Le Bureau des Légendes entrevoit la lumière (saison 2 / Canal+)

Le Bureau des Légendes entrevoit la lumière (saison 2 / Canal+)

Note de l'auteur

Nous n’avions pas été tendres avec la saison 1 du Bureau des légendes, entrevue pour la première fois lors de l’édition 2015 du festival Séries Mania. Un an plus tard, elle revient néanmoins sûre de ses forces et augmentée d’une emprise géopolitique remarquablement maîtrisée.
Alors que les regards sont tournés sur la “catastrophe” Marseille* (Netflix), il est bon de souligner qu’avec Le Bureau des légendes Canal + tient, pour sa part, une série confectionnée dans les règles de l’art !

On retrouve donc Le Bureau des légendes quatre mois après les événements relatés dans la première saison. Ce service en charge des clandestins implantés à l’étranger se focalise sur Daech suite à l’identification d’un djihadiste français sur des vidéos où il tient le rôle du bourreau.
Parallèlement, Malotru est devenu agent double pour le compte des Américains et tente d’obtenir la libération de Nadia El Mansour (emprisonnée en Syrie) en se servant de la jeune recrue du bureau fraîchement implantée en Iran pour obtenir une monnaie d’échange…

Voilà un synopsis bien garni. Et pourtant, tout est connecté de manière simple et limpide. Il y a trois grands axes qui se déploient dans trois régions distinctes du Proche-Orient. Malotru relie deux directions et se rattache épisodiquement à la troisième mais elles se croisent habilement pour éviter le sentiment de vase clos.

L’an passé, Éric Rochant (crédité tout de même des casquettes de créateur, scénariste, réalisateur et producteur) revendiquait le statut de showrunner. Son intention était louable, mais on ne pouvait s’empêcher d’entourer ses déclarations d’une certaine prudence. En effet, le statut est, encore aujourd’hui, de l’ordre de la chimère en France et les déclarations récentes de Dan Franck au sujet de Marseille semble l’attester.
Pourtant, cette saison 2 du Bureau des légendes vient démontrer concrètement cette faisabilité. Rochant est à la tête d’une writers room qui est en mesure de fournir une saison chaque année (l’écriture de la troisième est déjà achevée). Il supervise ensuite la mise en scène en réalisant lui-même des épisodes puis en confiant la caméra dans un cadre qu’il a défini pour le reste de la saison.

De cadre, il est aussi question pour un récit subtilement plus ambitieux. Sans changer le périmètre d’action de la DGSE – les missions sont logiquement du même ordre –, on remarque que l’action s’évade des bureaux pour chercher un peu plus de lumière naturelle. Si l’atmosphère confinée avait de toute évidence servie à définir la série, elle trouve du rythme et, globalement, une narration plus fluide en échappant au quasi huis clos de la première saison. On remarque même un surplus de dynamisme en intérieur avec l’ajout de séquences type walk and talk (chères au duo Sorkin/Schlamme).

Paradoxalement, cette bouffée d’air frais ne profite pas forcément au casting. Mathieu Kassovitz (Malotru) est très bon sur un registre d’espion illisible, mais trop peu expansif lorsqu’il le faudrait. De la même manière, Sara Giraudeau (Philomène) fait preuve d’une certaine nonchalance qui la sert ou la dessert selon la teneur psychologique de ses scènes.
Par contre, les seconds rôles sont jubilatoires. Jean-Pierre Darroussin (Duflot) est irrésistible, Florence Loiret-Caille (Marie-Jeanne) est à nouveau très convaincante et la nouvelle venue, Alice Belaïdi (Mère Tereza) impressionne dans un rôle pas évident.

Zineb Triki (Nadia el-Mansour)

Zineb Triki (Nadia el-Mansour)

Une distribution qui aura, plus encore qu’en saison 1, à batailler avec l’acte du mensonge. Malgré le retrait – tout relatif – des sessions d’analyses psychologiques du docteur Balmes (l’excellente Léa Drucker), Malotru s’interroge plus que jamais alors qu’il bascule vers le statut d’agent double. Cette introspection est symbolisée par des séquences de voix off, reprenant une logorrhée que l’intéressé couche sur un cahier.
Ce procédé n’est pas toujours très efficace mais la thématique du mensonge rebondit de belle manière lorsque Malotru s’improvise professeur dans cet art auprès d’une jeune collègue. On découvre alors que celui qui s’interroge n’en est pas moins dépourvu d’un savoir qu’il partage avec aplomb, soit une mise en abîme tout à fait inattendue.

Toutefois, ces considérations relatives à la morale ne font pas obstacle à un empiètement marqué vis-à-vis d’une réalité géopolitique prépondérante. Qu’il s’agisse des attitudes volatiles de l’administration de Bachar el-Assad en Syrie, de l’émancipation débridée d’une jeunesse aisée à Téhéran ou bien de la situation géographique évolutive de l’État Islamique, Le Bureau des légendes s’appuie sur un échiquier international fidèlement retranscrit.

À partir de là, cette saison 2 développe un sujet sensible qui dénote singulièrement au cœur d’une production française généralement très frileuse dès lors qu’il s’agit d’aborder l’actualité. Le parcours d’un djihadiste français installé en territoire irakien occupé par Daesh est analysé au regard d’un double point de vue, celui du bureau (donc des autorités) et celui de la famille de l’expatrié. Le téléspectateur regrettera peut-être une approche totalement dépourvue de position politique ; il aurait pourtant été intéressant d’avoir un conflit de stratégie entre faucons et diplomates qui influencerait (ou pas) la marche à suivre.
On ne peut néanmoins qu’applaudir devant un récit d’actualité parfaitement structuré qui fait très largement écho aux problématiques de notre société.

Du reste, Le Bureau des légendes ferait des envieux. Une adaptation américaine transposée à la CIA serait envisagée !

Canal + Séries propose une intégrale de la saison 1 ce vendredi (6 mai) dès 20h50.

LE BUREAU DES LEGENDES saison 2 en 10 ép. (CANAL+) à partir du 9 mai (2 ép. / soirée).
Créée par : Éric Rochant.
Écrit par : Éric Rochant, Camille de Castelnau, Raphaël Chevènement, Antonin Martin-Hilbert, Cécile Ducrocq, Hippolyte Girardot et Capucine Rochant.
Réalisé par : Éric Rochant (1&2), Samuel Collardey (3&4), Élie Wajeman (5&6), Laïla Marrakchi (7&8) et Hélier Cisterne (9&10).
Photographie : Pierre Novion, Pierric Gantelmi d’Ille, Hichame Alaouie et Denis Rouden.
Avec : Mathieu Kassovitz, Florence Loiret-Caille, Jean-Pierre Darroussin, Léa Drucker, Sara Giraudeau, Jonathan Zaccaï, Zineb Triki, Gilles Cohen, Pauline Étienne, Mathieu Demy, Moe Bar-El et Alice Belaïdi.
Musique originale de : Rob (Robin Coudert).

*: Le Bureau des légendes et Marseille ont en commun un producteur : Pascal Breton (Federation Entertainment).

Visuels : Jessica Forde © The Oligarchs Productions / CANAL+

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