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Le bal des remakes (épisode 11/15) : True Grit, Solaris, La Forteresse noire

Le bal des remakes (épisode 11/15) : True Grit, Solaris, La Forteresse noire

Chaque jour, du 28 août au 18 septembre (sauf les week-ends), un rédacteur du Daily Mars revient rapido sur un remake qu’il a particulièrement apprécié et un autre remake de sinistre mémoire. En bonus : le remake qu’on aimerait voir produit, parce que l’original était fort sympathique mais pas forcément irréprochable. Précision : en gros escrocs que nous sommes, nous avons toléré une petite dose de flou artistique par rapport à la notion même de remake, tout en tâchant de garder une cohérence générale.

LE REMAKE DU BIEN : True Grit, de Joel et Ethan Coen (2010)

Quelle belle idée !” m’exclamai-je après avoir vu ce remake d’un western poussif, quoique assez sadique, réalisé en 1969 par Henry Hathaway, cinéaste inégal qui connut son heure de gloire dans les années 50. Le phénoménal succès du True Grit originel (100 dollars pour un shérif, chez nous) adoucit sans aucun doute la fin de carrière d’Hathaway et donna même lieu à une suite, Une bible et un fusil, encore plus poussif et qui sombrait dans la parodie plus ou moins volontaire. Alors au bout du rouleau, John Wayne faisait des efforts considérables pour tenir à cheval. Le western classique avait vécu.

Quarante ans plus tard, au lieu de maintenir sous perfusion un genre moribond (la méthode Eastwood) ou de le farder d’un réalisme de façade (depuis Silverado jusqu’au remake de 3h10 pour Yuma en passant par Open Range), Joel et Ethan Coen optent pour cette fabuleuse formule dont ils ont le secret : une irrévérence désinvolte dans le respect des codes, un regard affectueux sur les personnages – même les pires – et une pointe de nostalgie derrière le bonheur quasi enfantin du genre retrouvé. Et bien sûr la perfection plastique qui les caractérise, aidés en cela par la superbe photo de Roger Deakins et la partition imparable de Carter Burwell, avec un Jeff bridges qui vaut tous les John Wayne du monde.

Adeptes de la résurrection des genres, les frères Coen tournaient autour du western depuis très longtemps, au moins depuis Arizona Junior et son cavalier à moteur. True Grit est une de leurs plus belles réussites et, si peu de westerns méritent réellement le terme galvaudé de crépusculaire, celui-ci est beau comme un coucher de soleil sur l’Ouest, le vrai.

 

LE REMAKE DU MAL : Solaris, de Steven Soderbergh (2002)

Quelle drôle d’idée !” soupirai-je au fur et à mesure que Steven Soderbergh essayait de créer un pauvre suspense sur un sujet qui ne s’y prête pas le moins du monde. Quelle mouche ivre morte a bien pu piquer celui qui fut, dès son premier essai, goldenpalmé et considéré comme le petit génie du cinéma indie, assez gonflé pour alterner films de studios et films labellisés Sundance avec une aisance à faire pâlir tous les Gus van Sant de la Terre ? Comment donc en es-tu arrivé, Steven, à remaker le film mythique, mystique et anti spectaculaire de Tarkovski ? Est-ce ton producteur James Cameron qui t’a convaincu en te promettant d’exaucer tes désirs les plus fous ? De t’emmener visiter son bathyscaphe ? De te peindre en bleu la prochaine fois qu’il aurait une idée de film débile ?

Ce n’est pas tant que Solaris soit mon Tarkovski préféré (je lui préfère Stalker, à peu de choses près) ou que je sois outré que l’on refasse un film déjà comble (j’aime bien le Psycho de Gus van Sant justement, c’est dire à quel point je suis tolérant !) mais il fait peine à voir, Steven, à tenter de se débarrasser de la portée métaphysique du roman de Stanislaw Lem, dont l’essence ne lui échappe sans doute pas mais qui se prête si mal à la panoplie hollywoodienne.

Et côté panoplie hollywoodienne, on est gâtés ! Censé interpréter un psychologue dénué d’humour, George Clooney, tout en sourcils carygrantesques, a beaucoup de mal à faire le job. Natascha McElhone, elle, paraît bien trop terrienne pour incarner une femme éthérée. Quant à Jeremy Davies, qui plaide la folie avec abondance de tics, il est tout simplement à baffer. Et puis le phénomène issu de Solaris, la planète-cerveau qui matérialise les individus présents dans les pensées des humains, est dévoilé trop rapidement. Sans ce mystère, difficile de maintenir l’intérêt. Ça laisse certes du temps à Soderbergh pour s’intéresser aux rapports entre les personnages de Clooney et McElhone, filmés en mode pseudo nouvelle vague comme il aime, mais voir le couple faire du shopping et manger des nouilles chinoises n’est guère passionnant.

En 1972, le Solaris de Tarkovski se voulait le pendant soviétique du 2001 de Kubrick. Il en avait l’ambition et la démesure. J’ignore si le Solaris de Soderbergh prétend davantage au remake qu’à l’adaptation du roman, que je n’ai pas lu. Mais en surlignant au lieu de révéler, en étalant de la lenteur là où il faudrait de la patience, en frottant un mauvais polish pour rafraîchir les chromes (un canon à anti-Bosons de Higgs, non mais quelle idée !?), il est clair que Soderbergh accumule les mauvais choix. Dix ans plus tard il fera cette fois un choix bien plus raisonnable en décidant d’arrêter le cinéma.

 

LE REMAKE DU POURQUOI PAS : La Forteresse noire, de Michael Mann (The Keep, 1983)

Quel drôle de film !” m’entendis-je penser en découvrant La Forteresse noire sur une VHS pan and scannée du milieu des années 80. Michael Mann avait entre-temps lancé Sonny Crockett et Ricardo Tubbs aux trousses des dealers de Miami et sorti sur les écrans le prodigieux Manhunter (Le Sixième sens en français), où l’on pouvait déjà faire la connaissance d’un certain Hannibal Lecktor (Lecter, en français). A n’en pas douter, Michael Mann allait devenir un cinéaste qui compterait. La Forteresse noire n’était alors que son deuxième long métrage. Un film qui revenait de loin, et en charpie.

Prévue pour faire 180 minutes, cette adaptation du Donjon, titre de gloire de Francis Paul Wilson – obscur auteur de romans horrifiques qui, paraît-il, déteste le film – ne durera finalement qu’un peu plus de 1h30. Une mutilation radicale, conséquence de la vision monumentale de Mann. Le décor (un village roumain pendant la Seconde Guerre mondiale et la fameuse forteresse noire qui le domine) a été construit grandeur nature dans une vallée inaccessible du Pays de Galles, où se déroula le tournage dans des conditions très difficiles. Le budget explosa instantanément, les clashes se multiplièrent entre Mann et la Paramount, les executives empoignèrent leurs sécateurs, taillèrent, castrèrent, remontèrent et tournèrent une nouvelle fin. Sur cette VHS pourrie où il fallait fantasmer le cinémascope à droite et à gauche, en haut et en bas, où il fallait à chaque instant se demander si tel mouvement de caméra était un geste de Mann où le fruit d’un pan and scanneur obnubilé par l’idée de garder les personnages au centre de l’image, tout ce que La Forteresse noire aurait pu être me faisait rêver.

1941. Une unité de la Wehrmacht a pour mission d’occuper un col perdu dans les montagnes de Transylvanie, position stratégique destinée à contrer une éventuelle offensive de l’Armée rouge. Là, un austère village roumain et une forteresse sinistre en laquelle les nazis voient un précieux refuge. Ils ont tort, c’est une prison, un donjon qui retient le Mal à l’état pur, un démon nommé Molasar que des soldats inconscients vont libérer. En conséquences des morts mystérieuses et atroces se multiplient, puis des SS, cette autre incarnation du mal, débarquent en renfort et massacrent les villageois jugés responsables. Un homme impénétrable nommé Glaeken (Scott Glenn), sorte d’ange armé d’un sabre sacré, apparaît alors comme le dernier rempart pour protéger l’humanité de Molasar, au risque de laisser la barbarie nazie se propager. Quel dilemme hors du commun ! La lutte homérique du Bien contre le Mal se prépare, on pense à Lovecraft, au Fléau de Stephen King, ça y est le combat va commencer et… plouf ! Plus rien.

Après une exposition rigoureuse, l’installation d’un univers glacial de toute beauté, quelques plans gore aussi, le film se tend, puis s’étiole, puis s’éteint. Le personnage de Glaeken le sauveur est balancé comme ça sur l’écran, il n’a plus consistance ni sens. Dessiné par Bilal, Molasar est superbe, de cette matière d’avant la CGI où la présence d’une créature ne faisait aucun doute. Mais le responsable des effets spéciaux est mort au cours du tournage (c’est définitivement un film maudit) et du coup, lorsque le Mal à l’état pur se met en colère, ses yeux deviennent rouges comme ceux d’un lapin et lancent de pathétiques rayons lasers. Il faut dire que la Paramount, pressée d’en finir, n’était pas du tout dans l’état d’esprit de peaufiner les plans. Mais c’est surtout la précipitation de la dernière partie du film et les innombrables lacunes et incohérences de récit qui dévoilent combien le film a été charcuté. Et le fait de le revoir au bon format bien des années plus tard n’y a pas changé grand’ chose. En scope, La Forteresse noire n’est pas beaucoup plus satisfaisant, mais demeure un objet d’émerveillement.

Désastre financier, échec public et critique, le film, renié par Michael Mann, est à juste titre devenu culte. Une rumeur de version intégrale en DVD courrait il y a quelques années, mais rien ne s’est passé. Au lieu d’attendre que ce montage de 180 minutes existe un jour, il n’y aurait pas quelqu’un pour en faire un remake ? Carpenter ? Del Toro ? Uwe Boll ? Gilles Paquet-Brenner ? Anyone ? Anyone ?

 

 

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