Le guide steampunk : cœur de vapeur

Le guide steampunk : cœur de vapeur

Note de l'auteur

Non, les vaporistes ne sont pas que des goths qui auraient découvert le marron. La preuve en près de 400 pages, et une bonne pelletée d’interviews, avec le “guide steampunk” revu et complété chez ActuSF.

Le livre : Des machines gigantesques mues par la vapeur, des héros à haut-de-forme et goggles, des héroïnes à crinoline et ombrelle… L’imagerie du steampunk ne cesse de fasciner depuis la création du genre dans les années 1980. Mais quelles en sont les origines ? Quelles sont les œuvres majeures en littérature, au cinéma ou en bande dessinée ? Comment créer son propre look steampunk ?

Mon avis : Toujours précieuse, la série de guides édités par ActuSF. Après le guide Lovecraft, le guide Howard et le guide de l’uchronie, pour ne citer que les plus récentes (ré)éditions, voici venu le temps de ressortir le guide steampunk, version revue et augmentée d’un précédent avatar datant de 2013.

Qu’est-ce que le steampunk ? « Le steampunk s’efforce d’imaginer jusqu’à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt », a répondu le poète et érudit Douglas Fetherling, cité dans l’introduction au présent guide signé Étienne Barillier et Arthur Morgan. La définition est plutôt intéressante, mais comme souvent avec le steampunk, elle ne recouvre qu’une réalité partielle. Car ce courant littéraire (genre ? sous-genre ? esthétique ?) ne se laisse pas facilement appréhender.

Le steampunk, selon une définition provisoire avancée par les auteurs, « tient de la science-fiction pour le travail sur la technologie, les procédés narratifs, et de l’uchronie pour le jeu avec l’Histoire et ses embranchements ». Cela paraît déjà un peu plus précis… même si, à la lecture du guide et des nombreux exemples de livres, films, musiques qu’il propose, on réalise qu’à nouveau, le steampunk reste une anguille glissante.

D’autant que cette activité créatrice est en constante évolution, notamment dans des pays qui n’ont pas connu l’époque victorienne (premier et toujours, peu ou prou, privilégié terrain de chasse des auteurs “vaporistes”, comme on dit dans la langue de Jules Verne) et qui en profitent pour revisiter leur histoire particulière à l’aune des machines à vapeur.

Au croisement de l’uchronie, du métatextuel et de la double œuvre séminale de Jules Verne et H.G. Wells (qu’il “actualise”, d’une certaine façon), le steampunk n’en dépasse pas moins largement le 19e siècle victorien, même s’il en conserve plus ou moins l’ambiance et l’attifement, ainsi qu’un certain style d’écriture.

Le steampunk est fortement associé à l’industrialisation, avec ses machines gigantesques et ses mécaniques fascinantes. Il en arbore le double visage : celui, solaire, de « l’évolution d’une science puissante, source d’émancipation de l’homme » ; celui, en négatif, de « l’instrument qui opprime et asservit la classe ouvrière, condamnée à vivre et souffrir dans les tréfonds de la société ». Plutôt qu’un (sous-)genre littéraire, le steampunk est une esthétique rétrofuturiste, une boîte à outils, une grammaire particulière. « La machine romantique », selon la définition personnelle de l’écrivain Mathieu Gaborit qui voit, dans le succès actuel de ce mouvement, une façon de réenchanter le monde, de rechercher « une forme de croyance », « une foi en l’homme ».

Le Nautilus de la « La Ligue des gentlemen extraordinaires » par Alan Moore et Kevin O’Neill

Steampunk, du proto au trio

Dans leur guide précieux, Étienne Barillier et Arthur Morgan évoquent les œuvres proto-steampunk. Ces « romans qui auraient pu être steampunk, qui auraient pu créer le steampunk… si seulement le mot avait existé au moment de leur publication ! » Car il faut le souligner ici, c’est dans un courrier à la revue Locus, en avril 1987, que l’écrivain américain K.W. Jeter a utilisé pour la première fois ce terme, calqué sur le cyberpunk très à la mode à l’époque. Jeter faisait, avec Tim Powers et James Blaylock, partie d’un trio d’auteurs qui se fréquentaient beaucoup et se sont mutuellement influencés.

Au sein du proto-steampunk, on citera notamment Le Seigneur des airs de Michael Moorcock (1971) et La Machine à explorer l’espace de Christopher Priest (auteur aussi du passionnant Le Prestige).

Vient ensuite le trio précité, avec James Blaylock publiant le premier texte proprement steampunk, sous la forme d’une nouvelle intitulée « The Ape-Box Affair », en 1978. Bientôt suivie d’un roman, The Digging Leviathan (1984), puis d’un autre, Homunculus (1986). Chez Tim Powers, Les Voies d’Anubis paraît dès 1983. En 1990, Bruce Sterling et William Gibson (Neuromancien), deux des pères fondateurs du cyberpunk, publient leur propre roman steampunk intitulé La Machine à différences, où ils mêlent thématiques propres à la SF cyberpunk et esthétique steampunk.

Pour Blaylock, interviewé (comme beaucoup d’autres auteurs) pour le guide d’ActuSF, « le steampunk est surtout une esthétique. (…) Quant à la définition littéraire, j’en ai entendu qui excluaient les romans de Tim Powers, par exemple, parce que l’action était située trop tôt dans le 19e siècle pour en faire partie. C’est une ineptie. J’ai également lu que mes propres œuvres ne comportaient pas assez de gadgets steampunk ou qu’elles étaient trop “sérieuses” pour être véritablement considérées comme du steampunk. »

Un gros chapitre est évidemment réservé aux œuvres contemporaines, avec entre autres l’Anno Dracula de Kim Newman, qui imagine un comte Dracula devenu l’époux de la reine Victoria et réservant le pal aux opposants d’un nouveau régime dominé par les vampires.

Côté français, la première œuvre steampunk est due à Johan Heliot, qui fait paraître La Lune seule le sait en 2000. Le même auteur revisitera en 2018 le Frankenstein de Mary Wollstonecraft Shelley en version Première Guerre mondiale, dans un très bon Frankenstein 1918. On citera aussi en vrac Nicolas Le Breton (Les Âmes envolées), Olivier Gechter (Le Baron noir), Mathieu Gaborit bien sûr (revisitant, quant à lui, l’Europe de l’Est et la Russie plutôt que l’Angleterre victorienne dans son Bohème), Fabrice Colin (qui signe notamment, avec Gaborit, les Confessions d’un automate mangeur d’opium, mais aussi, en solo, un magnifique roman comme Arcadia), Sabrina Calvo (Délius, une chanson d’été), Delphine Schmitz (Élixir de nouvelles steampunk), Pierre Pevel, Michel Pagel

Steampunk, BD, beaux livres et musique

Le steampunk n’est évidemment pas que littéraire : son esthétique hautement visuelle a engendré toute une grammaire vestimentaire et picturale dont se sont emparés des créateurs comme le peintre et illustrateur Didier Graffet. Bragelonne a d’ailleurs tout récemment édité son Effluvium, avec des textes/légendes de Xavier Mauméjean.

Une des peintures de Didier Graffet pour « Effluvium »

Pour Graffet, le steampunk passe par un certain rapport à l’élément métal : « Chaque thème abordé, que ce soit l’heroic fantasy, le steampunk ou autres, ne sont pas séparés dans ma démarche, ils se nourrissent mutuellement. (…) Je pense que le lien entre ces univers est le métal, la matière. J’ai toujours aimé donner le rendu du métal en peinture, qu’il soit lumineux ou plus rouillé. Le steampunk, c’est, avec l’aspect rétro des formes, le matériau, le cuir, le cuivre, l’acier… l’industriel et le raffinement, les produits manufacturés et la richesse des ornements du 19e siècle sur des objets purement fonctionnels. »

En bandes dessinées, le steampunk a suivi de près la première vague littéraire, devenant même l’un des supports – voire le support – les plus populaires du genre. Il faut citer La Ligue des gentlemen extraordinaires bien sûr, par Alan Moore et Kevin O’Neill. Mais les deux auteurs du guide lancent des perches vers des auteurs comme Andreas, avec ses fabuleuses séries Rork et Capricorne. Mais aussi les inévitables Schuiten et Peeters, sans oublier Tardi et son Adèle Blanc-Sec. Toujours en France, on portera ses regards vers La Brigade chimérique signée Gess, Fabrice Colin et Serge Lehman. Outre-Atlantique, on pointera le Steampunk de Chris Bachalo et Joe Kelly, avec sa belle idée d’un homme émergeant des caves londoniennes avec un cœur artificiel à vapeur dans la poitrine.

Outre le cinéma et la télévision (première œuvre proto-steampunk à la télé ? Les Mystères de l’Ouest !), les jeux de plateau et de rôle (Cthulhu by Gaslight, Ecryme) et les jeux vidéo (BioShock, Dark Project), on s’attardera un moment sur la musique steampunk. Un genre musical qui s’exprime d’abord dans l’esthétique du groupe sur scène, puis dans les thèmes des chansons, mais surtout dans la dimension DIY, Do It Yourself, très prégnante dans la communauté vaporiste (terme français pour “steampunk”) comme dans tout bon groupe punk qui se respecte. Parmi les influences du rock steampunk, citons les Dresden Dolls, groupe de “cabaret punk brechtien” composé d’Amanda Palmer et de Brian Viglione.

Le DIY est surtout évident dans les costumes arborés par les vaporistes. Des costumes dont la variété et l’inventivité sont aussi le fruit de l’absence d’un héros/d’une héroïne de référence. Quand il n’y a pas de super-héros ou de héros de manga pour canaliser la créativité, tout est possible. Less is more…

Le Guide steampunk
Écrit par
Étienne Barillier et Arthur Morgan
Édité par ActuSF

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