. Un job purement alimentaire qu’on préfère cacher au public, dans une profession dont l’essence même est d’être dans la lumière d’une scène ou d’un plateau de tournage, pas dans l’ombre d’un studio d’enregistrement. Même si je la comprenais en théorie, je trouvais cette perception absurde tant le travail de certains comédiens de doublage est à jamais resté gravé dans mon coeur et ma mémoire. Francis Lax était de ceux-là.

De son inoubliable incarnation de Tom Selleck sur Magnum à celles d’Harrison Ford sur Star Wars et Indiana Jones et le temple maudit, de ses voix multiples sur le Muppet Show à celle du zozotant Flèche Bleue dans l’hilarant cartoon de chez De Patie-Freleng, Francis Lax a fait partie intégrante de ma construction culturelle. Il a généreusement meublé avec chaleur, humour, gouaille burlesque, second degré mais aussi une grande variété d’émotions ma vie d’enfant de la télé et du ciné. Au même titre que Roger Carel, Jacques Balutin, Med Hondo, Micheline Dax, Alain Dorval, Patrick Floersheim, Richard Darbois ou d’autres cadors historiques de sa profession, Lax mériterait toutes les récompenses pour son immense contribution à nos imaginaires. Si une cérémonie de remise de prix pour les meilleurs voix de doublage avait existé (et pourquoi pas aujourd’hui tiens ?), il aurait fini régulièrement premier. Pardonne moi Francis mais, de ta vaste carrière, j’admets n’avoir principalement retenu que ton oeuvre de l’ombre.

Tu es certes apparu plus ou moins furtivement dans plus d’une trentaine de films entre 1955 et 1998, tu as été dirigé par Borderie, Blier, Chabrol, Grangier, Tavernier, Tchernia… A l’écran, on te reconnaissait instantanément à ta voix, regrettant que ta trogne de second couteau n’aie pas plus de scènes, comme un vieux copain lointain qui à peine arrivé doit déjà s’en aller et dont on ne sait trop quand on le reverra. On t’a vu aussi en chair et en os à la télé dans Commissaire Moulin et dans une pelletée de pièces de l’émission Au théâtre ce soir, sous la direction de Mondy, le Poulain ou Companeez, à la belle époque de la télé de papa. Tu étais aussi un invité récurrent des Jeux de 20h , sur FR3, où tu faisais partie de mes chouchous, avec Robert Castel et Patrick Topaloff. Avec toi plus que d’autres, poilade et bonne humeur assurées. Mais rien n’y fait Francis : là où tu m’as frappé en plein coeur, c’est dans ton boulot de comédien de doublage.

Ta voix, pas plus que ton physique, n’avait rien, mais alors rien à voir avec celle de Tom Selleck et David Soul et pourtant, tu t’es emparé de Magnum et Hutchinson sans faire de quartier, leur imprimant ton timbre a priori bouffon et gaulois avec la virtuosité implacable d’un danseur de ballet : “On m’appelait car j’avais la réputation d’être un acteur un peu comique, léger. Mes personnages avaient un certain humour, en général. On m’a confié des rôles qui allaient en ce sens. C’est comme cela que j’ai doublé Starsky et Hutch et Magnum. J’ai toujours été étonné de doubler Tom Selleck dans Magnum. Ce type brun, costaud qui doit mesurer 1m90, alors que moi, j’étais plutôt un petit gringalet, blond… (rires)” avais-tu confié en 2007 à La Gazette du doublage. Dans Magnum, tu faisais littéralement dans la dentelle : aucune mimique de Selleck n’échappait à ton sens minutieux du timing vocal. Tu savais exactement où faire dérailler ta voix ou avaler un mot pour faire exploser le potentiel comique d’une réplique et tes scènes avec feu ton pote Jacques Ebner, qui doublait John Hillerman en Higgins, me faisaient/font systématiquement hurler de rire.

Pour tout te dire, Francis, dans ma vie de tous les jours, j’ai lamentablement repompé tes “on s’en fout, Higgins” et même certaines de tes petites accélérations renfrognées si caractéristiques de ton style, parfois même inconsciemment. Quand je me passe un Magnum en DVD, je sélectionne systématiquement la piste en VF, parce que pour moi, Tom Selleck est indissociable de ta voix, de ton jeu. Je ne te singe pas dans mon quotidien qu’avec Magnum d’ailleurs… Je cite aussi régulièrement à voix haute les “intellectuel !” de Fozzie et le “et maintenant un flash muppet” du flashman dans le Muppet Show, le “tout ça c’est du flan” d’Harrison Ford dans Star Wars, les “Mademoiselle Tesmacher !” de Gene Hackman dans Superman, le “Ce Ming est schizo !” de la sonde-garde dans Flash Gordon… Et à chaque fois, je me bidonne. Ton génie de l’intonation comique m’a fait aimer tous ces personnages, les a fait exister pour toujours dans ma mémoire vive avec un talent d’autant plus méritoire que sur certains doublages (je pense aux Muppets et à Starsky et Hutch), tu écrivais toi-même tout ou partie de tes répliques. Ta grosse voix cocasse et gutturale savait non seulement planter immédiatement une ambiance désopilante, mais elle pouvait aussi se parer d’une gravité tout aussi crédible.

Certaines scènes de Magnum, pour reprendre ton chef-d’oeuvre, sont aussi bouleversantes grâce à la modulation que tu savais introduire dans ton timbre pour exprimer la colère, la détermination, l’abattement ou même la détresse. Ta verve rocailleuse se faisait murmure douloureux et dans les moments où Magnum témoigne discrètement à Higgins sa profonde amitié ou ceux dans lesquels son désarroi le terrasse, dans les histoires liées à sa défunte femme Michelle, tu as su me tirer les larmes derrière ton micro. Cette nécrologie n’a rien d’absolu, elle rend hommage au Francis Lax qui a compté pour moi et d’autres auront certainement d’autres souvenirs liés à ton grand talent. A ceux qui aimeraient en savoir un peu plus sur ta carrière, Francis, je renvoie à cette excellente et, en pointillé, émouvante interview citée plus haut que tu as donné à la Gazette du doublage. Tu étais déjà malade à l’époque mais tu livres dans cet entretien de nombreux souvenirs précieux pour tes admirateurs, dont je suis.

Je repense aux propos un peu déprimants de ton célèbre confrère sur la perception du doublage par les comédiens et, décidément, je les trouve infiniment tristes et injustes par rapport à tout ce que tu as humblement apporté au public. Tu as fait partie des héros de ma jeunesse au même titre que Carpenter, King, John Hughes, Goldorak ou Roy Scheider (que tu as doublé dans All that jazz, son meilleur film, tiens). A la fin de ton interview à la Gazette du doublage, lorsqu’on te demande étrangement un mot de conclusion, tu te contentes d’un sobre “Jouer et écrire a été toute ma vie”. Tu as bercé les nôtres avec ton art et tu nous as fait du bien, Francis. Repose en paix, tu le mérites au centuple.

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