Le Grand Blues (critique de Lucy, de Luc Besson)

Le Grand Blues (critique de Lucy, de Luc Besson)

Note de l'auteur

lucy afficheA Taiwan, Lucy, une étudiante américaine, se voit contrainte de servir de mûle pour des narco-trafiquants qui dissimulent dans son ventre un sachet d’une drogue de synthèse bleuâtre ultra-puissante. Libéré accidentellement dans son organisme, le produit va décupler à l’infini les capacités mentales de Lucy. Jusqu’à modifier son propre métabolisme…

Dieu sait que j’étais parti pour sortir de la salle en éructant une énième bile haineuse sur la matrice Besson, ses odieux clichés, son machisme désolant, son clientélisme poujado, ses romances écoeurantes, son esbroufe cache misère d’une histoire pleine de vide, ses… BREF ! J’étais prêt à hurler de concert avec la meute de blogueurs et confrères auteurs de diatribes enragées contre ce Lucy coupable de tous les vices.

La curiosité déclenchée par les dithyrambes de ce vieux fou de Docteur No m’avait certes poussé, malgré mon inflexible anti-Bessonisme, à payer 14,50€ pour voir le film dans la salle Imax du Pathé Quai d’Ivry. Masochisme suprême. Mais pour moi l’affaire était entendue : Lucy allait prendre. Me voilà bien emmerdé : le très, très étrange thriller évolutionniste du gros Luc n’a pas déclenché auprès de votre serviteur les mêmes envies de meurtre à la scie sauteuse que les proverbiales purgeasses Le Grand Bleu, Nikita, Le Cinquième élément et autre Adèle Blanc Sec. Pire : Lucy et son heure et demie filant comme un bullet train s’avère hautement distrayant voire, au détour d’une ou deux scènes, franchement impressionnant.

lucy-luc-besson-scarlett-johansson-image3-lepasseurcritiqueLe torrent de haine que suscite le film en France m’échappe un peu. Qu’avons nous exactement ? Un actionner de SF renfermant tout et son contraire. A la fois hyper et anti-Bessonnien. Ridicule (souvent) et grandiose (parfois). Lucy débite des lieux communs récurrents du cinéma de Besson : une héroïne au destin tragique, des forces de l’ordre complètement dépassées, des mafieux cré méchants (et asiatiques), des gunfights cadrés au grand angle, des ellipses et trous de scénario béants, des invraisemblances poilantes… Au premier rang de ces dernières, tiens, une course poursuite en bagnole très fun mais totalement gratuite, où notre héroïne super droguée prend à contresens la rue de Rivoli à Paris pour se rendre “plus vite” à l’hôpital du Val de Grâce (situé rive gauche, de l’autre côté de la Seine donc). La voix express rive droite, parallèle à la rue de Rivoli, aurait fait gagner du temps à Lucy et permi d’éviter tout ce carnage de tôle froissée mais on ne va pas chipoter pour si peu : qui s’apercevra de l’embrouille à part ces cons de parigauds ?

Ces constantes sont pourtant un trompe l’oeil cachant un faisceau de particules très inhabituelles dans l’ADN du cinéma de Besson. Il y a dans Lucy une curieuse noirceur froide, déshabillée de la mièvrerie dégoulinante dont le barbu est coutumier depuis trop longtemps. Ici, le réalisateur nous fait ainsi grâce des épouvantables love stories dont il a le secret. Dans sa cavale mutagène faisant d’elle l’équivalent d’un Dieu au fil de l’action, Lucy va certes croiser le chemin d’un flic qui aura droit à son (fugace) bisou, mais pour des raisons complètement fonctionnelles et dépassionnées. Oubliées les consternantes amourettes du Grand Bleu, de Nikita et autres Léon (franchement douteuse, celle là…), Le Cinquième Elément ou Malavita. Besson ne nous attendrit jamais sur le sort de sa fugitive qui, après avoir été transformée par l’ingestion du CPH4, se déshumanise progressivement jusqu’à un premier climax absolument terrifiant dans le confinement des WC d’un avion en vol.

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Le professeur Samuel Norman (Morgan Freeman, RAS…), éminent spécialiste de l’évolution vers lequel Lucy va se tourner pour une requête très particulière…

Cette scène choc, dont je mets au défi quiconque de trouver le moindre équivalent dans la filmo tarte de Besson, n’est pas loin d’égaler en effroi la décomposition physique de Seth Brundle dans La Mouche ou la désintégration moléculaire d’Eddie Jessup dans Au-delà du réel. Lucy bascule à ce moment là dans une fulgurance d’épouvante inédite chez son auteur et qui fonctionne à 100%. Les flics ont comme toujours trois métros de retard, certes, mais le trait reste bien moins gros qu’à l’accoutumé et le chef incarné très correctement par l’Egyptien Amr Waked (Syriana, Engrenages saison 4) a la franchise de reconnaitre, en fin de parcours, qu’il ne sert pas à grand chose dans tout ce foutoir.

Lucy étonne aussi par sa violence et sa cruauté. Largement plus que tout autre Bessonnerie (au passage, sortir aux Etats-Unis un popcorn movie de ce standing classé R, quel studio a encore les couilles de le faire ? Passons…). Scarlett flingue sans pitié les responsables de son destin ou même un taxi innocent, tel un Terminator autrement plus convaincant que l’insupportable et grimaçante Parillaud dans Nikita. Ca saigne, ça gicle et le tout sans remord. Les trois autres mûles contraintes de passer des sachets de CPH4 dans le bide connaissent un sort étonnamment sadique et tout le monde se canarde sous l’objectif de Besson qui ne rate pas une miette des impacts sanglants. T’es en colère ou quoi, Luc ? C’est le cap des 55 ans ? Les soucis pécuniers de ta Cité du cinéma que tu n’arrives pas à rentabiliser ? Brûlot express incroyablement court et intense, Lucy ressemble à un trait de plume rageur, une éruption sanglante cathartique d’un auteur à bout et qui bout.

Dans sa dernière partie, le thriller de SF s’envole vers les hautes cimes du délire techno-métaphysique machin, lorsque Lucy, parvenue à 100% de l’exploitation de ses capacités neuronales, fusionne avec des super-ordinateurs et se paie un trip spatio-remporel à mi-chemin entre 2001 et The Tree of Life. Avec à la clé, un statut de messie d’une nouvelle ère pour l’Humanité. Oui, on nage en plein marécage scénaristique pas davantage explicable que les raisons pour lesquelles l’ingestion du CPH4 transforme Lucy en super héroïne omnipotente et omnisciente au lieu de la tuer sur le champ. Et en fait, peu importe : Besson bascule dans une telle frénésie d’images complètement barrées, là encore sans précédent dans sa filmo, qu’il parvient à fixer nos rétines. On reste bouche bée devant ce méta-truc dépressif et spectaculaire à l’hallucinante issue en forme de grand écart entre le nanar et la sarabande graphique envoutante.

lucy-besson noirSes détracteurs reprochent à Lucy une présumée prétention, sous prétexte que Besson caviarde sa série B/Z d’un sous texte maousse grossier sur l’évolution de la civilisation humaine. Le big boss d’Europa Corp s’autorise en effet de drôles d’inserts animaliers ultra redondants, de même que plusieurs plans entièrement pompés sur le Samsara de Ron Fricke, afin de surligner un propos déjà suffisamment clair. Je vois là davantage une maladresse pachydermique, une naïveté digne d’un ado de 16 ans, mais de la prétention ? Certainement pas autant que dans son imbuvable space opera Willisien et ses grotesques ambitions métaphysiques griffées Jean-Paul Gaultier. Bien plus alerte que Malavita, Lucy consacre Scarlett Johansson surfemme de l’année 2014, via un rôle miroir de sa prestation vocale de Her et son personnage d’avaleuse (no pun intended…) dans Under the skin, avec lequel le final de Lucy partage un goût prononcé pour l’ébène.

Alors oui, comme d’habitude, Luc Besson pioche avidement au rayon pop culture comme un bricoleur du dimanche chez Castorama. The Tree of life, Le Cobaye, 2001, Au-delà du réel, Akira, Matrix, d’autres qui m’échappent certainement. Oui encore, son comic book movie se gargarise avec un sérieux parfois risible du célèbre lieu commun sur notre usage limité à 10% du potentiel de notre cerveau. A vrai dire, parce que précisément Lucy ne nous plombe pas avec une pseudo émotion de midinette dont Besson nous a si souvent gavé, ces défauts gênent à peine. L’émotion, ou plutôt une sourde tristesse, va pourtant affleurer lors d’une conversation téléphonique d’adieux plutôt glaçante entre Lucy et sa mère. Là encore, le genre de nuance qu’on n’avait pas eu l’habitude d’apprécier en Bessonie. En 1h30 d’un spectacle kamikaze, globalement très généreux en action et plans visuellement fous, tout en distillant un certain malaise, Lucy distrait et surprend, au moins de la part de son auteur. Au final, certainement le film le plus intéressant de Besson depuis Le Dernier Combat. Et un trip bien barré qui laissera sans doute plus de traces dans notre cortex que Le Beau Monde

LUCY, de Luc Besson. Scénario : Luc Besson. Durée : 1h30. En salles.

 

La review enflammée de No, c’est par là

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