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Le devoir de vérité (critique des Voies du destin de Jonathan Teplitzky)

Le devoir de vérité (critique des Voies du destin de Jonathan Teplitzky)

Note de l'auteur

Les-voies-du-destinLe pont de la rivière Kwaï et Merry Christmas Mr. Lawrence,deux films majeurs qui relatent le sort des soldats anglais, prisonniers des camps japonais pendant la seconde guerre mondiale. Une confrontation entre deux civilisations, deux empires finalement pas si éloignés l’un de l’autre, car tout deux fondés sur un code de l’honneur très strict. En s’attaquant à l’histoire véridique d’un des soldats de la rivière Kwaï, Jonathan Teplitzky avait de quoi faire lui aussi un grand film. Malheureusement, par faute de vouloir trop coller à l’histoire et tout raconter, Les voies du destin (The Railway Man) manque son coup et ne réussi qu’à être un petit film très académique et bien trop anecdotique compte tenu du sujet.

 

C’est souvent le danger lorsque l’on veut raconter une histoire vraie. Un étrange devoir de vérité nous fait souvent commettre l’erreur de vouloir tout dire. Or parmi les innombrables films de ce type, les plus réussis le sont souvent parce qu’ils ne disent justement pas tout. Ils ne s’intéressent qu’à une infime partie temporelle de l’histoire, mais c’est justement en concentrant toute l’attention du spectateur sur cette petite partie que l’auteur du film parvient à finalement « tout dire ». Comme si, pour réussir à véhiculer la puissance d’une histoire véridique, il fallait en quelque sorte s’éloigner de cette vérité, la condenser pour n’en garder que l’essence.

Malheureusement, en ne sachant jamais véritablement comment aborder cette histoire, Jonathan Teplitzky choisit l’option inverse, celle de tout raconter. D’un côté nous avons donc la renaissance au monde d’Eric Lomax, ce vieux soldat blessé à tout jamais par ce qu’il a vécu dans les camps japonais ; et de l’autre, nous avons une sorte de remake du Pont de la rivière Kwaï en plus réaliste. Si la première piste pouvait sembler intéressante, elle est en revanche définitivement plombée par la seconde, faite en flashbacks purement démonstratifs qui ne font que retarder l’inévitable. The Railway Man  aurait sans doute été moins grandiloquent dans sa plastique sans ces retours en arrière, mais il aurait au moins su tirer parti d’un couple qui, contre toute attente, fonctionne plutôt bien : Colin Firth et Nicole Kidman. Sauf qu’en l’état, le rôle de Kidman ne sert pas à grand-chose…

les-voies-du-destin-2Car la plus grande erreur que commet Teplitzky, c’est de ne rentrer dans le vif du sujet qu’en toute dernière partie du film, ou plutôt d’avoir une scène finale qui transforme tout le reste du métrage en une longue et inutile exposition. Après avoir passé les trois quarts de son temps à chercher son sujet, le réalisateur le trouve enfin, mais il est trop tard, il n’a plus le temps de l’aborder correctement. Du face à face entre Eric et son tortionnaire japonais, le lieutenant Nagase (Hiroyuki Sanada), aurait pu naître un film magistral, un huit clos violent, direct et viscéral. Un de ces films qui abordent tant et tant de sujets que l’on en vient à perdre pied, totalement absorber par ce qu’il se passe. Et le pire, c’est que rien de l’histoire véridique n’aurait été perdu. Elle aurait été tout simplement racontée plutôt que montrée, ce qui paradoxalement fonctionne parfois mieux au cinéma.

Le devoir de vérité est sans doute le plus grand piège de l’histoire vraie au cinéma, car il en va évidemment de la responsabilité de l’auteur vis-à-vis des personnes qui l’ont vécue. Les voies du destin ne se détourne jamais de ce devoir (enfin presque, on est au cinéma quand même). Mais c’est justement là où le film fait défaut et laisse de côté un autre devoir, peut-être plus important, le devoir du conteur. Ce devoir qui veut qu’un conteur mette tout en œuvre pour faire passer au mieux l’histoire, quitte à la trahir. Au-delà du récit, il y a la manière dont il est raconté, au-delà du fond, il y a la forme et lorsque l’un contient un potentiel aussi puissant que The Railway Man, il est fort dommage que l’autre échoue à le retranscrire.

 

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