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Le Dictionnaire des Séries Télévisées, saison 02 (Entretien avec Benjamin Fau)

Le Dictionnaire des Séries Télévisées, saison 02 (Entretien avec Benjamin Fau)

Nils C. Ahl (critique littéraire et de séries, auteur de livres pour la jeunesse) et Benjamin Fau (critique de musique, séries et littéraire, membre de l’Association des Critiques de Séries) proposent la seconde saison de leur Dictionnaire des séries télévisées après une première édition parue fin 2011. 900 œuvres supplémentaires au programme, ce qui monte un total à près de 4 200 séries recensées. C’est l’occasion de revenir sur un ouvrage nécessaire, ludique, qui invite à la curiosité et de donner la parole à Benjamin Fau.

51r5yu9lzdl-_sx394_bo1204203200_Il y a, dans l’avant-propos, cette très belle phrase qui résume l’existence de l’ouvrage : « Le dictionnaire lutte contre l’oubli et la négligence ». Depuis 1993 (dernière édition de Télé Feuilletons de Jean-Jacques Jelot-Blanc) ou 1999 (Guide Totem des Séries Télé de Martin Winckler et Christophe Petit), aucun livre n’avait occupé la place laissée vacante. Une place où il n’est pas question de lister des œuvres et mettre à disposition une base de données évolutives (pour cela, il existe AnnuSéries, l’encyclopédie des séries tv, de l’association A-Suivre – vous ne trouverez pas mieux) mais d’offrir une vision plus critique sur la production.

Dictionnaire des séries télévisées incite à la flânerie. On se promène dans des pages piquées au hasard. On déambule à travers des milliers de séries, vieilles ou récentes, connues ou obscures, d’intérêt plus ou moins grand qui embrassent une vision globale afin de mesurer son Histoire, sa progression et son évolution. C’est aussi la beauté du l’ouvrage de tester ses connaissances ; de confronter ses avis à ceux des rédacteurs. Aimer les accords autant que les désaccords dans une visite libre de l’art sériel. Plonger dans les curiosités de notre patrimoine. S’ouvrir à d’autres nationalités (en sachant très bien que toutes ne pourront figurer dans le dictionnaire). Dans l’entretien qui va suivre, Benjamin Fau explique la démarche qui l’a animé avec Nils C. Ahl dans la rédaction du copieux livre qui trouvera naturellement une place sur les étagères sériephiles.

Daily Mars : À l’heure de AnnuSéries, Wikipédia ou IMDb, pourquoi faire le pari du papier ?

Benjamin Fau : On n’a jamais réfléchi comme ça, en opposant le web et le papier. Quand on a commencé à réfléchir au Dictionnaire, c’était en 2006-2007, et les annuaires de séries sur le web étaient moins développés qu’aujourd’hui – surtout Wikipédia qui s’est pas mal enrichi. IMDb et AnnuSéries sont très factuels, et on attendait autre chose. En fait, nos “modèles” venaient du papier. Pour Nils, c’était les grands Dictionnaires du cinéma de Tulard ou de Lourcelles, et pour moi, qui vient plutôt de la musique que du cinéma, c’était le Dictionnaire du rock dirigé par Assayas. On avait besoin de lire un texte, une critique, d’entendre une voix, une opinion, pas seulement d’obtenir des informations factuelles sur une série.
lourcellesOn a eu la chance de trouver assez rapidement (après quelques portes poliment refermées quand même) un éditeur qui a cru au projet et nous a donné un budget, notamment pour payer nos contributeurs. Car oui, il y avait également une raison économique : sur le web, pour l’instant du moins, le Dictionnaire n’aurait pas rapporté d’argent, ou presque rien. En tout cas, carrément pas assez par rapport à ce qu’il coûte en temps, en sueur et en râleries conjugales. La critique série sur le web est soit le travail de journalistes adossés à un média, soit l’œuvre de passionnés bénévoles. On n’avait pas de média pour nous soutenir et on ne pouvait pas se permettre d’être bénévoles, alors…
Mais, à la base, c’est surtout, je pense, que nous avons reproduit un format que nous connaissions et que nous aimions. Un peu old school, à présent, certes… Mais je suppose que, comme la première édition a été très vite épuisée et qu’on sort aujourd’hui une édition mise à jour, le pari n’était pas si fou que ça… Qu’il y avait, au moins, un public amateur de séries et appréciant le format “dictionnaire”.

Comment avez-vous sélectionné les séries présentes ? Sur quels critères ?

B.F. : On est tout de suite parti sur une idée d’exhaustivité, malgré les difficultés que cela soulevait (et soulève encore d’ailleurs, car je ne pense pas qu’elle soit atteignable), parce qu’on ne voulait pas avoir à sélectionner, à choisir. De quel droit on aurait écarté ceci ou cela ? Et pour nous, le travail était aussi d’arriver à avoir un regard d’ensemble sur la forme (les formes, en fait) de la série et du feuilleton à la télévision. Alors on s’est dit qu’on prenait tout. Tout ce qui avait été diffusé à la télévision française et faisait plus de 6 épisodes. La limite est arbitraire (c’aurait pu être 8 épisodes, ou 10, ou 4), mais on s’est dit qu’en-dessous de 6 épisodes, on se trouvait vraiment en présence d’un film découpé. On ne peut pas binge-watcher une fiction de 4 épisodes… On ne peut pas non plus développer la même attente, semaine après semaine, épisode après épisode, sur des séries très courtes.
On a également décidé d’exclure complètement les séries d’animation – et pour le coup, ça a été un très long débat. Parce qu’évidemment, dans le Dico, il manque les Simpsons, South Park, Daria, le Batman des années 90, Futurama, Avatar… Et il n’y a aucun anime japonais non plus. On est pourtant d’accord sur le fait que ce sont des séries qui ont marqué durablement l’histoire de la télévision, et de la fiction tout court. Et que si on faisait un Top 10 de nos séries préférées, il y aurait les Simpsons dedans, pour l’un comme l’autre. Mais on a décidé que c’était tout ou rien. TOUTE l’animation ou rien. Alors, pour des raisons évidentes de place, ça a été rien. Je pense sincèrement qu’inclure l’animation aurait doublé le volume du livre… Il faudrait en faire un autre, spécifiquement.

En 2011 est parue la première édition du dictionnaire, nous sommes en 2016 et vous avez ajouté plus de 900 séries. On parle de la Peak TV, comment imaginez-vous la suite du dictionnaire ?

B.F. : Problématique. On est arrivés au bout du possible pour ce format, je pense. On a resserré au maximum la mise en page, on a coupé tout ce qu’on pouvait couper, on a sacrifié le cahier photo de la première édition… Tout ça pour proposer une deuxième édition augmentée, en un seul volume et à un prix somme toute assez sympathique. Si on continue, on devra forcément passer à deux volumes, donc bien plus cher.

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Et humainement, on ne peut plus suivre le rythme, non plus. Ce n’est pas seulement le fait de la Peak TV, c’est-à-dire du pic de production délirant qu’on connaît actuellement aux États-Unis. On a commencé le Dictionnaire à l’âge d’or des coffrets DVD. La VOD était balbutiante, la TNT n’existait pas. À présent, pratiquement TOUTES les séries US nous parviennent d’une façon ou d’une autre (chaînes de la TNT, VOD type Netflix, OCS, Canal Play, MyTF1Vod, etc.), on importe de plus en plus de séries venues de pays dont on ne savait même pas qu’ils produisaient des séries il y a seulement quinze ans (la Scandinavie, bien entendu, mais aussi Israël par exemple), et même au niveau hexagonal, il y a quelques nouveaux diffuseurs qui sont apparus ces dernières années, même si c’est relativement marginal (je pense surtout à OCS Signature, mais il y a aussi des choses qui se font sur Arte ou France 4). On ne peut tout simplement pas suivre le rythme…
L’idéal serait, évidemment, d’adapter le Dictionnaire dans un format web. Mais, encore une fois, il n’y a pas de modèle économique viable pour l’instant pour ça sur le web. Donc : il n’y aura probablement pas de troisième édition papier. Sauf idée géniale.

L’un des intérêts du dictionnaire, c’est de se replonger dans le passé, de dénicher des raretés, des curiosités. Aujourd’hui, les séries sont devenues populaires, tout le monde en regarde, en parle. Est-ce que vous avez une volonté de faire vivre une histoire de la série encore méconnue pour certains, de pousser les gens à regarder vers le passé plutôt que l’actualité ?

B.F. : Notre volonté, c’était de nous extraire de l’actualité proprement dite et d’avoir un regard d’ensemble sur un format de fiction finalement encore jeune, une soixantaine d’années. Donc d’aller découvrir plein de choses dans le passé. On a été surpris nous-mêmes de ce qu’on a trouvé d’ailleurs. Il y a, certes, énormément de productions qui déclinent un même modèle jusqu’à l’écœurement, des produits formatés à l’extrême, etc. Mais également beaucoup de séries oubliées qui méritent d’être redécouvertes ou qui ont fait avancer l’histoire du format. Il y a des choses à découvrir pour tout le monde et tous les goûts, dans l’histoire des séries. Que vous aimiez les comédies familiales vieillottes, les soaps, les séries policières ou médicales… Observer l’évolution des types de personnages, des formats d’histoires racontées, observer l’impact des évolutions de la société sur tout ça, c’est passionnant.
The_Wire_02_1024x768On est totalement fan de l’âge d’or des séries HBO des années 2000, mais il faut bien comprendre que ce n’est qu’un âge d’or parmi d’autres et que les séries télé ne sont pas devenues “de qualité” ou “culturellement acceptables” ou je ne sais quoi d’un seul coup avec les Soprano, Six Feet Under et The Wire. On est passé en France d’un mépris plus ou moins prononcé pendant plusieurs décennies envers les fictions télé à une sorte de snobisme qui voudrait qu’une sélection de séries “acceptables” soit le nec-plus-ultra de la culture populaire, voire de la culture tout court. Ça revient quand même un peu à passer d’un extrême à l’autre.
Ce qu’on voudrait faire, ce n’est pas pousser les gens à regarder vers le passé plutôt que l’actualité, mais leur faire comprendre ou découvrir qu’il y a aussi une culture série avant l’actualité. Que les séries qu’ils aiment et qu’ils estiment aujourd’hui ne sortent pas de nulle part, mais font partie d’une histoire. Si quelqu’un vient vous dire : “j’adore le cinéma, le cinéma c’est génial, il n’y a rien de mieux que le cinéma” et que vous découvrez qu’il n’a vu que deux ou trois films récents – même si ce sont, à votre avis, d’excellents films et que vous comprenez son amour naissant – vous allez lui conseiller d’aller regarder d’autres films avant d’être aussi catégorique… Pour les séries, c’est pareil : c’est une façon de raconter qui a une histoire et un corpus d’œuvres très diverses. Tout ce qu’on voulait faire, c’est offrir une porte d’entrée vers cette diversité à nos lecteurs, à notre manière, et affirmer ainsi la réalité d’une culture séries.

Le dictionnaire est aussi l’occasion de remarquer et/ou répéter que nous avons une réelle culture séries en France, avec de nombreuses productions, mais qu’elle a été un peu oubliée avec le temps, c’était aussi une de vos volontés de faire revivre notre patrimoine ?

B.F. : Ce n’était pas forcément une volonté consciente au départ, mais ça s’est fait naturellement au fil du travail. Je me doutais qu’il y avait eu des trucs pas mal à la télévision française, mais pas forcément autant ! Même si on a très rarement innové et qu’on se cantonnait généralement à des genres assez ou très codifiés, l’ORTF a produit énormément de fictions de grandes qualités dans les années 60 ou 70. Et contrairement aux idées reçues, les réalisateurs de cinéma n’ont pas attendu les années 2000 pour s’intéresser à la télévision : Maurice Pialat a par exemple déclaré que La Maison des bois, une formidable mini-série du début des années 70, était son meilleur souvenir de tournage… Franju a également tourné la première version de ses Nuits rouges pour la télévision, en huit épisodes… etc.

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En France, on a surtout souffert dans les années 80 et 90 – et on peine encore pour rattraper le retard. Le passage à la vidéo, la privatisation, les lois sur les quotas etc. ont eu des effets catastrophiques sur la qualité des programmes. On vient aussi d’une culture marquée de manière excessive par la nouvelle vague ou la caméra-stylo où le “patron” d’une fiction est son réalisateur, tandis qu’ailleurs, tout le monde s’accorde pour reconnaître que, dans le cas d’une série ou d’un feuilleton télé, c’est le scénariste qui doit mener la danse. La fiction télé est un art du scénario avant tout, et il n’y a qu’en France qu’on a du mal à comprendre ça…
De plus, on parlait de mépris tout à l’heure, mais celui dont la télévision française a fait preuve envers les productions étrangères (majoritairement) jusqu’à récemment est effarant. Les séries américaines étaient vues comme du pur divertissement, du temps de cerveau disponible, des bouche-trous entre deux programmes (ou deux pubs). Les doublages ne respectaient rien, on diffusait les séries dans un format de pellicule qui n’était pas l’original et qui dégradait méchamment l’image, on ne faisait aucun cas de la cohérence interne de l’œuvre… On est quand même un pays où pendant des années, ce sont les sitcoms AB qui venaient à l’esprit de TOUS ceux à qui l’on parlait de comédies françaises à la télé… Où, quand H est sorti, on a essayé de nous faire croire que c’était révolutionnaire…
On est tombés très, très bas, alors que les deux premières décennies de l’ORTF ont donné un grand nombre de productions de très, très belle facture. Des productions qui ont vieilli dans leur forme, certes, comme ont vieilli les films des années 50 et 60 et même 70, mais qu’on ne perd rien à redécouvrir, au contraire. Le patrimoine seul n’est pas suffisant. Les dernières nouveautés à la mode ne sont pas suffisantes. Les deux se nourrissent et s’enrichissent. Donc oui, ce qu’on voudrait inviter à faire, c’est à regarder à la fois Les Revenants et les Chevaliers de Baphomet, à la fois House of Cards et The West Wing, X-Files et Kolchak : Dossiers brûlants, et comprendre que toutes les séries sont les parts d’un tout, d’une culture et d’une histoire. Les œuvres, quelles qu’elles soient, sont beaucoup plus intéressantes quand on ne les considère pas comme des îles isolées de tout, autosuffisantes, étanches. Et les séries sont des œuvres de fiction à part entière, qu’on commence seulement à considérer à leur juste valeur.

Entretien réalisé par courriel.

Le Dictionnaire des Séries Télévisées, de Nils C. Ahl et Benjamin Fau, édition Philippe Rey.

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