Le Hobbit en HFR 3D : une fenêtre sur le futur

Le Hobbit en HFR 3D : une fenêtre sur le futur

Avant un article à part sur la critique du film (en même temps le Dr No est déjà passé par là et mon avis rejoint à peu près le sien), que retenir du visionnage du Hobbit en HFR 3D, doublé d’une projection en Imax ? Les hyper spécialistes trouveront sans doute à redire mais pour ma part l’expérience tient en un seul mot, d’une évidence implacable : révolutionnaire.

 

Lundi 17 décembre, aux alentours de 21h30, salle Imax du Pathé d’Ivry. Après le tunnel de pubs et une poignée de bandes annonces, le rituel immuable et toujours aussi merveilleux de l’extinction progressive de la salle nous plonge dans l’obscurité. Si je ne devais retenir qu’une seule raison pour expliquer l’incomparable plaisir du cinéma par rapport à un écran de télé aussi large soit-il, je choisirais ces précieuses petites secondes à la magie increvable. Lunettes 3D passives (enfin il me semble, mais j’avoue ne toujours pas bien entraver le débat technique) sur le pif, je m’apprête à découvrir concrètement à quoi ressemble ce fameux procédé de projection baptisé High Frame Rate : 48 images/secondes, contre les 24 images/secondes et leur “illusion cinéma” à laquelle nous sommes tous habitués en salles depuis nos premiers Walt Disney.

Avant de poursuivre sur mon impression finale, je vais paraphraser mon camarade David Brage et rendre à César ce qui appartient à Trumbull : Douglas Trumbull, dieu vivant des nouvelles technologies au cinéma et notamment responsable des effets visuels de 2001, Rencontres du 3e type et Blade Runner, n’a pas attendu Peter Jackson pour démultiplier la vitesse de défilement des images dans le projecteur. Au tout début des années 80, Trumbull met au point et dépose le procédé Showscan, qui consiste à tourner un film en 60 images/secondes sur une pellicule 65 mm, puis le projeter en salles sur une copie 70 mm, également à 60 ips. Procédé concurrent de l’Imax et son 70 mm à 24 ips (qui finira par remporter la bataille industrielle), le Showscan n’a jamais dépassé le stade de quelques projections ciblées de films pour parcs d’attractions (dont en France le Futuroscope de Poitiers). Il fut exploité dans un nombre extrêmement réduit de salles grand public, comme dans l’hexagone la défunte UGC Ermitage, sur les Champs Elysées. Dommage.

Douglas Trumbull, inventeur du Showscan : un « high frame rate » de l’ère pré-numérique mis au point dés le début des années 80, magnifique réussite technologique, lourd échec grand public.

 

Lisez plutôt ce témoignage d’un des spectateurs de l’époque, qui a posté en 2010 son vieux souvenir d’une projection, sur le forum du site projectionniste.net :

“Le SHOWSCAN est l’expérience cinématographique la plus incroyable qu’il m’est été donné de voir. J’ai assisté à plusieurs projection SHOWSCAN à l’UGC Ermitage, dont la grande salle avait été refaite pour l’occasion avec 2 cabines : en dessous la cabine 35 mm, et au dessus la cabine SHOWSCAN équipée des Century modifiés et d’un plateau. C’était la meilleure et la plus belle salle des Champs et de Paris, malheureusement détruite peu de temps après en raison de la fermeture du cinéma. La visite de la cabine était aussi impressionnante que la vision des films, il y avait un court métrage avant génial pour présenter le système et ensuite le « grand » film de 50 mn « FRANCE » produit par Perrier qui était partenaire d’UGC sur cette salle (je crois). Pas très intéressant, une sorte de kaléidoscope de la France, mais l’intérêt était bien sûr dans l’incroyable, magnifique, indescriptible, qualité de l’image : du relief sans ces P….. de M……de lunettes, Je me souviens encore de Claude Rich en conteur, assis au milieu de l’assemblée nationale, un réalisme à couper le souffle, à pleurer de bonheur, le survol de l’ange du Mont saint Michel et bien d’autres plans et en même temps que cette super méga image HD, le quelque chose de l’image argentique qui donne du modelé, du relief, de la chaleur de la vie à l’image”

Et plus loin : ”à la fin de la projection alors que les gens sortait par l’avant de la salle touchaient la toile pour voir le « truc » qui permettait cette déformation de l’écran. Et bien non, il n’y avait rien derrière l’écran mais une image projetée tellement définie que l’illusion trompait les spectateurs ! »

Pour des raisons de coûts d’équipement vraisembablement trop élevés, et peut-être aussi parce qu’ils étaient tout simplement trop en avance sur leur temps, Douglas Trumbull et ses associés ne réussirent jamais à imposer le Showscan au monde des exploitants, comme Cameron su le faire avec la 3D numérique d’Avatar.

Arrive Peter Jackson et sa trilogie du Hobbit, tournée en 48 ips avec des caméras Red Epic 3D. Les motivations du cinéaste à expérimenter ce format inédit ? Exactement les mêmes que celles de Trumbull et son Showscan ou de la Fox lorsqu’elle inaugura le Cinémascope, en 1953, avec Comment épouser un millionnaire et La Tunique : trouver encore et toujours de nouvelles technologies exclusives pour inciter le spectateur à venir consommer le cinéma d’abord en salles plutôt que sur le petit écran. Dans un question-réponse  publié sur Facebook, Jackson explique son choix du HFR par ces mots : “Le tournage en HFR pour un film grand public n’est viable que depuis un an ou deux, alors que nous vivons un âge de croissance permanente du cinéma à la maison. J’ai commencé à tourner les films Hobbit en HFR parce que je voulais que les spectateurs expérimentent à quel point l’expérience cinéma peut-être remarquablement immersive”.

Je ne m’attarderai pas ici sur le principe technique des différences entre les projections en 24 ips, 48 ips ou 60 ips (le “high frame rate” désignant toute vitesse de défilement des images supérieure ou égale à 48 ips). D’abord je n’y entrave encore pas grand chose, d’autres l’expliqueraient mieux que moi et surtout je préfère m’attarder sur les effets concrets. Les arguments avancés pour justifier le tournage d’un film en “high frame rate”, vous les avez déjà sans doute lus de long en large : extrême fluidité de l’image, haute définition accrue, disparition de l’effet stroboscopique perceptible lors des panotages de caméra en 24 ips…

 

Verdict de néophyte après une séance du Hobbit en HFR Imax 3D ? C’est tout simplement colossal. J’ignore si le choc est le même en HFR hors Imax – j’ai lu certains témoignages affirmant que le 48 ips était moins convaincant dans ces conditions-là. Mais une chose est sûr : je n’avais JAMAIS vu ça. J’ai eu l’impression d’expérimenter enfin la 3D pour la première fois de ma vie, même Avatar ne m’avait pas donné la même sensation de claque physique. Tout ce que vous en ont dit les défenseurs est vrai : dans Le Hobbit, dés le prologue du film narrant la chute d’Erebor sous les assauts du dragon Smaug (on the water…. pardon, pas pu m’empêcher), l’hyper réalisme de ce qui se déroule sous vos yeux vous ratatine sur votre siège. La sensation est proprement physique : le cerveau ne comprend pas ce qui lui arrive, les globes occulaires sont comme légèrement alourdis pendant les premières minutes tant il faut assimiler de détails d’une précision infinie.

Certes le port des lunettes passives est toujours une belle casse-couillerie, mais personnellement je l’ai assez vite oublié face à la folie visuelle encerclant mon champ de vision. Je comprends parfaitement que le rendu “vidéo” déplaise à certains : dans les scènes intimistes, notamment toute l’introduction se déroulant dans la demeure de Bilbo, on croirait parfois assister à une dramatique de l’ORTF au début des années 70. Mais justement, là réside le génie absolu de l’expérience !!! Combiné à la 3D, le HFR vous explose littéralement à la gueule, il dégueule de l’écran et donne l’impression d’une fenêtre dimensionnelle qu’il nous suffirait de traverser pour nous retrouver là bas, à cavaler en Terre du Milieu avec ces fichus Nains ! Nous sommes plongés dans un univers de blockbuster que nous avons toujours eu l’habitude de vivre avec un “grain” cinéma et qui, soudainement, nous est proposé comme si il se déroulait “en dur”, face à nous. Le contraste entre l’irréel fictionnel et le réel visuel est fou, vertigineux, hyper excitant !

Il nourrit soudainement une boulimie permanente de l’oeil, qui valse aux quatre coins de l’écran à chaque scène, insatiable, pour ne pas perdre une miette de ces formes nouvelles et leur texture hypnotisante. Tout est sujet à émerveillement : le reflet d’une fourchette lors des agapes chez Bilbo, diverses créatures volantes se dirigeant droit vers l’objectif, les poils de barbe des nains, les couleurs et nuances de lumière d’Erebor, les mouvements de caméra vertigineux affectionnés par Jackson lors de la course poursuite dans le repère des Gobelins, l’hyper réalisme encore plus poussé de Gollum… c’est dingue. Juste dingue. Tout ce que je pouvais reprocher à l’expérience 3D, y compris pour les films tournés en 3D, disparait ici : l’impression de “toc” de certains effets et arrière plans en CGI, la perte de luminosité, les saccades fatigantes lors des mouvements brusque de caméra et finalement, à une ou deux exceptions près, une inutilité flagrante du procédé.

Dans le Hobbit en HFR 3D (les deux sont indissociables si j’ai bien compris), rien de tout cela : le relief prend enfin tout son sens, la spatialité des lieux est rendue comme jamais et les possibilités d’exploitation de la profondeur de champs semblent infinies ! Je repense à La Rose pourpre du Caire de Woody Allen et je me dis qu’à tout moment, un des Nains pourrait très bien lui aussi sortir de l’écran pour me serrer la pogne. Nous ne sommes évidemment qu’aux balbutiements de cette technologie qui sera forcément amenée à être perfectionnée dans les années à venir : deviendra-t-elle pour autant une norme commercialement viable, eut égard aux nouveaux investissement requis pour équiper les salles en projecteurs numériques de seconde génération ? La production de films en HFR sera-t-elle suffisante à l’avenir pour créer un effet d’entrainement ? Pour l’instant, en France, UGC n’y croit manifestement pas puisqu’aucune salle du distributeur ne projette le Le Hobbit en HFR…

Quoi qu’il en soit, si vous avez le temps et les moyens (une place au tarif normal pour une séance du Hobbit en HFR IMAX 3D = 12,50€ au Pathé Quai d’Ivry), ainsi qu’une salle adaptée à proximité : foncez voir le film en HFR 3D, et en Imax de préférence. La claque est titanesque, on ne s’en remet pas. Même l’aspect déstabilisant de l’expérience est jubilatoire par son côté inédit. Et à titre personnel, je n’ai ressenti aucune sensation de nausée en fin de projo. On ne m’avait pas menti : Peter Jackson vient d’accomplir un exploit. Son Hobbit est une révolution. Le futur. Et dire que ce n’est “que” du 48 images seconde et que Cameron tournera la suite d’Avatar en 60 images secondes. Et dire… qu’à cause du HFR 3D, j’ai envie de retourner voir The Hobbit au cinéma ! Dingue, je vous dis !

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