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Le chômage tranquille (critique de The Company Men, de John Wells)

Le chômage tranquille (critique de The Company Men, de John Wells)

Pourquoi parler de The Company Men ? Bonne question, aminche du week-end et je te remercie de me l’avoir posée. Plusieurs raisons zèbrent alors mon cervelas, que je me propose d’énoncer ici même : c’est un bon film de crise, certes en charentaises mais pas désagréable ; il est réalisé par John Wells, un showrunner de séries télé en or ; Ben Affleck confirme qu’il se bonifie avec l’âge ; le fan de séries et/ou de chéris de ces geeks se délectera d’un casting truffé de gueules familières. A vous de voir si ça justifie l’achat d’un ticket de cinéma.

Résumé : cadre supérieur chez GTX, un conglomérat industriel basé à Boston et spécialisé dans les chantiers navals, Bobby Walker (Ben Affleck) voit son rêve se briser le jour où, à la suite d’une compression de personnel, il se retrouve au chômage. Bientôt, ses partenaires Phil Woodward (Chris Cooper) et Gene McClary (Tommy Lee Jones) vont eux aussi faire les frais d’une nouvelle charrette. En attendant, Bobby doit faire face à l’urgence grandissante de retrouver du travail, ses repères et un nouveau sens à sa vie.

Il y a peu de chances que vous vous laissiez convaincre d’aller voir The Company Men en salles. Moi-même, si je n’avais pas eu l’occasion de le voir en projection de presse, aurais-je été prêt à débourser 9 euros pour un sujet pas franchement funky même pas enrobé par l’excitation d’une promesse d’excellence ? Pas sûr… Car nous sommes d’accord : The Company Men, sélectionné au dernier festival du film américain de Deauville, ne laisse pas un souvenir spécialement impérissable. Sur le sujet, O combien d’actualité, anxiogène et propice à la noirceur, des conséquences humaines de la crise économique, on ne peut pas dire que John Wells ait livré un film uppercut, un brûlot sordide pour festival Les Inrock, une plongée glauque dans la dérive sociale. The Company Men, si l’on commence par ses défauts, ne suscite pas vraiment le malaise, il offre une expérience de cinéma plutôt confortable en scrutant le sort de yuppies qui, chassés de leurs postes à 160 000 doll’/an, ont largement le temps de voir venir avant d’aller croûter à la soupe populaire. Les principales angoisses de Bobby Walker ? Se voir sucrer son abonnement au golf club du coin, renoncer aux bonnes tables à 500 dollars, à sa Porsche de kékos et (tout de même) ne plus avoir les moyens de rembourser le colossal crédit de sa maison avec jardin. Ses deux collègues Phil et Gene (ce dernier occupant un poste de dirigeant dans GTX), bientôt eux aussi sur le carreau suite à une seconde réduction d’effectifs, sont encore moins à plaindre côté indemn’. The Company Men passe ainsi le plus clair de ses 112 mn à tenter de nous faire compatir au sort de ces nantis soudainement mis sur la touche, au gré d’une narration extrêmement classique, sans effet de manche ni coup de cymbales dramatique – hormis peut-être un rebondissement tragique assez prévisible. Mais…. mais… Voilà c’est plus fort que moi, j’ai plutôt de la sympathie pour ce film sur la lose et lui-même loser puisqu’il échoua totalement à récolter la moindre nomination aux derniers Oscars et se fracassa sans gloire au box-office US.

Tout d’abord, la crise post-2008 a frappé beaucoup de familles américaines aisées similaires aux Walker. A travers eux, Wells explore les affres d’une middle class « plus », liée à un tissu industriel en plein délitement, et dont la vie à crédit fut mise en pièces par la crise de 2008 et son cortège de licenciements. Ces gens-là « existent en vrai » et l’on ne voit pas pourquoi ils ne pourraient fournir eux aussi un matériau dramaturgique digne d’intérêt. Ensuite, hormis l’édifiant documentaire Inside Job, la crise et ses conséquences humaines a finalement très peu inspiré Hollywood depuis le crach de 2008. Tout sage et imparfait qu’il puisse être, The Company Men a au moins le mérite d’exister sur le sujet et d’aborder plutôt finement, au détour de certaines scènes ou répliques, la sourde angoisse qui ronge ces cadres sup’ brutalement privés de leur virilité. Bobby Walker vit son chômage dans le déni total, persuadé de retrouver du travail au bout de quelques semaines, jugeant inutile d’informer ses parents et encore moins de renoncer à son coûteux passe-temps sur le green. Mais l’accumulation d’espoirs d’embauche douchés entame sournoisement sa confiance de winner. Après des mois sans boulot, les galères commencent à pointer sérieusement le bout du nez, les revenus du ménage Walker ne suffisent plus à payer les traites, les faux-semblants s’effondrent. Après avoir crânement refusé un emploi sur un chantier par son beauf’ (Kevin Costner, bien goitreux mais dans la note), Bobby ravalera sa morgue et finira par accepter l’offre pour faire bouillir la marmite….

Men in black ? Non men in chômedu…

Cette sensation de perte de puissance, cette angoisse du chef de famille désarçonné contaminant peu à peu ses proches, John Wells, dont The Company Men est le premier long-métrage, l’aborde humblement et clairement. Son scénario ne va pas forcément chercher midi à quatorze heures et la dérive de Bobby Walker ne s’aventure jamais vers les sentiers trop sombres où l’aurait peut-être entraîné un David Mamet (remember Glengarry). En modeste artisan malgré son impressionnant CV de showrunner en télé (Urgences, New York 911, A la maison blanche, Southland…), John Wells décrit simplement les inquiétudes d’une famille aisée de la banlieue de Boston confrontée au manque d’argent. Le récit est mené avec suffisamment de savoir faire pour ne pas ennuyer, d’autant que la vulnérabilité des personnages est incarnée par une belle bande d’acteurs très justes et, à l’image de tout le film, carburant à l’humilité. Quoiqu’un poil toujours un peu lisse, Ben Affleck porte plutôt bien la lose du frimeur abîmé, bien loin de ses insupportables sourires niais d’antan, tandis que Tommy Lee Jones est irréprochable en dirigeant lâche bientôt lui-même licencié. Quant à Chris Cooper, le plus à fleur de peau de tous, rien à dire, comme toujours avec ce génial acteur, une poignante humanité affleure à chacune de ses scènes. Wells ayant décidé de gravir le versant optimiste du drame social, la randonnée se clôt sur une note d’espoir qui, à mon sens, est hélas la seule faute de goût d’un film qui par ailleurs échoue à nous émouvoir réellement. Mais encore une fois, il se dégage de l’entreprise (attention métaphore filée, haha !) un je ne sais quoi de sympathique dans cette modestie ambiante, renforcée par la présence de quelques tronches bien aimées du fanboy que je suis. Voyez plutot :

Maria Bello (alias la biatch du film : Sally Wilcox, DRH de la société GTX). John Wells connaît bien la bella Maria puisque cette dernière a joué l’inoubliable Dr Anna Del Amico dans les saisons 3 et 4 d’Urgences. Depuis, Maria a gratifié de sa classe un patchwork de films, des pépites (Payback, History of violence…) comme des merdes (Coyote Girls, Assaut sur le central 13, World Trade Center…). Mais quoi qu’il en soit, elle est toujours belle à tomber, excellente comédienne et on aimerait bien la retrouver plus souvent.

 

 

 

 

 

 

Rosemarie Dewitt (alias Maggie Walker, épouse patiente de Bobby) : visage atypique familier pour tout fan de séries qui se respecte. Rosemarie a joué une allumeuse dans tous les sens du terme dans Rescue Me, une artiste bohème et junkie maîtresse de Don Draper dans Mad Men ou encore la sœur de Tara dans United States of Tara. Elle n’apparaît pas encore vraiment sur les radars du grand public, cantonnée aux seconds rôles de qualité. Capable de jouer aussi bien les vamps que les « girl next door ». Un nom et une gueule à retenir.

 

 

 

 

 

 

Eamonn Walker (alias Danny Mills, compagnon d’infortune de Bobby Walker). Comment oublier le Kareem Saïd de Oz ? Cet acteur massif débordant de charisme évolue depuis entre grand et petit écran.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Craig T. Nelson (alias le vilain James Salinger, PDG de GTX). Ho bon sang, un chéri de ces geeks eighties direct !!! Le papa de Carol Ann dans Poltergeist, c’était lui. Le « Osterman » de Osterman Week-end, producteur télé judoka soupçonné d’espionnage, c’était encore lui. Le vendeur de bagnoles véreux dans Action Jackson, c’était toujours Craig T. ! Bon, il en a tourné des merdes, hein, et il a tenu également le rôle principal dans la série plan-plan des nineties Washington police. Mais comme je lis sur IMDB qu’il est ceinture marron de Tae Kwon Do, je ne vais pas l’emmerder pour si peu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bref, The Company Men mérite, à mon humble avis, un peu plus de considération que la sortie désastreuse que lui a réservé aux Etats-Unis son distributeur (The Weinstein Company, comme c’est étonnant !). Et si vous ne vous décidez pas à le découvrir en salles, gardez le au moins dans un coin de vos neurones pour sa sortie DVD car voilà, malgré ses limites, une chronique sensible et humble de l’Amérique qui perd.

The Company Men, de John Wells. Avec Ben Affleck, Chris Cooper, Kevin Costner, Tommy Lee Jones. (1h52). Sortie nationale le 30 Mars.

End of transmission

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