Le Franc-tireur : Portrait du producteur Robert Evans

Le Franc-tireur : Portrait du producteur Robert Evans

Producteur génial et avant-gardiste, capable de prendre tous les risques pour défendre un projet, Robert Evans modernisa de façon significative la production de films à Hollywood dans les années 60 et 70. En prise directe avec la contre-culture de son époque, il aidera à l’éclosion de nombreux talents et contribuera à donner un second souffle au cinéma américain en le débarrassant des conventions dans lesquelles il s’était embourbé durant la première moitié des années 60. Un homme de l’ombre au parcours atypique qui laissera une marque indélébile dans la longue histoire du cinéma hollywoodien.

La carrière cinématographique de Robert Evans commence au bord d’une piscine du Beverly Hills Hotel en 1956 alors qu’il se trouve en voyage d’affaire, chargé de la communication de la marque de vêtements Evan-Picone. Une femme d’une cinquantaine d’année attirée par son physique de jeune premier l’approche alors en lui demandant s’il est acteur. C’est l’actrice Norma Shearer, notamment connue pour avoir tenu la vedette en 1939 du film Femmes (The Women) de George Cukor aux côtés de Joan Crawford. A la recherche d’un acteur en mesure d’incarner son défunt mari dans L’homme aux mille visages (Man of a Thousand Faces) de Joseph Pevney, un biopic retraçant la vie du génial Lon Chaney, elle propose le rôle à Evans qui ne tarde pas à accepter afin de rencontrer en personne la star du film, l’immense James Cagney. Son interprétation est médiocre mais l’histoire de sa découverte fait sensation à Hollywood et le nom de ce jeune loup opportuniste ne tarde pas à se rependre.

De retour sur la côte Ouest en 1957, la vie normale reprend son cours dans les bureaux d’Evan-Picone à quelques détails prés. Evans compte bien profiter de sa renommée nouvelle en écumant les nightclubs huppés de la ville aux bras des plus belles femmes de l’Upper East Side. C’est au cours d’une soirée dans le club le plus coté de l’époque, El Morocco, qu’il rencontre le légendaire Darryl F. Zanuck, alors à la tête de la 20th Century Fox. Encore une fois, le charisme naturel et l’assurance du jeune homme tape dans l’œil du producteur qui déclare : “ Ce ptit gars sera parfait pour jouer le Matador ”. En pleine préproduction du film Le soleil se lève aussi (The Sun Also Rises), il ne tarde pas à imposer ce débutant en haut de l’affiche aux côté d’Ava Gardner et Errol Flynn.

Alors qu’il part au Mexique étudier l’art de la corrida pendant trois mois, une pétition adressée à Zanuck signée par les acteurs principaux et par Ernest Hemingway, coscénariste du film, vient compromettre sa participation au métrage. On y lit : “ Si Robert Evans interprète le rôle de de Pédro Romero, ce film sera un désastre. ”. Malgré cette levée de boucliers, Zanuck est satisfait de la prestation du jeune homme durant le tournage et déclare à voix haute sur le plateau : “ Le gamin reste dans le film et tous ceux que ça gène peuvent démissionner ! ”. Ce moment est une révélation pour Evans. Il réalise qu’il n’a pas envie d’être “ le gars qui se fait dessus en attendant de se faire virer mais plutôt celui qui choisit qui peut rester dans le film ”. Sa voie est tracée.

La « succes story » de cette star à mi-temps, publicitaire sur la côte Est et acteur sur la côte Ouest fait encore les choux gras de la presse californienne, mais Evans lui commence à se lasser. Ne se voyant proposer que des rôles médiocres dans des films de seconde zone, il accepte tout de même le premier rôle du film The Fiend Who Walked the West en 1958, un remake du Carrefour de la mort. Sa prestation y est consternante et il commence à comprendre qu’il ne sera jamais un acteur de premier plan. Abandonnant définitivement l’idée de devenir le nouveau Paul Newman, il a maintenant pour seul objectif en ce début des années 60 de devenir le prochain Zanuck. Il se livre donc à corps perdu dans la production et commence à apprendre les ficelles du métier. Toutefois, la transition de second couteau jouant comme ses pieds à producteur crédible est des plus délicates. Surtout quand votre image de marque est déjà bien implantée dans le paysage culturel hollywoodien.

Malin, il réalise vite que pour mettre un pied dans le grand bain il devra acquérir les droits d’une œuvre que personne d’autre n’aura eu la bonne idée d’acheter. Il se paye donc les services d’un ex-employé du magazine Publishers Weekly chargé de lire des ouvrages et de lui conseiller des œuvres adaptables. Le premier livre jugé digne d’intérêt sera The Detective de Roderick Thorp sur lequel il pose une option pour 5000 dollars. Il contacte alors son ami David Brown, producteur de la Fox, qui semble intéressé par l’adaptation. En fin stratège, Evans ne perd pas une seconde et profite de l’occasion pour négocier un contrat d’exclusivité pour trois films avec la Fox comme producteur délégué. Sa carrière est lancée. Quelques semaines plus tard durant l’année 1967, le journaliste du New York Times Peter Bart écrit un article sur l’ascension fulgurante d’Evans et analyse sa montée en puissance en mettant en avant son audace et son style agressif.

Intrigué par sa réputation de franc-tireur, l’industriel milliardaire Charles Bluhdorn, propriétaire de La Paramount Pictures par le biais de la holding Gulf+Western ne tarde pas à le rencontrer. Intéressé par ce profil atypique et cette nouvelle façon de produire, il parvient à débaucher Evans de la Fox en lui promettant une grande liberté et un champ d’action quasiment illimité. Peter Bart devient son bras droit et lit pour lui plus de dix livres par semaine, à la recherche de l’histoire exceptionnelle qui installera le nom d’Evans au sein de la Paramount. Après avoir lu plus d’une centaine d’œuvres, ils tombent enfin sur la perle rare, le livre d’Ira Levin : Rosemary’s Baby. Alors qu’Evans se charge du développement du film et de l’adaptation du livre, le grand maître du cinéma d’épouvante William Castle produit le métrage.

Pour la réalisation on fait appel à Roman Polanski, déjà reconnu à Hollywood pour des films comme Répulsion ou Le bal des vampires (Dance of the Vampires). Robert Evans et lui partagent la même conception du cinéma et deviennent rapidement bons amis mais après quelques jours de tournages la situation ne tarde pas à se dégrader. Le tournage est très lent et la production accuse un gros retard sur le planning prévu. De plus les premières épreuves de tournage sont si inhabituelles, si excentriques que personne ne comprend vraiment quel film Polanski est en train de réaliser. Quand Castle menace de renvoyer Polanski, seul Evans prend la défense du metteur en scène. Si son ami est débarqué, il partira avec lui. Le coup de bluff marche et la production reprend mais le film connaît une halte brutale lorsque Frank Sinatra, alors compagnon de l’actrice principale du film Mia Farrow, entre en jeu.

Devant tenir le premier rôle au côté de Farrow dans Le détective (The Detective) de Gordon Douglas, le film adapté du livre dont Evans avait acheté les droits quelques années plus tôt, il somme Evans de libérer l’actrice au plus vite sous peine de faire cesser la production dans les plus brefs délais. Les rapports de Sinatra avec la Mafia était bien connus à Hollywood et cette menace n’était certainement pas à prendre à la légère. Acculée, Farrow s’effondre et envisage alors sérieusement de quitter la production avant la fin du tournage. Ce n’est qu’après avoir vu un premier montage d’une heure du film qu’elle décide de rester, stupéfaite par la beauté de ce conte macabre et convaincue par sa prestation. Un choix avisé, car si Le détective rencontre un beau succès, Rosemary’s Baby est le carton de l’été 1968.

Après ce premier gros coup, Robert Evans emménage dans une magnifique demeure hollywoodienne, bien décidé à vivre son rêve américain à fond. Mais il n’aura malheureusement pas le temps de s’endormir sur ses lauriers. En 1970, la Paramount peine à intéresser le jeune public ou à comprendre l’ampleur de la révolution culturelle en marche et les bides s’enchaînent les uns après les autres. Le conseil d’administration de Gulf+Western, conglomérat propriétaire de la Paramount, cherche alors à licencier Charles Bluhdorn et à fermer le studio déficitaire. En réaction Evans produit un spot promotionnel réalisé par son ami Mike Nichols, metteur en scène du Lauréat (The Graduate). Exploitant son expérience passée entant qu’acteur, Evans y livre une prestation incroyable et présente lui-même cette note d’intention filmée.

Il tente ainsi d’expliquer aux financiers son approche pragmatique de la production, mettant en avant sa compréhension du marché et son anticipation des attentes du public. En présentant ses projets futurs pour la Paramount, Evans sait aussi qu’il a une énorme carte à jouer : Love Story. L’histoire simple et fédératrice d’une rencontre entre un homme et une femme. Un mélo déchirant et larmoyant parfaitement dans l’air du temps sur lequel il compte beaucoup. Avec ce projet il pressent un film à fort potentiel et annonce même confiant qu’il compte le sortir durant la période de noël 1971 afin de maximiser les recettes. Il termine donc cette présentation ahurissante en gros plan, affirmant qu’il perçoit la Paramount comme une force créative majeure initiatrice de projets qui lui ressemble et non pas comme un simple studio sans âme.

Le stratagème d’Evans fonctionne à merveille. Charles Bluhdorn conserve sa place et la Paramount survit. Love Story rencontre l’énorme succès escompté et bien plus encore. Les spectateurs vont voir le film cinq ou six fois, fascinés par cette tragédie moderne sirupeuse et les critiques sont dithyrambiques. L’actrice principale du film, Ali MacGraw, annonce même en direct à la télévision qu’elle est enceinte d’Evans avec qui elle file le parfait amour. C’est l’âge d’or du producteur, aussi bien personnellement que professionnellement. Sa position au sein de la Paramount est désormais consolidée grâce à une série de succès impressionnants : Rosemary’s Baby, Drôle de couple (The Odd Couple), Romero et Juliette, 100 dollars pour un shérif (True Grit), Harold et Maude, Serpico et maintenant Love Story, son plus gros succès qui fera passer la Paramount du neuvième au premier rang des studios hollywoodiens les plus rentables. C’est la naissance de ce qu’on appelle aujourd’hui le nouvel Hollywood et le début du règne d’Evans dont les films totalisent plus de 144 nominations aux oscars.

Loin de s’arrêter là, le producteur de génie sent qu’il est sur un très gros coup après avoir lu Le Parrain de Mario Puzzo. Mais pour réussir à restituer l’atmosphère si particulière de ce livre il sait qu’il lui faudra trouver un réalisateur confirmé d’origine italienne, ce qui n’est pas chose facile à l’époque. Il pense à Francis Ford Coppola mais ses premiers films le laissent froid et après trois jours de discussions avec le jeune réalisateur Evans comprend qu’il veut transformer cette histoire de gangsters en une histoire de famille. Consterné par cette approche de l’histoire originale, il engage tout de même Coppola, conscient que lui seul pourra apporter une certaine authenticité au film grâce à sa connaissance de la communauté italienne.

Le tournage du film se déroule à New York dans une ambiance des plus tendues, un perpétuel bras de fer entre le réalisateur et le producteur faisant de cette aventure une lutte sans fin. Après une première projection du Parrain dans les locaux de la Paramount, Evans est consterné. Il convoque Coppola et n’hésites à lui exposer le fond de sa pensée : “ Tu as certainement tourné un grand film mais ce n’est certainement pas celui que je viens de voir. Retourne en salle de montage et fais-moi un vrai film bordel ! ”. Voulant sortir en salle un montage plus long, Evans demande à la Paramount de repousser la sortie du film et leur annonce qu’il ne pourra pas livrer une production de qualité pour noël. Le conseil d’administration refuse et Evans menace de démissionner. C’est grâce au soutien indéfectible de son mentor Charles Bluhdorn qu’il obtiendra un délai lui permettant d’achever le film dans de bonnes conditions.

La première du Parrain a lieu à New York en grandes pompes en 1972 et le film rencontre un immense succès. Evans et Coppola se réconcilient enfin même après que le producteur ait menacé de se passer de ses services quatre fois durant la production du métrage. Quelques mois plus tard, pendant qu’Evans travaille sur la traduction du film à Paris, il apprend par téléphone de la bouche d’Ali MacGraw qu’elle le quitte pour Steve McQueen avec qui elle était en train de tourner Guet-apens (The Getaway) de Sam Peckinpah. Leur séparation s’étale dans les journaux, Evans est dévasté. Il noie son chagrin dans le travail mais commence à tourner en rond et ne jouit plus de la liberté qu’il désire comme producteur délégué au service de la Paramount.

Il s’intéresse alors au script de Chinatown et envisage d’en confier la réalisation à Polanski et le rôle principal à son ami Jack Nickolson, espérant en faire son premier film entant que producteur exécutif, hors du système Paramount. Charles Bluhdorn lui déconseille car le film est trop avant-gardiste, trop risqué mais le choix d’Evans est fait. Chinatown sera le film de détective privé emblématique de son époque et la critique est unanime, saluant l’originalité et le courage de l’entreprise. Embarrassé par l’indépendance et le succès d’Evans la Paramount le met au pied du mur et lui impose de faire un choix. Produire ses propres films ou rester Producteur délégué à la tête de la Paramount. Il choisit naturellement de prendre son indépendance.

Boulimique de travail, Il est sur le pied de guerre dix-huit heures par jour et mène de front cinq projets en même temps : Marathon Man, Black Sunday, Smash (Players), Urban Cowboy et Popeye. Usant et abusant de la cocaïne pour tenir le coup, il est arrêté pour détention de produits stupéfiants en 1980, à la suite du démantèlement d’un réseau de trafiquants californiens. Rejeté par Charles Bluhdorn et conspué par la Paramount il décide alors de produire une chanson caritative ayant pour objectif de collecter des fonds pour lutter contre la toxicomanie dans l’espoir de redorer son blason. Il appelle donc à l’aide tous ses amis et acteurs et chanteurs ne l’ayant pas encore lâché et monte ce qu’il qualifie de « Woodstock des années 80 », un clip plagiant maladroitement le We Are the World de Quincy Jones. L’opération est un échec cuisant.

En 1983 Il tente de se relancer en montant laborieusement le financement de l’audacieux Cotton Club avec Sylvester Stallone dans le rôle-titre et essaye de vendre le projet à des investisseurs potentiels durant le marché du film de Cannes. Persuadé que personne ne donnera d’argent pour monter ce film trop ambitieux, Stallone quitte le projet, laissant Evans le bec dans l’eau avec un ersatz boursouflé du Parrain sur les bras. Coppola et Mario Puzo, intrigués par l’histoire de ce nightclub de Harlem, reprennent alors le projet en main et aident Evans à trouver l’argent nécessaire au lancement de la production. La guerre sur le tournage entre Coppola et Evans reprend de plus belle mais cette fois-ci le producteur n’est plus en position de force. Coppola parvient donc à l’écarter du plateau en le traînant devant les tribunaux. C’est le coup de grâce pour le producteur, la défaite de trop qui symbolisera le début de sa descente aux enfers. Cotton Club sort en 1984 dans la plus grande indifférence et ne parviendra même pas à récupérer en recettes la moitié de son budget de production.

Déjà un genou à terre, Evans se trouve mêlé en 1988 à une sombre affaire de meurtre. Il est disculpé l’année suivante mais son nom est désormais associé à cette sordide histoire. Les portes se ferment les unes après les autres, il est « persorna non grata » à Hollywood, un rebut. Comme si son héritage cinématographique n’existait plus. Symbole de sa déchéance, il est contraint de vendre à un industriel français la demeure hollywoodienne qu’il habite depuis plus de vingt-cinq ans et sombre dans une profonde dépression. Il demande à être interné dans une maison de repos en 1989 afin d’y subir un traitement pour supporter cette chute sans fin sans porter atteinte à ses jours.

A son retour de convalescence, Jack Nicholson vient à son aide et rachète sa villa à l’homme d’affaire Français afin de marquer le début d’une nouvelle ère dans la vie de son ami blessé. Peu à peu il remet le pied à l’étrier grâce au soutien professionnel de vieux amis de la Paramount qu’il avait aidé au début de leurs carrières. Échange de bons procédés. Il ne sera plus jamais le grand producteur révolutionnaire qu’il était dans les années 70 mais travaillera encore sur de nombreux projets. Durant les années 90, deux de ses films Sliver et le Saint dépasseront d’ailleurs les 100 millions de dollars de recettes au box-office, prouvant par la même qu’Evans est encore en mesure de produire avec discernement et de décider qui “reste dans le film”.

Afin de compléter ce portrait succinct de Robert Evans, nous conseillons à notre aimable lectorat de regarder l’excellent documentaire The Kid Stays in the Picture (adapté du livre du même nom) qui retrace la vie du producteur avec force détails. Disponible en DVD Zone 1 chez Warner Home Video.

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